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Tome 1, Prologue « Préludes aux morts » Tome 1, Prologue
Alors que la pluie s'échinait à battre les toits de Londres, un souffle perça doucement le silence de la grande chambre. La pièce semblait immense, encombrée d'imposants meubles en bois massif. Les sculptures accrochèrent une seconde la lumière d'un éclair alors que l'orage éclatait d'un coup. Le souffle se transforma en un halètement apeuré. Entre deux battements de cœur, une silhouette se redressa dans un lit. De ses grands yeux brillants de fièvre, elle caressa les murs tapissés d'un rouge criard. Au-dessus de la tête de lit, la croix du Christ était l'unique décoration murale. Tremblant, le frêle petit être posa un pied sur le tapis moelleux, puis l'autre, avant de faire quelques pas.
    
    Ses yeux se perdirent sur la fenêtre donnant le spectacle d'un ciel déchaîné. Sans doute la source de son réveil, en plus de la maladie qui le rongeait. Le médecin avait dit à sa mère qu'elle n'avait pas à s'en faire, que la fièvre tomberait rapidement. Le même médecin qui avait annoncé que son premier enfant ne perdrait pas la vie durant la Grande Puanteur, alors que le petit corps tremblait sous la variole. La famille n'avait donc pas grand-chose pour être rassurée. Mais ce médecin était un des meilleurs de Londres, il fallait donc lui faire confiance.
    
    Un pas après l'autre, le jeune être marcha vers la fenêtre sur le rebord de laquelle il s'assit avec précaution. Il serrait contre son torse un bout de tissu qu'il ne quittait presque jamais depuis son enfance. Du moins pendant la nuit. Le noir avait toujours eu le don d'exciter sa curiosité, dans le mauvais sens de la chose. Effrayé par les pièces sombres, il lui avait toujours fallut un objet pour se rassurer. Et ce tissu avait été cet objet. Il n'aurait su expliquer le comment du pourquoi. Sans doute n'avait-il pas l'âge pour cela, il était encore trop jeune. Mais il se sentait en sécurité lorsqu'il respirait l'odeur si caractéristique du thé qui imprégnait son torchon bleu roi.
    
    Il referma doucement ses yeux sombres et posa l'arrière de son crâne contre le pan de mur qui lui servait de dossier. Il remonta doucement ses jambes, les plia, et se roula en boule, la joue contre la vitre froide. Cette sensation le fit soupirer. Elle lui faisait du bien. Il lécha ses lèvres asséchées, comme celles d'un pauvre bougre qui n'aurait pas bu d'une semaine. L'atmosphère lourde de la chambre lui fit baisser les épaules. Depuis trois jours qu'il était enfermé ici, il ne rêvait que de sortir. Il n'avait pas eu l'autorisation de se rendre ne serait-ce qu'à son enseignement de mathématiques, celui qu'il préférait. Le médecin avait ordonné un repos total jusqu'à sa guérison. Les jours avaient alors débuté leur lente progression. Les secondes s'étaient changées en minutes, qui elles-même s'étaient changées en heures. L'être malade n'avait pas eu le droit d'avoir de visite, hormis celle de leur majordome qui lui avait apporté ses repas et quelques ouvrages pour qu'il s'occupe l'esprit.
    
    Depuis quelques années, le jeune homme s'était épris de l'écriture. En trois jours, il avait couvert son bureau de chêne de dizaine de pages, gribouillées et raturées, abandonnées ici et là, sur le sol pour certaines. Il avait toujours les doigts couverts de l'encre noire qu'il utilisait. Il ne s'était pas lavé les mains à son coucher, trop épuisé qu'il avait été. Petite poupée ballottée par la fièvre, il n'avait pu que rejoindre ses draps de lin sous le regard bienveillant de sa mère. Plus il dormait, plus il se sentait fatigué, et il craignait, déjà si jeune, de mourir. Ses parents lui avaient toujours dit qu'il était leur enfant du miracle, ayant survécu durant les sept premières années de sa vie. Mais cette fois-ci, l'angoisse le saisissait, parfois dans la journée, dans la nuit, durant quelques minutes ou quelques heures. Aussi priait-il pour ne pas mourir.
    
    Lui qui avait toujours eu la chance de vivre dans cette maison, lui qui avait toujours mangé à sa faim, pourquoi devrait-il partir ? Malgré son jeune âge, il avait toujours été conscient de la réalité qui l'entourait. Il était un privilégié. De ces gens qui cherchent désespérément à occuper leurs journées trop longues, qui ne savent plus que faire de leur fortune et qui la gaspillent dans des choses aussi futiles que les jupons d'une ingénue ou le plaisir de se brûler la gorge à lampée de scotch. Lui, petit être parmi ces hommes, avaient toujours méprisé les activités des adultes, qu'il trouvait inutiles, parfois même dégradantes. Alors que les pauvres mouraient de faim, alors que les charlatans se jouaient des espoirs des plus miséreux, lui se devait d'éveiller son esprit au monde. Cette égoïste pensait le hantait depuis qu'il avait atteint sa dixième année de vie au manoir. Si les pauvres ne pouvaient que survivre et si les bourgeois ne pouvaient que s'engraisser, lui serait au-dessus d'eux tous.
    
    C'était son père, très absent à cause de son travail, qui lui avait forgé cet esprit fort et convaincu. Ce père qu'il admirait malgré les rares instants qu'il avait pu partager avec lui. Pour l'heure, il n'était pas au manoir mais en déplacement. Gradé de l'armée, il avait dû partir afin de former de nouvelles recrues. Depuis quelques années, et sans que l'enfant n'en comprenne encore les raisons, son père s'était absenté de plus en plus souvent et de plus en plus longtemps. Il avait saisit qu’il faisait partie d'une nouvelle institution, mais en ignorait les tenants et les aboutissants.
    
    Ses parents avaient toujours souhaité le meilleur pour lui. Leur enfant du miracle n'avait jamais manqué de nourriture, de soin ou de vêtements neufs, malgré le prix des étoffes et des parfums. De même pour leur petite dernière. Mais lui avait toujours été l'objet d'attentions particulières. Dans un moment d'ennui et pour la sécurité de son fils sécurité, sa mère avait décidé, alors qu'elle se croyait hantée par les ancêtres de son époux, d'employer un médium afin qu'il nettoie le manoir de tous ces êtres qui ne devaient plus se trouver parmi les hommes. Ils avaient tous dû dormir dans un hôtel, à quelques rues de chez eux, serviteurs inclus, afin que la cérémonie se déroule convenablement. Certains l'avaient prise pour une folle, le jeune garçon en premier car il avait été privé de sa chambre pendant une nuit, mais beaucoup de riches femmes de son entourage avaient compris sa décision et fait de même quelques jours plus tard. Heureusement pour cette mère désespérée de vouloir offrir à son fils un manoir sûr, le médium n'avait pas été un voleur qui les avait dépouillé de tous leurs biens. Il s'était étrangement contenté de la folle somme qui lui avait été remise pour son office, le lendemain au matin. Entre cet exorcisme de la maison et tous les cadeaux sous lesquels il croulait, l'enfant ne savait plus que faire de ses pantalons, gilets, manteaux, chapeaux et jouets. Sa mère s'ennuyait, elle comblait donc en faisant de nombreux achats pour lui et sa petite sœur. Mais son but était bien loin de celui d'une mère aimante.
    
    Le petit être poussa un léger grognement avant de rouvrir ses yeux sombres. Ils se posèrent presque immédiatement sur la fenêtre de la maison d'en face. Dans cette maison vivait une vieille femme, veuve et sans enfant, qu'il aimait aller voir pour prendre le thé et manger les délicieux sablés au citron qui embaumaient toute la rue. Aucune lumière ne venait percer la noirceur de la nuit, hormis celle des éclairs qui cisaillaient le ciel à intervalles irréguliers. La femme devait sans doute dormir à cette heure-ci. Un peu plus tôt dans la matinée, elle lui avait fait apporter une tisane très forte, mais excellente contre la fièvre selon ses dires. Elle était comme une grand-mère pour l'enfant et sa sœur. Elle avait été là pour veiller sur eux pendant l'absence de leurs parents. Elle leur avait toujours offert des biscuits à la noisette pour Noël et même une année un cheval à bascule pour lui et une poupée pour elle. Des cadeaux qui valaient une vraie fortune, mais qu'elle avait fait avec plaisir. Elle n'avait plus de famille, elle s'accrochait donc aux personnes qu'elle appréciait le plus. Et l'enfant était ravi d’être la cible de toutes ces attentions. Il avait plus d'affinité avec cette femme qu'avec sa propre mère, qui se faisait passer pour parfaite alors qu'elle ne faisait que décorer son manoir de beaux enfants pour mieux se présenter à ses prestigieux invités. Du moins c'était souvent le ressenti du garçonnet. Sa sœur était trop petite pour s'en rendre compte.
    
    Alors qu'une quinte de toux le prenait, il entendit la porte en bois s'ouvrir lentement. Dans la faible lueur d'une bougie, il reconnu un visage ridé, tant apprécié. Il lui semblait qu'il n'avait jamais vécu sans voir cet homme s'occuper de lui et du manoir. Cet homme qui s'avança vers lui, posa la chandelle sur le bureau et couvrit l'enfant avec le par-dessus de son lit. Il alluma une seconde chandelle, connaissant la peur de son jeune maître, et s'assit face à lui. Il se tenait droit, comme à son habitude, et le regardait au travers du monocle décorant son œil. Il remua sa moustache aussi blanche que ses cheveux avant de prendre la parole. Il avait toujours eu une voix douce et réconfortante. Il faisait partie de ces personnes que l'on pensait être nées vieilles, du moins le garçon l'avait-il toujours connu âgé.
    
    « Ne devriez-vous pas dormir ? Il est tard et ainsi découvert, vous risquez d'attraper encore plus mal vous savez. Votre mère en serait très attristée si d'aventure votre maladie s'aggravait.
    
    — Mère ne pense qu'à une chose, et il s'agit de son club de lecture. »
    
    Le ton acerbe du damoiseau fit légèrement froncer les sourcils du majordome. Il ne l'avait pas élevé presque comme son petit-fils pour qu'il dise de telles âneries. Il lui prit doucement la main afin de calmer la colère qu'il sentait monter dans son petit corps. La tension de sa mâchoire, presque imperceptible, l'avait pourtant interpellé. Il savait son jeune maître très touché par l'absence de son père et l'attitude de sa mère. Mais il n'avait pas encore pu constater à quel point cet enfant était amer de la vie, déjà à seulement treize printemps. Il sentit la petite main serrer étroitement la sienne, frémissante. Il prit de nouveau la parole, toujours très calme.
    
    « Demain, votre père va rentrer. Ne voulez-vous pas être bien reposé pour profiter un peu de sa présence et l'écouter raconter quelques unes des histoires amusantes que vous aimez tant ? »
    
    L'enfant le regarda quelques secondes avant d'acquiescer. Il se leva, sauta sur le tapis épais qui étouffa le bruit de ses pieds et remonta dans son lit. Il alla se perdre dans les replis de la couverture douce, plongeant son visage contre l'oreiller tiédi. Le majordome s'approcha pour le border avec soin. Il laissa une des chandelles sur sa table de chevet en bois sombre. Il sortit ensuite et ferma la porte derrière lui, laissant l’enfant s'endormir sous les cri de l'orage qui déchirait le ciel de l'Angleterre. Le lendemain, tout irait mieux.
    
    
****************

    
    La morgue avait toujours été un endroit très visité, par toute sorte de personnes. Un endroit où le vivant pouvait côtoyer le mort. Presque le toucher, seule une vitre les séparant de sa froide invisibilité. Un endroit étrange, où beaucoup se vantaient de sentir les esprits des morts se mêler à la balade des vivants. Le bâtiment était assez grand et prenait une bonne partie d'une des places de Londres. Beaucoup de gens y entraient ou en sortaient, et plus encore le dimanche, juste après l'office. Ce lieu était toujours propice aux rencontres. D'ailleurs, les deux battants de bois de la porte d'entrée étaient toujours ouverts dans la journée.
    
    Les murs de pierre externes étaient abîmés par les intempéries et la boue que soulevaient les calèches et omnibus qui passaient trop près. Le toit en ardoises donnait un côté austère à l'imposant édifice, de même que les deux cheminées qui semblaient déchirer les cieux en y crachant leurs nuages de fumé. Déjà, alors que la matinée était à peine entamée, quelques londoniens passaient le perron de la bâtisse. D'autres discutaient sous le porche en pierre sculpté. L'agitation régnait dans cette rue comme dans toute la ville. Le bruit sourd du métro, installé une dizaine d'années plus tôt, se faisait entendre jusque dans les petites ruelles.
    
    Dans ce capharnaüm, une nouvelle calèche se stoppa devant la morgue. Une femme d'une quarantaine d'année en descendit une fois que la porte lui fût ouverte par le cocher. Ses cheveux bruns étaient bouclés en de parfaites anglaises, à moitié dissimulés sous un imposant chapeau aux bords retroussés et décoré de plumes de paon. Elle aimait être remarquée, délicate femme mûre enfermée dans sa robe sombre à crinoline et corset. Elle posa une main gantée de dentelle noire dans celle du cocher le temps que les petits talons de ses chaussures en cuir ne claquent la première marche en pierre menant à la porte du bâtiment. Tirant un éventail d'un des plis de sa robe, elle l'ouvrit d'un geste sec et se tourna vers son moyen de transport, claquant d'une voix ferme un « allons, pressons ».
    
    De la calèche sortirent deux enfants. Le garçon de treize ans, vêtu tel un petit homme d'un pantalon, un gilet un manteau tous trois noirs, tenait par la main une petite fille d'à peine quatre ans. Les cheveux de miel de cette dernière étaient tressés dans son dos et elle était vêtue d'une robe et d'une capeline, noires toutes les deux. Sur sa petite tête était vissé un chapeau, une réplique plus petite de celui de sa mère. Tous deux emboîtèrent le pas de la femme et ils entrèrent dans le hall de la bâtisse.
    
    L'intérieur était tout aussi austère que l'extérieur, avec ses dalles en marbre grisâtre maculées de boue et ses murs en pierre. Souriante, la femme s'avança vers deux hommes qu'elle connaissait. Ils retirèrent leurs couvre-chefs alors qu'ils la saluaient bien bas. Leurs visages marqués par le désarrois firent perdre son sourire à la femme, dont la main trembla une seconde. Mais, de nature très ferme, elle ne laissa rien paraître et commença à cheminer parmi les personnes de toutes richesses et de tous métiers qui parcouraient le lieu. Derrière elle, les deux enfants clopinaient en silence, serrés l'un contre l'autre.
    
    Ils arrivèrent dans un couloir, dont le mur de droite était fait de verre. De l'autre côté, une salle aussi longue que le corridor offrait un spectacle des plus saisissants. Un bruit d'eau fit tourner les deux visages enfantins vers les tables en marbre présentées au-delà de la vitre. Les corps nus d'hommes, de femmes et d'enfants y étaient allongés, alors que de l'eau froide coulait légèrement sur leurs peaux cadavériques dans le but de les conserver.
    
    La femme marcha jusqu'au bout du couloir et se tourna face à homme d'une soixantaine d'année, avec courte barbe grise et le crane clairsemé de cheveux blancs. Elle pâlit en regardant le visage de son époux, avant d'acquiescer et de murmurer à ses deux guides quelques paroles que les enfants ne purent entendre. Ces derniers tournèrent leur regard vers leur père. La petite ne comprit pas réellement la portée de cet instant, mais son frère retint ses larmes comme il put.
    
    Sa mère discuta quelques minutes avant de faire demi-tour et de fendre la foule. Entre les familles qui venaient reconnaître les corps, elle bouscula un ou deux jeunes hommes qui n'avaient trouvé d'autre moyen de voir des femmes nues que de venir ici et un vieillard qui pleurait son épouse. Passant près de ce dernier, le garçonnet le regarda une seconde d'un air défait avant de retirer sa chevalière et de la lui donner. Cependant, sa mère se rendit compte de son geste et reprit le bijou en fronçant les sourcils.
    
    « Ne gâche pas l'argent qui n'est pas à toi ! »
    
    Puis, sans accorder un regard au pauvre ouvrier mal habillé, elle reprit son chemin. Le petit garçon s'excusa auprès du vieil homme qui secoua la tête en signe de paix avant de se tourner de nouveau vers sa défunte compagne, allongée face à lui. La femme et ses deux enfants sortir de la morgue et montèrent de nouveau dans la calèche. Le cocher referma la portière et fouetta les chevaux qui se mirent en route sur le chemin pavé.
    
    La route jusqu'au manoir fut assez longue et tortueuse à cause de la foule impressionnante groupée dans les rues de la ville. Des marchands, des bourgeois, mais également des membres de Scotland Yard ou encore des étudiants marchaient les uns entre les autres dans une agitation de tous les diables. La calèche ne fit heureusement pas de détour dans des quartiers plus pauvres. Déjà que la femme dissimulait son nez délicat sous son éventail afin de ne pas être tourmentée par toutes les odeurs, elle n'aurait certainement pas supporté un détour dans East End. Au bout de longues minutes, le cocher se stoppa devant leur grande maison. Ils furent accueillis par le majordome, qui s’empara des deux riches chapeaux et ordonna à une servante de préparer le thé. Il amena ensuite les enfants dans le petit salon à la tapisserie vert émeraude, les laissant aux bons soins de leur nourrice, avant de rejoindre la maîtresse de maison dans son bureau.
    
    La pièce était assez grande et trois des quatre murs étaient occupés par d'immenses bibliothèques excessivement bien fournies. Tout semblait avoir une place prédéfinie. L'ordre régnait en maître La femme était assise derrière son bureau en ébène. Elle venait de retirer ses gants et elle remplissait un papier, à l'aide d'une plume de cygne vieillie. Elle releva le regard vers l'homme lorsque la servante eût posé la tasse de thé sur le bureau et qu'elle fût sortie de la salle. La bourgeoise prit le temps de boire une gorgée avant de parler d'un ton ferme et froid :
    
    « Il est bien décédé. Nous allons procéder à sa mise en terre ce soir. Son cœur a lâché apparemment. Du moins ce sont les résultats de l'examen du médecin légiste. Je te demande de préparer les enfants et charges-toi également du cercueil et de la grille. Je ne compte pas laisser le corps de mon époux aux mains de ses voleurs. »
    
    L'homme acquiesça, s'inclina puis sortit. Elle lui demandait beaucoup, mais il avait l'habitude. Il était au service de la famille depuis plus de dix ans. Alors qu'il partait exécuter ses ordres, elle soupira doucement et but son thé en regardant un tableau accroché à l'unique espace du mur libre, entre deux bibliothèques. La toile représentait son couple, le jour de leur mariage. Tous deux étaient alors si jeunes et gorgés d'ambition. Du moins pour elle. Son mari était déjà dans l'armée bien avant leur union, comme tous les hommes de sa famille avait lui. Il arborait une moustache bien taillée et un habit impeccablement lavé. Ses cheveux étaient plaqués sur les côtés et une belle raie les séparait au milieu. Il avait une allure très altière, tout comme elle. Elle ne se reconnaissait presque pas dans sa robe en dentelle et soie blanche, à corset et demi-crinoline. Ses mains étaient gantées et ses cheveux sombres relevés sur sa nuque en un complexe mélange de boucles, décorés d'un bandeau en dentelle. Elle tenait dans sa main une ombrelle fermée et semblait fixer chaque visiteur de ce bureau d'un œil brillant d'assurance.
    
    Née de la classe moyenne, elle avait toujours su obtenir ce qu'elle souhaitait grâce à son esprit vif et manipulateur. C'était une personne très intelligente, qui calculait les risques et les avantages pour elle et sa famille, dans chaque situation. Même son mariage, elle l'avait calculé. Elle et son époux ne s'étaient pas unis par amour, mais plus par ambition. Elle avait été très appliquée dans son apprentissage de la vie et était devenue une femme du monde par elle-même avant de rencontrer le jeune soldat qu'elle avait épousé un an après. Ce dernier avait juste désiré une femme lettrée et appliquée à faire honneur à sa famille. Ils s'étaient entendus.
    
    Elle n'avait pas vécu sans lui depuis des années et elle se voyait mal débuter en ce jour. Cependant, son mari ne lui avait pas demandé l'autorisation avant de la laisser. Elle n'avait plus d'autre choix désormais que de vivre sur l'argent qu'ils avaient mis de côté. Elle avait également quelques moyens d'en obtenir, elle avait quelques parts dans deux des clubs les plus prestigieux de la ville. Avec les années, elle était devenue une femme très importante dans la vie bourgeoise de Londres et elle recevait souvent de la visite d'amies, de mécènes ou même des présents d'hommes enflammés, qui ne souhaitaient que la conquérir. La renommée de son époux avait grandement aidé à faire monter la sienne. Elle ne savait pas si sa mort allait l'aider, mais elle savait par contre que les journaux et les salons ne parleraient que d'elle pendant quelques jours, ce qui avait tendance à lui plaire. Certes elle était très attristée de la mort de son époux, envers qui elle avait toujours porté une profonde affection, mais elle avait appris à ne pas dévoiler ses émotions. La mort n'était qu'un passage entre deux mondes, celui des vivants et celui de l'immatériel. Il l'attendrait patiemment, elle le rejoindrait dans quelques années, lorsque la vieillesse en aurait terminé avec elle. Du moins c'était ce qu'elle pouvait espérer de mieux. Elle avait toujours été digne et fière, elle le restait même devant la disparition de son époux.
    
    Terminant sa tasse de thé, elle reprit son travail à savoir accorder de l'argent à la construction d'une nouvelle aile dans un petit théâtre de son quartier. Elle savait qu'elle ne pourrait plus participer à la vie sociale de la ville pendant deux ans et demi par la suite, donc elle signa cette dernière autorisation avant de ranger sa plume dans son étui. Geste qu'elle n'avait jamais fait auparavant.
    
    
****************

    
    La journée se déroula dans un chaos monumental pour tous les habitants de la grande maison. Le corps fut ramené de la morgue habillé. N'ayant pas eu la chance de mourir chez lui, le défunt put cependant passer les quelques heures avant son inhumation dans son domaine, entouré de ses proches. Des voisins et des amis vinrent en nombre important afin de voir l'homme décédé allongé dans le grand salon, sur une table décorée pour le recevoir.
    
    Vêtu de ses plus beaux atours, il semblait presque dormir. Sa peau paraissait transparente à certains endroits. La veuve et ses deux enfants, toujours vêtus de noir, accueillaient leurs invités qui présentaient les condoléances avec respect. La mort de cet homme désolait de nombreuses gens. Il avait été une personne importante pour Londres pendant ses grandes années de développement. Un des plus proches amis du défunt soupira doucement et malaxa le bord de son chapeau haut de forme en regardant la dépouille sans vie.
    
    « Emma, je vous présente toutes mes condoléances. C'était un homme d'une grande valeur, qui a beaucoup fait pour Londres. Qu'il rejoigne Robert, et qu'ils continuent leur office dans l'autre monde.
    
    — Sir Peel ne sera plus seul désormais, mais il aurait pu me laisser mon époux quelques années de plus. »
    
    Cette fois-ci, la veuve essuya une larme au coin de son œil à l’aide de son mouchoir en soie blanche. La tristesse la prenait réellement alors qu'elle voyait ses proches et ses connaissances être aussi chagrinés pour elle. Il allait terriblement lui manquer, elle n'en prenait conscience qu'en cet instant. Afin de respecter ses vœux d'épouse, elle allait devoir porter le deuil durant deux ans et demi. Heureusement, elle avait toujours ses enfants et la compagnie rassurante de son majordome, ce qui l'empêcherait de trop s'enfoncer dans la détresse.
    
    Dans l'après-midi, un photographe appelé par le majordome arriva avec un matériel sophistiqué, protégé dans des malles en bois et cuir. Il sortit d'un long étui un attirail en métal assez étrange, qu'il monta avec soin dans le bureau du défunt, juste à côté de la bibliothèque. Sa femme connaissait son amour immodéré pour la lecture, notamment la littérature française et italienne, et avait choisi cet endroit de la maison pour l'immortaliser une dernière fois.
    
    Le corps déjà tendu par les bras gelé de la mort fut placé sur l'exosquelette, qui avait pour but de le tenir debout. Une de ses mains gantée fut posée sur une des étagères de la bibliothèque et une servante glissa dans la seconde une canne en bois d'acacia et ivoire qu’il avait acquis pendant l'une de ses campagnes militaires. Il fut coiffé d'un haut de forme élégant et sa femme s'assit près de lui, sur une simple chaise.
    
    Le photographe installa son étrange machine et effectua les réglages d'usage. Il serait payé une belle somme pour avoir rendu cet hommage au soldat parti trop tôt. Une fois les arrangements terminés, la veuve maintint la pose pendant près d'une demi-heure. Elle ne bougea pas. Elle ressemblait ainsi à une statut de marbre. Dans peu de temps, elle recevrait l'image capturée sur une petite plaque de verre, qu'elle poserait dans sa chambre, sur sa table de chevet, afin d'avoir une dernière image de l'homme avec qui elle avait partagé sa vie.
    
    Deux heures avant le coucher du soleil, l’homme fut allongé dans un cercueil sur mesure et transporté au cimetière, une fois deux pièces de un penny posées délicatement sur ses yeux. La paie pour le passeur, pour que l'âme du soldat repose dans son monde, sans errer dans celui des vivants. La procession arriva au cimetière et le cercueil fut fermé sur place, verrouillé à coup de cloues et glissé dans le trou déjà creusé par le fossoyeur. Ce dernier attendait dans le fond alors que le prêtre accordait les dernier sacrements à la dépouille et récitait une prière.
    
    L'enterrement ne dura pas longtemps. En moins d'une heure, la grille fut posée et scellée sur la pierre tombale. Le veuve éplorée déposa un bouquet de chrysanthèmes. Ses deux enfants décorèrent la dernière demeure de leur père avec une fleur chacun. La petite ne retenait pas ses larmes, serrée dans les bras de son frère qui, lui, semblait loin de toute tristesse. Mais au fond de lui, un torrent de chagrin coulait à flots. Cependant, son géniteur lui avait toujours appris à ne jamais se laisser aller, ne jamais montrer aux personnes autour de lui, et surtout lorsqu'il s'agissait de bourgeois, ce qui le tiraillait. C'était une manière de se protéger. Les émotions étaient des fils que les autres pourraient allègrement tirer selon leur bon plaisir afin de manipuler tout ceux qui pouvaient leur apporter un quelconque avantage. D'autant plus avec la richesse et la position importante de sa famille, il était capital qu'il ne se laisse pas prendre au pièges de certains charognards qui n'hésiteraient pas à le déposséder de tout ce qu'il avait.
    
    Connaissant la faiblesse de sa mère face à la mort, il se savait désormais pourvu du rôle et des responsabilités de chef de famille. Il aurait préféré ne pas sentir ce poids sur ses épaules aussi jeune, mais il n'avait pas d'autres choix que de devenir adulte à treize ans, afin de protéger sa sœur et sa mère. Leur majordome l'aiderait sans doute dans sa tâche, c'était une chose qui le rassurait un petit peu. Au moins ne serait-il pas seul et perdu,aurait-il un guide, ou du moins un conseiller.
    
    Une fois le corps en terre et la tombe protégée, le veuve et ses enfants rentrèrent chez eux, dîner avec trois autres personnes, les plus proches du défunt. Le repas se déroula dans un silence presque religieux alors que tous mangeaient du bout des lèvres. Une fois ceci terminé, les bambins allèrent se coucher, sous la douceur des mots de leur nourrice qui tenta de les réconforter, alors que leur mère s'enfermait dans son bureau, se plongeant dans l'admiration du tableau qu'elle avait plus tôt regardé.

Texte publié par Loune, 2 janvier 2019 à 22h15
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