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Tome 1, Chapitre 8 « Chaleur estivale » Tome 1, Chapitre 8
Petit texte écrit dans le cadre d'un Art Swap avec la talentueuse Lyssandre. En espérant qu'il répond bien à ses souhait ! ^^
    
    Hadria repoussa une mèche collée à son front par la sueur. Depuis quand était-il censé faire aussi chaud en Angleterre ? C'était tout bonnement inconcevable. Heureusement qu'elle avait empaqueté les tenues qu'elle portait à Minneapolis au plus fort de l'été, dans la perspective d'un voyage vers des cieux plus cléments. Sa robe de lin beige résistait vaillamment aux ronces et autres pestes végétales qui s'obstinaient à s'agripper à sa jupe.
    
    Sans cette touffeur infernale, cette « promenade » - qui n'en était, bien entendu, pas vraiment une – aurait pu sembler plutôt agréable. Le site exsudait un romantisme si flagrant qu'on aurait pu croire à l'une de ces mises en scène dont raffolaient certains châtelains pour agrémenter leur parc. L'abbaye en ruine, dont s'élevait encore une bonne partie du cloître gothique, avait été envahie par un fouillis dégoulinant de fleurs et de feuillages, dans un superbe camaïeu de vert piqueté çà et là de rose, de jaune et de mauve. Des papillons batifolaient au-dessus des corolles épanouies, dans la rumeur bourdonnante de nuées d'abeilles et autres insectes butineurs.
    
    Il était difficile d'imaginer que ce site avait pu être le théâtre de rites peu recommandables, dont son partenaire et elle-même étaient censés, grâce à leurs dons respectifs, repérer les traces. Mais leurs premières investigations n'avaient strictement rien livré. Bientôt viendrait le moment qu'elle ne pouvait s'empêcher de redouter : elle devrait user de ses talents particuliers pour explorer les événements qui s'étaient tenus en ce lieu. Elle espérait que l'abbaye n'avait été peuplée que de moines qui avaient mené une vie d'un ennui mortel.
    
    La chaleur devenait de plus en plus difficile à supporter, même si elle portait des vêtements appropriés. Ce qui n'était pas le cas de John-Liang Ashley, son très convenable partenaire, qui n'avait pas renoncé à son sempiternel costume noir – tout juste avait-il consenti à déposer son chapeau sur un muret, pour éviter qu'il ne se prenne dans les branchages. Leur hôte, qui ne soupçonnait en aucune manière le véritable but de leur présence sur sa propriété, attendait leur retour... Il serait compliqué d'expliquer que leurs vêtements avaient été détériorés au cours d'une simple balade.
    
    Au-delà de son inconfort, elle ne pouvait s'empêcher de s'inquiéter pour Ashley. Le déferlement de chaleur et de lumière affectait visiblement le normaliste eurasien. Même dissimulés derrière les verres grisés, ses yeux trop sensibles à la clarté devaient commencer à le brûler. Une fine couche de transpiration se formait sur son visage, faisant luire son front lisse et ses pommettes hautes. Quelques petites mèches noires jouaient les rebelles, lui prêtant l'air d'un enfant fatigué.
    
    « Vous êtes sûr de ne pas avoir trop chaud ? hasarda-t-elle.
    
    - Bien sûr que non... » répondit-il du bout des lèvres, en écartant les branchages à la recherche de signes cabalistiques ou de traces de sang séché.
    
    Hadria se demanda s'il croyait réellement ce qu'il disait : connaissant Ashley, il n'était pas du genre à mentir ouvertement. Sans doute jugeait-il de bonne foi que cet inconfort était supportable. Mais elle n'avait aucune envie de le voir s'écrouler devant elle... Comment pouvait-il se montrer si peu capable de prendre soin de lui-même ?
    
    Afin de ne plus être confrontée à cette agaçante vision, elle décida de s'écarter un peu de lui et de s'engager plus profondément dans l'ancien cloître, dont subsistaient encore des rangs de colonnettes et quelques arcs qui avaient survécu à l'outrage du temps. La jeune femme détailla avec un mélange de répugnance et de fascination les personnages grotesques qui ornaient les chapiteaux. En les observant de plus près, elle s'aperçut qu'une étrange couleur brune teintait la bouche d'une figure dotée de cornes... une représentation diabolique ?
    
    « Mister Ashley ? Pouvez-vous venir par ici ? »
    
    Son partenaire obtempéra aussitôt ; elle lui désigna les traces qu'elle venait de repérer.
    
    « En effet, constata-t-il, cela ressemble clairement à du sang... De quelle créature, je ne saurais le dire, mais il n'a guère plus que quelques jours, visiblement... »
    
    Alors qu'il s'approchait pour les examiner, Hadria l'arrêta d'un geste :
    
    « Faite attention... La pierre a tendance à se déliter, à cet endroit. Cela risque de se voir sur vos vêtements sombres... Votre veste, surtout ! »
    
    Ce n'était qu'à moitié vrai, mais il s'agissait du seul argument susceptible de l'obliger à se mettre un peu plus à son aise.
    
    « Vous avez raison », admit-il gravement.
    
    Avec un soin méticuleux, il ôta le vêtement, le plia sur l'envers et le déposa sur le muret, après s'être assuré que la place était suffisamment nette. Il prit également la peine de retrousser ses manches, les roulant au-dessus du coude. Hadria l'observa du coin de l'œil ; il était plaisant, par moment, de le voir en tenue moins formelle ; cela n'arrivait, hélas, que dans des circonstances exceptionnelles, en particulier lorsqu'il était souffrant.
    
    Sa chemise humide de sueur soulignait une musculature souple et élancée ; les agents de Spiritus Mundi étaient invités à s'adonner à divers exercices physiques susceptibles de leur servir lors de leurs missions : escrime, équitation, différents styles de combat, course et gymnastique... Elle ne savait pas si leur pratique était du goût de son partenaire, mais il s'y pliait avec application. Et elle en constatait – non sans un léger émoi – les résultats très positifs sur la constitution du normaliste.
    
    Sans réellement s'en apercevoir, elle sourit en le voyant grimper souplement sur le muret pour regarder de plus près la tête de diable. Il avait beau faire figure de génie avec ses prouesses intellectuelles hors normes, il n'en était pas pour autant un empoté incapable de la moindre performance physique !
    
    « En effet, c'est bel et bien du sang... déclara-t-il au bout d'un moment. Cela me rappelle une vague légende, dans le dossier historique concernant les lieux... Cependant, rien ne prouve que ce sont de véritables rites sataniques ! Il peut s'agir d'un jeu ou d'un acte d'illuminé... un peu de sang de porc ou de poulet, ce n'est pas si difficile à trouver. »
    
    Sa remarque tira Hadria de sa contemplation. Elle subodorait déjà quelle serait la suite, ce qui la fit légèrement grimacer.
    
    « Je suppose qu'on ne peut simplement déduire une supercherie... ou une tromperie susceptible de nuire à la réputation de mister Vance-Sinclair ?
    
    - Précisément, miss Forbes. C'est pourquoi nous aurons besoin d'éclaircissements plus... approfondis qu'une simple étude des traces matérielles. Je ne perçois pour ma part aucune émanation en rapport avec une quelconque magie noire... de plus, le lieu n'est pas traversé par le moindre courant tellurique, qui pourrait en faire un lieu de pouvoir. Une forte spiritualité a jadis marqué l'endroit, mais cette empreinte est très faible à présent. Et je n'ai rien perçu en matière de hantise, si ce n'est quelques phénomènes rémanents...»
    
    Hadria frémit discrètement en l'entendant mentionner de façon aussi banale qu'il discernait des silhouettes de moines dans les coins sombres. Le frisson qu'elle ressentit n'avait plus rien à voir, cette fois, avec l'apparence de son partenaire.
    
    « Vous sentez-vous prête ? »
    
    Elle ne pourrait plus gagner de temps. Fronçant légèrement les sourcils, la jeune Américaine laissa son regard monter vers les chapiteaux maculés de brun :
    
    « Il va sans doute falloir que je monte sur le muret à mon tour... murmura-t-elle, dubitative. Si ce n'est qu'une supercherie, les effets seront mineurs, mais si je perçois des intentions plus sombres... »
    
    Ashley fronça légèrement ses fins sourcils noirs :
    
    « Oh. Je comprends. Sous l'effet d'émotion négative, vous pourriez perdre pied avec la réalité et chuter... N'ayez aucune inquiétude, je peux monter avec vous et vous soutenir pendant que vous employez votre don... »
    
    La jeune femme sentit ses joues devenir brûlantes. Ce n'était pas très convenable, mais d'un autre côté... qui pourrait les voir ?
    
    « Je crois que c'est la meilleure solution... » admit-elle comme à contrecœur, en espérant que sa voix ne trahissait pas le fait que dans sa poitrine, son cœur battait à coups redoublés.
    
    Vaillamment, elle se décida à se hisser sur le muret à demi-ruiné où ses bottines trouvaient difficilement prise. Ashley avait glissé ses mains sous ses coudes pour l'aider à monter ; elle les devinait fermes et vigoureuses à travers l'étoffe de son chemisier. Une fois qu'elle eut à peu près récupéré un équilibre sur les pierres disjointes, il grimpa derrière elle et, après un temps d'hésitation, passa un bras autour de sa taille.
    
    Elle sentait sa poitrine pressée contre son dos ; un discret effluve d'eau de Cologne chatouilla ses narines ; jamais ils n'avaient connu une telle promiscuité. C'était assez étrange, tout sauf convenable, mais certainement pas désagréable. Si c'était encore possible, l'air s'était réchauffé autour d'elle - elle avait la sensation de prendre feu... Mais en même temps, au fond d'elle-même, un petit courant glacé la faisait légèrement trembler.
    
    « Miss Forbes ? Est-ce que vous vous sentez bien ?
    
    - Ou... oui, se hâta-t-elle de répondre. Juste un peu... d'ap... appréhension... »
    
    À bien y réfléchir, même les sacrifices humains étaient moins troublants que la situation présente ! Pressée d'en finir, elle posa la main sur la pierre tiède et ferma les yeux...
    
    
***

    
     Finalement, son hypothèse s'était révélée exacte : quelqu'un en voulait manifestement à Vance-Sainclair, dont la richesse et la relative excentricité ne lui attiraient pas que des amis. L'intéressé, un homme jovial et prolixe, les accueillir au sortir de leur promenade avec un large sourire qui se transforma en grimace perplexe face au mutisme d'Hadria:
    
    « Est-ce que vous allez bien ?
    
    - Miss Forbes souffre juste d'un petit coup de chaleur, je le crains... » expliqua le normaliste, qui avait repris sa mise impeccable, avec une neutralité un peu forcée.
    
    S'était-il donc rendu compte de ses réactions un peu... exacerbées à cet innocent contact ? La jeune femme garda un profil bas ; elle n'avait pas vu grand-chose lors de son incursion dans le domaine de ses perceptions particulières... Juste deux mauvais plaisants qui s'étaient adonnés à une farce d'un goût douteux. Ses visions ne lui avaient causé aucun traumatisme - seulement un certain agacement envers ce genre de malotru qui leur faisait perdre leur temps. Après tout, Vance-Sainclair était probablement un brave homme, victime des moqueries parfois pernicieuses de ses pairs.
    
    « Venez-vous reposer à l'ombre, je vous prie, s'empressa-t-il en les guidant vers son salon, préservé du soleil par les tentures qui aveuglaient les fenêtres. Je vais vous faire apporter quelques rafraîchissements. Et pendant ce temps, vous me direz ce que vous pensez de l'abbaye en ruine... Je pensais justement la faire restaurer... »
    
    Hadria n'entendit pas un seul mot de la conversation qui suivit ; son esprit enfiévré vagabondait, non pas vers l'abbaye dans son écrin de verdure, mais le contact d'un corps mince et vigoureux contre le sien...
    
    Dans ses lettres à Hector, son ami d'enfance demeuré en Amérique à qui elle racontait ses missions dans la lointaine Albion, elle omettrait sans doute quelques détails sur cette affaire !
    
    

Texte publié par Beatrix, 18 avril 2019 à 10h17
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