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Tome 1, Chapitre 7 « Souvenirs d'Automne » Tome 1, Chapitre 7
« Jane. Je m'appelle Jane. »
    
    Le bruissement léger qui lui répondit aurait pu passer pour le vent dans les branches, mais la fillette savait qu'il en était autrement. Elle pouvait les voir, pas de la manière dont un œil averti peut repérer un papillon couleur d'écorce, un phasme imitant une feuille ou une brindille. La plupart des gens ne pouvaient pas « voir », même ce qui se trouvait sous leur regard ; Jane avait d'abord cru qu'il y avait un problème avec leurs yeux, avant d'arriver à une autre conclusion : pour eux, tout ce qui n'était pas censé exister demeurait invisible.
    
    Ils n'auraient donc pas pu discerner les créatures luisantes qui se nichaient dans des bouquets de jeunes pousses, semblables à des êtres humains minuscules qui auraient été habillés d'une carapace brillante comme celle des insectes, avec de grandes ailes nervurées. Ils prenaient toutes les teintes de vert, du plus sombre au plus délicat, sous le clair-obscur des feuillages.
    
    Quand elle les avait découverts, au cœur de ce petit bois laissé à l'abandon, dans un des coins les plus reculés du parc, elle avait essayé d'en parler à Priscilla. Mais sa sœur avait haussé les épaules à ce qu'elle avait appelé une « affabulation ». Jane n'avait même pas tenté d'aborder le sujet avec sa mère, de peur d'être violemment tancée pour « raconter des histoires extravagantes », ni avec sa nourrice, qui l'aurait écoutée d'une oreille bienveillante en apparence, avant de tout aller raconter à ses parents.
    
    C'était désormais son secret, à elle seule...
    
    Au départ, dès qu'ils l'apercevaient, ils se dissimulaient à moitié, hors de sa portée, en l'observant de leurs yeux noirs et brillants. Elle avait commencé à saisir des mots dans le bruissement qu'ils émettaient : d'abord confus et déformés, ils étaient devenus au fil du temps de plus en plus clairs pour elle, sans qu'elle pût se l'expliquer. À présent, elle était certaine qu'ils lui parlaient.
    
    Elle avait fini par s'habituer à leur apparence insolite, à leur voix ténue, au crissement de leurs élytres. Ils faisaient partie de ce monde. C'était la fin du printemps et les frondaisons se dressaient, apaisantes, protégeant la fraîcheur du sous-bois. Puis la chaleur avait tout envahi, intense, brutale. Elle avait pris sur elle de leur apporter de l'eau et des morceaux de fruits prélevés à sa table. Elle ne pouvait rester bien longtemps, mais, jour après jour, cette étrange familiarité avait empli le vide dans sa vie d'enfant de lord, vouée à une existence guindée et tracée d'avance.
    
    Ses nouveaux amis lui faisaient découvrir des choses dont elle n'aurait jamais eu conscience : des fleurs cachées sous les feuillages, des insectes bizarres et fabuleux aux élytres colorés comme des joyaux, des baies savoureuses aux teintes de rubis, des plantes qui émettaient toutes sortes de parfum quand on les froissait. La fillette ne restait jamais trop longtemps, de peur qu'on la recherche et que l'on trouve son refuge – et celui des « fées » qui l'avaient accueillie.
    
    Puis le temps se mit à changer : le fond de l'air se rafraîchit, le ciel commença à s'assombrir ; Jane devait se montrer plus prudente, car les adultes devenaient moins enclins à la laisser jouer dehors. S'il pleuvait, ou si un vent froid se levait, il pouvait se passer des journées entières sans qu'elle pût sortir retrouver ses compagnons féériques. Des couleurs rouille, pourpre et or colonisaient les ramures. Quand la fillette pouvait enfin courir jusqu'au sous-bois, c'était pour constater que ses amis avaient subi les mêmes atteintes que la forêt dans laquelle ils vivaient ; petit à petit, leur armure émeraude changeait de nuance, pour adopter les teintes automnales.
    
    Au début, Jane s'en émerveilla : ces reflets de bronze et de feu les rendaient plus fascinantes encore, surtout quand elles déployaient leurs ailes translucides. Parfois, la palette entière de l'automne se mêlait sur leur corps, en une trop brève fulgurance. Mais elle s'aperçut aussi que les créatures ne montraient plus la vivacité qu'elle leur connaissait : elles étaient devenues prostrées, ne bougeant que lors qu'elles y étaient obligées. Elle les questionna sur cette étrange occurrence, et elles lui répondirent – à leur façon.
    
    Le temps était venu...
    
    À genoux dans le sous-bois, sous la pluie des feuilles qui se détachaient des ramures et tournoyaient lentement vers le sol, elle les regardait s'affaiblir un peu plus chaque jour, peinée de les voir perdre leur vigueur. Puis, un jour, à l'endroit où se tenait toujours l'une d'elles, à la croisée entre deux branches, elle trouva à la place du petit corps brillant une coque brunâtre et desséchée, qui ne bougeait plus, même quand elle la touchait doucement du doigt.
    
    « Qu'est-ce qu'il s'est passé ? » demanda-t-elle, refoulant à grand-peine ses larmes.
    
    Le temps est venu...
    
    C'était décidément la seule et unique réponse qu'elle était destinée à avoir. Mais Jane, malgré sa frêle et rêveuse apparence, était obstinée et déterminée. Elle se redressa et essuya l'eau qui embuait ses yeux couleur de jade.
    
    « Le temps... vous voulez dire l'automne ? Vous êtes comme les feuilles, vous devenez superbes, puis vous vous flétrissez et vous... mourrez ? »
    
    Les arbres... La vie...
    
    « Vous voulez dire que... c'est des arbres que vous tenez votre vie ? Et quand ils s'endorment pour l'hiver, vous devenez trop faibles pour vivre ? »
    
    Ils acquiescèrent dans un bruissement d'élytres.
    
    Jane baissa la tête, pensive : elle se sentait triste pour ses amis ; elle était assez âgée pour savoir que la ronde des saisons était immuable, mais elle ne pouvait s'empêcher de trouver cela injuste. Elle ne pouvait se résoudre à laisser les voir emportés par cette avancée inexorable. Elle releva le menton avec décision :
    
    « Comment puis-je vous aider ? »
    
    D'abord, seul le silence lui répondit ; puis, progressivement, comme si tout le bosquet bruissait en même temps, elle entendit un mot, repris à l'infini comme le vent dans les feuillages :
    
    Vie...
    
    Pensivement, elle mordilla le bout de son gant, avant de murmurer :
    
    « Je... je ne comprends pas... »
    
    Toi... Vie.
    
    Elle demeura un moment la bouche ouverte sous l'effet de la surprise, avant de balbutier :
    
    « Vous voulez dire... que je peux... vous donner un peu de ma vie, comme les arbres ? »
    
    Vie... acquiescèrent les êtres tout autour d'elle.
    
    Elle hocha lentement la tête, pour leur montrer qu'elle était d'accord, même si tout cela l'effrayait un peu. Mais d'un autre côté... de quoi pouvait-elle avoir peur ? Ces créatures étaient si petites et puis, ils n'avaient fait aucun mal aux arbres, comment pourraient-ils lui faire du mal, à elle ? Elle n'avait pas envie de les perdre !
    
    « Comment est-ce que je peux faire ? » demanda-t-elle, avec un étrange mélange d'appréhension et d'excitation.
    
    L'une d'entre elles déploya ses ailes et quitta la branche où elle était perchée pour voleter juste devant la fillette. Elle joignit les pieds et étendit largement ses bras, en la fixant intensément de ses yeux noirs et brillants. Machinalement, Jane l'imita ; aussitôt, toutes les « fées » planèrent vers elle, se mêlant aux feuilles dont elles se distinguaient à peine. Les unes après les autres, elles vinrent se poser sur sa tête, ses épaules, ses bras. Elles ne pesaient rien, elles étaient plus légères encore que des papillons ; Jane craignit de les faire fuir si elle bougeait trop brusquement.
    
    Elle éprouva une impression étrange, comme si quelque chose s'enfuyait d'elle et pourtant, elle ne ressentait aucune douleur. En tournant son regard vers ses amis, elle s'aperçut que leur marron terne s'éclairait de nouveau de cuivre, de bronze, d'or... voire même d'un vert brillant comme les frondaisons estivales. Elle ne put s'empêcher de sourire en les voyant prendre leur envol et se poursuivre à travers les ramures automnales, en jouant avec les feuilles qui tourbillonnaient entre les arbres.
    
    Elle les observa un long moment... et ne réalisa que bien plus tard que le sommeil l'avait gagné et qu'elle s'était étendue dans le tapis de feuilles odorantes. Quand elle entendit sa gouvernante l'appeler, elle se redressa, frotta ses yeux encore ensablés et quitta le sous-bois d'une démarche engourdie.
    
    À partir de ce jour, Jane revint chaque jour dans le sous-bois ; à chaque fois, le même rituel se produisait. Et à chaque fois, elle en repartait un peu plus fatiguée, mais elle serrait les dents et faisait comme si de rien n'était. Il ne fallait surtout pas que quelqu'un découvre le secret qu'elle partageait avec ses amis. Son précepteur et son maître de musique s'étonnaient de son manque d'attention, alors qu'elle était habituellement si appliquée. Même sa mère et sa sœur ne prenaient plus la peine de l'accabler de remontrances, devant ses traits tirés et son teint pâle.
    
    Tandis que l'automne s'avançait, ses forces la fuyaient de plus en plus. On la montra à trois médecins différents, qui ne trouvèrent aucune cause concrète et se perdirent en conseils contradictoires. Jane se taisait, protégeant envers et contre tout, à ses propres dépends, ses amis du sous-bois. Un matin de novembre, la pluie se mit à tomber si fort qu'elle fut contrainte de rester à l'intérieur deux jours durant. Sa mère en profita pour l'obliger à garder la chambre.
    
    Le regard de son père changea : il s'était toujours montré distant, perceptif et inquiet, mais à ses yeux d'enfant, c'était sa façon d'être. Elle avait parfois le sentiment de le comprendre... et d'autres fois, il redevenait étrange et solitaire. Il semblait conserver ses propres secrets et, paradoxalement, c'est ce qui faisait craindre à Jane qu'il saisît qu'elle lui cachait quelque chose. Et l'amélioration sensible de son état, durant ces deux jours de confinement, ne passa pas inaperçue aux yeux de lord Jonathan. Aussi, quand le ciel se dégagea suffisamment pour qu'elle retourne dans le parc, elle prit un soin tout particulier à ce que personne ne la suivît, ni de près, ni de loin.
    
    Elle courut de toutes ses maigres forces vers le bosquet, sans tenir compte des flaques qui trempaient ses chaussures, ses bas, l'ourlet de sa jupe, espérant arriver à temps. Quand elle parvint enfin sur les lieux, elle découvrit avec horreur le spectacle qui s'offrait à ses yeux : les créatures gisaient çà et là, de nouveau brunes et racornies... Certaines d'entre elles portaient encore quelques traces de couleur. Était-ce sa brève absence qui avait provoqué un tel désastre ?
    
    Elle se mit en devoir de les ramasser comme des fleurs fanées, les rassemblant au creux de sa jupe. Elle les appelait à mi-voix, les suppliant de lui répondre, d'une façon ou d'une autre. Soudain, l'une d'elles bougea faiblement, puis une autre. Progressivement, la proximité de son énergie vitale éveilla celles qui possédaient encore quelques forces. Elles voletèrent avec effort pour se percher sur elle comme à leur habitude. Avec mille précautions, elle s'étendit sur le sol mouillé, sans se soucier de l'eau boueuse qui trempait sa robe et souillait sa chevelure. Bientôt, les êtres la recouvrirent entièrement, la transformant en étrange chimère aux couleurs automnales. Elle ferma les yeux, les laissant boire à la source de sa vie... Quand son corps devint froid et tremblant, elle se sentit prise d'une vague appréhension.
    
    Elle ne sut que bien plus tard ce qui s'était passé par la suite. Les longues heures de recherche avant que les domestiques ne la retrouvassent enfin ; l'inquiétude de son père en la trouvant inerte dans le sous-bois, respirant à peine ; et sa rage, à la limite de la folie furieuse, à la vision de ses « amis ». Quand elle s'éveilla, après être restée plusieurs jours dans l'inconscience, elle aperçut un homme étrange à son chevet. Grand et puissamment bâti, avec une longue chevelure blonde qui se marquait de blanc aux tempes et des yeux d'une singulière pâleur, il la contemplait avec une expression pensive. À côté de lui, lord Jonathan, le visage fermé, demeurait en retrait. En la voyant éveillée, l'inconnu esquissa un sourire qui transforma sa physionomie :
    
    « Tout ira bien à présent, l'emprise est passée.
    
    — Mes... amis... ? balbutia-t-elle.
    
    — Ils n'auraient jamais dû te faire cela. Il est dans leur nature de suivre le cours des saisons. Ils se réveillent au printemps suivant, tu sais. Ils n'étaient pas morts... Juste endormi, comme les arbres.
    
    — Ils sont... mauvais alors ?
    
    — Non, rétorqua l'inconnu gravement. Le mal est une notion humaine, qui n'existe pas pour eux. Tu leur as donné, ils ont pris. C'était naturel pour eux... mais dangereux pour toi. »
    
    Il posa brièvement la main sur son front ; il y avait en lui une sorte de force tranquille, étrangement rassurante. Elle ne se demanda pas ce qu'étaient devenues les créatures du sous-bois. Elle ferma les yeux et s'endormit. Elle n'apprit que par la suite la sévère dispute qui avait éclaté peu après entre lord Jonathan et l'inconnu. Mais elle ne parvint pas à comprendre si c'était à cause d'elle ou pour une tout autre raison.
    
    Ce ne fut que quinze jours plus tard, quand elle eut enfin le droit de retourner au parc – mais sous la surveillance étroite de sa gouvernante cette fois – qu'elle aperçut les dégâts : les arbres avaient été rasés ; il n'en demeurait que des souches. Elle resta longtemps debout, silencieuse, au milieu du carnage, ne sachant que dire ou faire, étreinte par un mélange d'horreur, de soulagement et de culpabilité.
    
    Puis elle tourna les talons et, avec cette étrange capacité qu'ont les enfants d'aller de l'avant, décida de ne plus revenir en ce lieu...
    
    
***

    
    C'était de nouveau l'Automne, mais les années avaient passé. Le petit bois avait repoussé ; les rejetons des arbres de jadis avaient surgi tout autour des souches en bouquets frêles. Jane n'était pas retournée dans cette partie du parc durant des années. Récemment, cependant, elle avait été tentée de le faire... surtout depuis qu'elle avait compris qu'elle n'était ni folle, ni trop rêveuse. Elle avait raconté cette histoire aux agents de Spiritus Mundi, en sachant qu'aucun des deux ne mettrait en doute sa santé mentale. Après tout, l'homme aux yeux pâle qui l'avait jadis sauvée n'était-il pas leur supérieur à Gladius Irae ? Elle leur avait même proposé de les mener sur les lieux de son étrange aventure.
    
    « C'est ici, déclara-t-elle. Je ne crois pas que nous risquions grand-chose, mais il vaut peut-être mieux être prudents. »
    
    Hadria suivit son amie sous les frondaisons légères. L'Américaine aux cheveux roux regarda autour d'elle d'un air dubitatif :
    
    « Jane... Vous êtes sûre que c'était bien... des fées ?
    
    — Pas des fées, intervint Ashley. Enfin, pas comme nous l'entendons. Elles sont plus proches des insectes, en fait, même si c'est sans conteste une forme de vie surnaturelle. Votre histoire ne m'étonne pas vraiment. Ces créatures sont avides, d'une certaine manière... mais en même temps singulièrement innocentes.
    
    — Je suppose qu'elles ne sont pas restées, après... »
    
    Hadria fit un vaste geste, montrant le bosquet autour d'eux.
    
    « Elles ont dû être décimées quand les arbres ont été coupés, confirma Jane tristement.
    
    — C'est une possibilité », admit le normaliste eurasien.
    
    Son regard de jade était grave derrière ses lunettes fumées. Avec un sourire secret, Jane tendit la main et laissa une feuille couleur de cuivre se poser dans sa paume ouverte.
    
    Du moins, c'était ce qu'auraient perçu la plupart des gens – tout comme Hadria, qui s'impatientait déjà. Mais pas Ashley, qui pouvait voir ce que personne d'autre ne voyait. Tout comme elle.
    
    « À ce que j'ai pu lire, elles possèdent une grande résilience, poursuivit le Normaliste avec un léger sourire, les yeux fixés sur la feuille qui n'en était pas une. Peut-être se sont-elles juste endormies. Et quand les arbres ont repoussé, elles se sont éveillées. Mais vous avez grandi et mûri : vous être désormais assez prudente pour ne pas les laisser puiser dans votre énergie vitale.
    
    — Parce que je n'ai plus besoin d'elles. J'ai désormais une famille qui me comprend », déclara la jeune aristocrate en tournant un sourire radieux vers les deux personnes qui avaient récemment pris tant d'importance dans sa vie.
    
    

Texte publié par Beatrix, 18 mars 2019 à 22h39
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