Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Lecture
Le feu crépitait dans l'âtre, donnant à la pièce une chaleur et une lumière incomparables. Tous s'était réunis autour de Keyalis, homme sans âge au physique banal. Il était de ces êtres que l'on ne remarquait jamais et qui pouvait passer inaperçu au milieu d'une foule. Mais une fois qu'il ouvrait la bouche, une fois qu'il commençait à parler de sa voix riche, chaude et forte, un charisme incroyable émanait de lui. Il était conteur, barde, ou affabulateur professionnel selon les régions qu'il traversait. Keyalis écoutait les légendes et les racontait d'une façon unique à tous les publics qui voulaient bien le payer avec un repas chaud et une couche à l'abri des intempéries.
    
    Ce soir, il était entouré de paysans prisonniers de leur vallée par la neige et contraints de travailler sur de petits mécanismes ingénieux qu'ils revendaient sur les marchés pendant les beaux jours. Le conteur passait toujours l'hiver ici, pour la simple et bonne raison qu'une éternité auparavant, il avait vu le jour dans l'une de ces maisons. C'était avec une impatience non-dissimulée que les enfants pressaient Keyalis de raconter une histoire, enfin. Ils avaient attendu toute la journée car dès qu'ils l'avaient aperçu, ils avaient accouru vers lui pour l'accueillir avec liesse et s'étaient montrés exemplaires pour qu'on ne les privent pas d'histoire.
    
    De son regard doré, Keyalis parcourut l'assemblée. C'était assez rare qu'il se sente aussi identique que les gens pour qui il contait. Tous avaient la même peau mate que la sienne, des cheveux variants du châtain clair au noir profond, une stature plutôt petite mais solide. Beaucoup d'entre eux avaient le caractère dur et vrai qu'il ne retrouvait nulle part ailleurs. Tous les hivers, il voyaient les petits pousser et les rides se former. Il avait dit adieu à certains villageois, emportés par les ans ou la maladie, bonjour à d'autres ayant grossi les familles. Il était le témoin de ces vies, il était celui qui illuminaient leur sombre hiver et les faisaient attendre avec plus de douceur les beaux jours.
    
    — Bonsoir à tous, mes chers amis.
    
    Sa voix résonnait avec un timbre particulier dans cette large auberge. Certains de ces spectateurs, touchés par ces simples mots et par l'émotion qu'il y avait mise, opinèrent du chef, comme un signe de reconnaissance.
    
    — Ce soir, je voudrais vous raconter une histoire bien particulière. Une histoire d'amour impossible, qui n'aurait dû naître et qui s'est brisée par la seule volonté d'un dieu égoïste et jaloux de ne pouvoir vivre comme nous.
    
    Son public était déjà pendu à ses lèvres.
    
    — Je vais vous raconter l'histoire d'Axiliam, amoureux fou de son ami et trompé par le dieu de l'été. Je vais vous raconter l'histoire de Ceilan, manipulé par le seigneur du vent. Je vais vous dresser au mieux le décor de cette tragédie, en plein cœur d'un lieu entièrement consacré à Lan : le Haut Monastère.
    
    Quelques respirations se coupèrent. Le Haut Monastère était cette institution dévouée au dieu Lan, dieu du vent et de l'été, qui dirigeait les terres de l'Est selon un gouvernement hiérocratique. Même dans les régions reculées des montagnes de l'Ouest, au fin fond de la terre, dans ces contrées oubliées de tous et livrées à la nature la plus sauvage, on connaissait le Haut Monastère pour sa discipline, sa rigueur, et sa sévérité à l'encontre de ceux qui ne respectaient ses règles. Paradoxalement, il était aussi très connu qu'il organisait de somptueuses fêtes lors du solstice de l'été, où un carnaval chamarré et déluré prenait ses quartiers dans la capitale pendant plusieurs semaines. Le Haut Monastère était bon avec ses sujets, tant que ces derniers restaient dans la ligne de conduite plébiscitée par leur maître.
    
    — Oui, mes gens, Axiliam et Ceilan, dans la fleur de leur vingts étés, étaient des frères entièrement consacrés au culte de Lan, et vous n'êtes pas sans savoir que le seul amour qui leur était permis, c'était celui du dieu qu'ils priaient.
    
    Le conteur profita de son effet pour reprendre sa respiration et commença.
    
    
    
***

    
    La plume grattait avec un rythme régulier sur l'épais papier que le jeune homme habillait de son écriture fine et arrondie. Axiliam, frère de la famille Hugwin, était connu pour être un copiste rapide, consciencieux et doué. Cela avait poussé le maître Henaël Hugwin à lui confier la mission de compiler toutes les légendes concernant le dieu du vent et de l'été, Lan, le dieu qu'ils priaient tous. En somme, une mission d'une importance capitale.
    
    Axiliam jeta un regard sur sa droite et admira pendant quelques secondes le travail de son voisin. Le frère Ceilan était l'enlumineur le plus pointilleux et imaginatif de toutes les terres de l'Est. Son esprit toujours en cavale dans les nuages se débridait complètement et pouvait s'exprimer avec la liberté que la stricte vie du Haut Monastère ne permettait pas. Son maître, chef de famille des Onaël, avait eu la présence d'esprit de lui confier la tâche d'illustrer les pages noircies par Axiliam. Les deux jeunes hommes s'entendaient d'ailleurs à merveille, ce qui leur permettait de travailler avec une complicité que d'autres n'auraient pas eue. Pourtant, ils étaient parfaitement opposés, tant dans le caractère que le physique. Axiliam était grand et bien bâti, avait de beaux traits saillants qu'il devait à la noblesse de ses origines, un caractère jovial et facile, alors que Ceilan paraissait plus petit, plus fin, avait un physique plutôt commun et passe-partout et s'intéressait très peu aux autres. Quand Ceilan remarqua qu'il était observé, il leva ses yeux d'un marron plein de chaleur et sourit avec sa douceur coutumière à son ami.
    — J'aime comment tu utilises les couleurs, souffla Axiliam.
    
    Ceilan eut un haussement d'épaules gêné, et replaça de sa main libre quelques longues mèches châtain qui lui venaient dans les yeux. Ses cheveux lisses avaient toujours été difficiles à coiffer dans le chignon traditionnel de leur institution.
    
    — C'est facile, quand je lis tes mots.
    
    Axiliam sourit à son tour et ne répondit rien, retournant à son travail. N'importe quel mot aurait trahi l'affection qu'il portait à Ceilan, un regard de plus et tout ce qu'il retenait depuis des années déborderait de son cœur. Il fallut quelques secondes à sa main pour qu'elle n'aille pas caresser celle de Ceilan, après avoir puisé tout le calme dont il avait besoin dans la sérénité habitant le scriptorium.
    
    Toute forme d'amour était permise, dans ce pays. Axiliam avait vu des couples d'hommes, des couples de femmes, des couples d'hommes et de femmes. Une fois même, il avait été témoin d'un homme ayant épousé deux femmes, ces deux femmes s'étant mariées à la suite. Mais lui, frère du Haut Monastère depuis que ses riches parents avaient fait don de lui au dieu, ne devait aimer qu'un seul être : Lan. Lan, pour qui il avait sans le choisir dédié sa vie et son âme.
    
    — Je ne parviens toujours pas à comprendre comment tous ces Donneurs ont pu supporter les caprices de Lan pendant leur vie entière, soupira Ceilan.
    
    Les mémoires des Donneurs étaient la principale source pour leur travail.
    
    — Je me demande surtout pourquoi on nous impose de consigner les moindres faits et geste d'un dieu qui ne cesse de copuler alors que cela nous est complètement interdit, lança Axiliam avec ressentiment.
    
    Sentant son ami tendu, mais aussi parce que le sujet l'embarrassait, Ceilan détourna la conversation.
    
    — A quels travaux ta famille t'a-t-elle consacré, cet après-midi ? demanda Ceilan d'une voix absente.
    
    — Le soin aux malades auprès de Laërm, répondit Axiliam.
    
    — Oh ! Nous allons être ensemble alors.
    
    Axiliam se dit qu'il avait imaginé la petite note joyeuse dans la voix de son ami.
    
    
    
    Axiliam baissa une dernière fois la tête entre ses mains jointes, puis se releva. Le geste finit de défaire le chignon qui s'efforçait sans y parvenir à discipliner ses cheveux blonds. La prière du midi était achevée et maintenant, il pouvait aller prendre son repas au sein des frères Hugwin. Il y avait déjà eu une prière au lever, et il y en aurait une autre le soir. Depuis quelques années, une prière de nuit avait été ajouté aux offices ordinaires. Les trois maîtres s'inquiétaient que Lan ne soit pas revenu sur terre depuis plus de cinquante ans, car jamais le dieu n'avait pris autant de temps pour se réincarner de nouveau.
    
    — Axiliam !
    
    Yanaël, un jeune homme de la même famille que la sienne, venait de le rejoindre discrètement alors qu'il refaisait avec une lasse habitude et pour la quatrième fois de la journée sa coiffure.
    
    — C'est bien toi qui est préposé au soin des malades, cet après-midi ?
    
    Plein d'espoir, les grands yeux noisettes de Yanaël se posèrent dans le ceux de son aîné, bleu océan.
    
    — Oui, confirma Axiliam.
    
    — Est-ce que tu pourrais faire passer ce message à Filaë ?
    
    Axiliam soupira, époussetant son large pantalon de coton, et renouant sa veste de wu dang sur sa hanche droite. Jamais il n'aurait dû prendre le garçon sous son aile, il allait lui attirer des problèmes. Pour essayer de faire revenir Lan, non seulement une prière avait été ajoutée, mais les règles de vie des frères s'étaient renforcées : plus aucune relation n'était permise. Auparavant, les maîtres fermaient les yeux sur les petites amourettes de leurs fils. Il y avait même une légende concernant Goyajin, le maître de la famille Koyan, qui disait qu'en ses jeunes années, il avait pris une femme qui avait accouché de trois de ses enfants.
    
    — Je pourrais te dénoncer, dit Axiliam en tendant la main.
    
    Yanaël sourit de toutes ses dents en lui donnant un petit morceau de papier, que son aîné cacha rapidement dans sa manche. Le principal moyen pour les maîtres de faire respecter les règles était de récompenser les dénonciations entre frères, mais Axiliam était loin d'être un adepte de cette méthode. D'autres, par contre, amélioraient leur conditions de vie de façon considérable en s'y adonnant.
    
    — Tu ne le feras pas, dit-il, plein d'assurance.
    
    Il avait raison, le bougre, Axiliam était incapable de livrer son petit frère. Il se souvint, lorsque le tout jeune Yanaël était arrivé au Haut Monastère, à quel point ses grands yeux pleins de terreur l'avaient touché. Chaque nouvelle recrue passait un an à alterner entre les trois familles, Hugwin, Onaël et Koyan, au terme duquel un maître le choisissait pour intégrer sa famille, et un fils plus vieux l'encadrait. Quand Henaël avait annoncé qu'il adoptait Yanaël, Axiliam s'était tout de suite proposé pour jouer le rôle du grand frère.
    
    — Tu me donneras sa réponse ?
    
    — Tu m'agaces.
    
    — Merci grand frère !
    
    Axiliam fusilla du regard son frère qui s'éloigna après lui avoir fait un clin d’œil complice. Depuis les rangs des Onaël, Ceilan lui adressa un regard interrogateur. Axiliam lui fit signe de ne pas s'en faire, et son ami eut un léger sourire. Qu'il aimait ce sourire... à tel point qu'à force de le regarder, il faillit rentrer dans le dos du grand Rufus. Du coin de l’œil, il vit le sourire de Ceilan devenir gentiment moqueur et cela lui pinça agréablement le cœur.
    
    L'après-midi était passé trop vite au goût d'Axiliam. Il était rare qu'il puisse le passer en compagnie de Ceilan, souvent assignés à des tâches différentes à cause de leur stature complètement opposées. Grâce à sa grande taille et à ses muscles fins et endurants, Axiliam allait très souvent aider aux travaux de force dans le port alors que la finesse des mains de son ami en faisait une aide de choix pour les artisans de précision. D'ailleurs, Ceilan était plutôt heureux de ne faire des travaux d'extérieur que rarement : doté d'une peau pâle et capricieuse, il avait déjà testé tous les remèdes connus des Quatre Terres pour soulager la ribambelle de maux que le soleil lui avait déjà donné. Mais tous les deux étaient dotés d'une patience infinie et d'une humanité chaleureuse : Laërm, le guérisseur bourru des quartiers pauvres, avaient détecté ces qualités et exigeait de n'avoir affaire qu'à eux lorsqu'il en avait besoin. Il avait un caractère affable et surtout la réputation d'être un père possessif et trop protecteur. Cela avait rendu la tâche d'Axiliam difficile : comment faire passer le message de Yanaël à Filaë sans s'attirer les foudres de Laërm ? Il avait réussi au prix de sueurs froides, mais surtout grâce à la diversion que Ceilan avait faite pour lui. Il s'était par la suite juré que plus jamais il ne servirait de messager à son petit frère. Parole qu'il ne tiendrait sûrement pas, lui avait assuré Ceilan. Hormis cet épisode tendu, l'après-midi s'était déroulée sans accroche. Sur le chemin du retour, montant des quartiers pauvres jusqu'aux hauteurs du monastère niché au-dessus de la falaise, Ceilan lui avait proposé de le retrouver sur la terrasse sacrée, après l'office du soir et avant le coucher.
    
    A présent ravi à l'idée de grappiller quelques instants de plus avec lui, Axiliam avançait contre la houle jusqu'au lieu de leur rendez-vous, réputé pour être la première terre sur laquelle Lan avait posé le pied en descendant du Ciel.
    
    Ceilan était déjà là, immobile face aux vents qui secouaient ses cheveux lâchés, son doux sourire énigmatique tirant ses fines lèvres, les bras entourant ses genoux dans une position presque enfantine, à quelques mètres à peine du bord de la falaise haute de plus de huit cent mètres. Il était seul, et cela lui allait bien. Etant orphelin, d'où le nom terminant en « lan » qui lui avait été donné, Ceilan avait un jour avoué à son ami qu'il avait l'habitude, et qu'il préférait n'avoir personne à blesser autour de lui. Axiliam s'assit à ses côtés, sans que Ceilan ne tourne la tête vers lui, absorbé par l'observation du spectacle à leurs pieds.
    
    Là, dans cette grande crique, comme une offrande à cette houle parfois ravageuse, s'était développé Aelan, la capitale des terres de l'Est et des maîtres du vent. La magie de Lan donnait à la falaise sacrée une solidité telle que les habitants avaient sans crainte creusé leurs maisons dans celle-ci, rassurés à l'idée d'être protégés par leur dieu tutélaire. Un labyrinthe d'escaliers rassemblaient les maisons les unes des autres, peintes dans des teintes vives et habillant la ville d'un costume d’arlequin. Plus on montait, plus le vent se faisait fort et chassait les odeurs parfois nauséabondes du port, et plus les habitants étaient aisés. Sur la bande de plage mangée par la marée étaient entassés bateaux de pêches et embarcations de commerce, lieux plein d'odeurs marines et de bruits. Sur la falaise, le Haut Monastère avait érigé ses quartiers, composés de bâtiments aux tours immenses dont la plus haute étaient réservée aux chambres des trois maîtres. Tellement haute que lorsque le brouillard s’abattait sur la région, elle devenait invisible. Le marché hebdomadaire d'Aelan se tenait au pied du monastère et les frères étaient souvent assignés toutes la journée comme aides aux vendeurs qui pouvaient se payer leurs services. Car si certaines missions d'intérêt général pour la communauté étaient gratuites, d'autres étaient plutôt chères et permettait au Haut Monastère de s'enrichir.
    
    La terrasse sacrée était volontairement mise à l'écart de toute l'agitation d'Aelan et de ses habitants. Beaucoup avaient peur de la réaction de Lan s'ils venaient la fouler de leurs pieds, si bien qu'avec l'absence prolongée d'une nouvelle réincarnation du dieu, le lieu était très souvent désert. Mais Axiliam et Ceilan, trouvant sa beauté incroyable et sa tranquillité incomparable s'y étaient toujours retrouvés depuis l'enfance. Parmi les souvenirs les plus précieux d'Axiliam, il y avait cette réplique de Ceilan, lorsqu'ils avaient une dizaine d'années. Axiliam avait eu des réticences à continuer leurs petites escapades à cet endroit, et Ceilan lui avait alors dit :« Quitte à recevoir la punition de Lan pour m'être accaparé le lieu de sa naissance, je préfère la recevoir avec toi. »
    
    Pour ne pas perturber la méditation de son ami, Axiliam garda le silence et admira la beauté du paysage qu'il connaissait pourtant par cœur. Les bourrasques sifflant à leurs oreilles, le goût du sel sur leurs langues, le parfum de la brise à leurs narines, ils étaient les témoins privilégiés de cette nature déchaînée qui faisait la force de Lan, ce dieu au caractère aussi changeant que les vents contraires. C'était ici qu'ils trouvaient la paix. Après de longues minutes, Ceilan glissa sa main dans l'herbe et vint attraper celle d'Axiliam, en toute simplicité.
    
    — Je crois que j'avais envie que tu viennes, mais aussi que tu ne viennes pas.
    
    Ceilan avait souvent des paroles énigmatiques, qui, ajoutées à ses airs rêveurs et sa carrure fine et fragile, le rendaient atypique aux yeux des autres. Axiliam ne l'en aimait que davantage.
    
    — Pourquoi ? osa-t-il demander.
    
    Enfin, Ceilan tourna les yeux vers lui, et eut un sourire triste. Avec lenteur, sa main libre vint caresser la joue d'Axiliam, dans une caresse presque fantomatique. Axiliam connaissait son ami mieux que personne et était coutumier de ses comportements parfois bizarres, mais cette fois-ci le décontenançait. Non pas les touchers, fréquents lorsqu'ils étaient seuls et souvent initiés par Ceilan, mais le ton que celui-ci adoptait et cet air de tristesse infinie qui peignait ses traits. Ceilan se rapprocha de lui, doucement, et vint entourer ses hanches de ses jambes en ne le quittant pas des yeux. Ça non plus, ça n'était pas la première fois : dans leurs moments d'intimité et pour s'empêcher de le faire devant les autres, ils se permettaient de douces étreintes où Axiliam le serrait fort contre lui.
    
    — Pardon, souffla Ceilan en se penchant vers lui.
    
    Il posa lentement ses lèvres contre le cou de son ami, qui frissonna violemment. S'ils s'étreignaient, s'ils se prenaient gentiment la main, ça n'allait jamais plus loin que des touchers innocents, trop peu pour être considérés comme une véritable tromperie au dieu, pas assez pour qu'ils puissent exprimer tout ce qu'ils ressentaient. Jamais leurs lèvres n'avaient touché la peau de l'autre, hormis cette unique fois où, l'été de leurs quinze ans, durant le carnaval du solstice, Axiliam, n'y tenant plus, avait embrassé la joue de son ami qu'il trouvait magnifique et rayonnant de joie pure. Ceilan s'était écarté de lui brusquement avec un air de terreur, et plus jamais Axiliam n'avait osé initier quelque chose.
    
    — Ceilan, qu'est-ce que tu fais ? demanda-t-il alors que celui-ci glissait des baisers aériens sur sa mâchoire.
    
    Ceilan ne répondit pas et continua son chemin jusqu'à s'arrêter devant ses lèvres. Axiliam, ne sachant pas comment réagir, le laissait faire. Leurs souffles se mélangèrent pendant plusieurs longues secondes où le temps s'était allongé. Ceilan avait toujours été le plus raisonnable d'entre eux, et Axiliam ne pouvait que le regarder perdre pied.
    
    — Je t'aime, chuchota Ceilan. Mais tu le sais, non ? Je t'ai aimé dès que je t'ai vu. Je voulais me blottir dans tes grands bras et passer mes mains dans tes indomptables boucles blondes
    
    Il joignit le geste à la parole, qui fit tendre le cou à Axiliam et rapprocher encore leurs lèvres. Lorsque Ceilan reprit la parole, il le fit contre la bouche de son ami.
    
    — C'est ta gentillesse qui m'a achevé. Ta voix en est pleine, chaque geste que tu fais en déborde. Tu es le seul à ne t'être jamais moqué de moi, et tu es le premier à m'avoir approché.
    
    De sa main libre, il attrapa le bras d'Axiliam et l'attira à lui.
    
    — Tu ne me repousses pas ?
    
    Axiliam, reprenant de l'assurance, l'entoura des deux bras et le collant à lui alors qu'il s'allongea dans l'herbe.
    
    — Je devrais ?
    
    Ceilan eut un sourire.
    
    — Ce que j'aime le plus, c'est l'honnêteté folle avec laquelle tu m'aimes.
    
    Axiliam rit.
    
    — Je crois que c'est à cause de cela qu'Henaël ne t'a pas adopté. Je me serais retrouvé toutes les nuits dans ton lit sous n'importe quel prétexte.
    Même s'ils prenaient toutes les dispositions qu'il fallait, leur lien était si fort qu'il se devinait par quiconque ayant un peu d'observation.
    
    — Promets-moi une chose, souffla Ceilan.
    
    — Laquelle ?
    
    — Aimes-moi toujours, toujours plus que Lan.
    
    C'était le pire péché qu'ils pouvaient commettre, et le dire à voix haute était un aveu fou qui signait leur abandon. Ils rendaient les armes et cessaient de combattre, comme si les digues qu'ils avaient patiemment et courageusement construites depuis des années sombraient sous les vagues déferlantes de leurs sentiments.
    
    — Je te le promets.
    
    Ceilan pressa ses lèvres sur les siennes dans un contact d'abord hésitant, puis, comme s'il connaissait Axiliam par cœur, prit davantage confiance. Le baiser prit en intensité quand, le cœur battant une chamade effrénée, Axiliam en voulut plus et prit ce dont il avait besoin, effrayé à l'idée que tout s'arrête sans qu'il n'ait pu être rassasié. Il le renversa, ne brisant pas le contact de leurs lèvres, pressant les cuisses de Ceilan contre ses hanches et l'emprisonnant de tout son corps. Ceilan eut un soupir satisfait, presque soulagé, comme s'il attendait ça depuis longtemps, tandis que ses bras s'enroulèrent dans le dos d'Axiliam en le serrant plus fort. Ce fut le manque d'air, cet élément si traître dont ils étaient pourtant les maîtres, qui les sépara. Axiliam glissa son visage dans le cou de son aimé en respirant son odeur. Ceilan soupira de nouveau, les doigts nichés dans les cheveux blonds et emmêlés de l'autre en massant avec douceur son cuir chevelu.
    
    — On aurait dû faire ça plus tôt, râla Axiliam.
    
    Ceilan eut un rire porté par les bourrasques qui les frappaient toujours. En se soulevant sur un coude pour le regarder, Axiliam vit une joie intense tirer les traits qu'il aimait tant, et un amour désormais non-retenu plus habiter ses yeux chocolat.
    
    — Dis-le moi, réclama Ceilan.
    
    Face au haussement de sourcils joueur d'Axiliam, il réitéra :
    
    — S'il te plaît, dis-le moi...
    
    Axiliam se pencha de nouveau sur lui et, leurs lèvres se frôlant, murmura :
    
    — Je t'aime plus que tout au monde.
    
    
***

    
    Keyalis s'interrompit quelques instants pour se rincer la gorge avec la bonne bière que l'aubergiste avait amenée pour lui. Avec toute sa poésie et son emphase, il avait posé le cadre de son histoire et avait présenté les personnages. Maintenant, il savait que tous ici se sentaient proche de ses héros, et n'auraient aucun mal à s'imaginer où ils vivaient, comme s'ils pouvaient suivre chacun de leur pas dans les escaliers de la ville-falaise.
    
    Il profita de cette pause pour les regarder, jeunes et vieux, riches et pauvres, réunis autour de lui, habités par le même élan d'affection pour les deux jeunes hommes dont Keyalis contait la tragédie.
    
    — D'ordinaire, je vous narre des histoires qui vous font rêver, mes amis, mais je vous ai prévenu d'emblée : celle-ci ne se terminera pas comme vous le voulez. Car mon rôle auprès de vous, c'est aussi de vous ouvrir les yeux sur la rudesse de notre monde et sur la cruauté des dieux qui nous régentent.
    
    Les sourires s'affaissèrent peu à peu. Le conteur prit une large bouffée d'air et sa voix résonna de nouveau au milieu du silence.
    
    
***

    
    Cela faisait plusieurs semaines que Ceilan et Axiliam partageaient des moments d'intimité de plus en plus fréquents. Axiliam avait peu à peu appris à reconnaître les moments où Ceilan avait besoin d'un simple contact physique de ceux où sa possessivité se faisait entendre. Parfois un simple effleurement de leurs lèvres lui suffisait, d'autres fois Ceilan réclamait un profond baiser qui rendaient leurs pensées chaotiques. De plus en plus souvent, il demandait à son amant de renouveler sa promesse avec les mêmes mots, toujours. Axiliam répétait alors un « Je te le promets » qui suffisait à chasser les nuages de doute et d'inquiétude de ses yeux et à ramener le sourire sur son visage.
    
    L'été approchant à grands pas, tout l'emploi du temps des frères s'était modifié. Si, en temps normal, ils passaient une matinée sur deux aux travaux dans le monastère, l'autre à l'entraînement de leur élément, la maîtrise de l'air avait en cette période accaparé toutes leurs demi-journées. L'autre moitié de leur temps, normalement consacré aux demandes des habitants, était à présent consacré à la préparation des festivités du grand carnaval du solstice. Chaque année, cette fête se faisait de plus en plus somptueuse, dans l'espoir d'attirer les faveurs de Lan et qu'enfin, il redescende prendre chair. Les frères devaient dépasser leurs limites pour produire un spectacle époustouflant, et la meilleure façon de s'entraîner était encore de se combattre.
    
    Ils étaient tous descendus dans la cour centrale, sans tenue particulière car leurs vêtements amples et ternes permettaient à leur corps d'avoir la souplesse nécessaire à toute sorte de mouvements. Tous portaient les mêmes habits sans exception : une grande veste de wu dang dont les pans se croisaient et se nouaient sur les hanches, et un pantalon aux jambes larges, d'un gris sans charme. Ils étaient divisés en trois gros blocs, pour les trois grandes familles, séparés de leurs voisins de droite, de gauche, d'en face et de derrière par la même distance. Les plus âgés étaient devant, les plus jeunes derrière, hiérarchie oblige. Devant chacun des trois blocs, les trois grands maîtres ne se distinguaient de leurs fils que par une simple broderie ajoutée au côté gauche de leur veste. L'entraînement était divisé en deux grandes parties. Durant la première, les maître exécutaient une série de gestes que leurs fils devaient reproduire à l'identique. Si la personne devant soit se trompait, tous ses cadets également, et la rangée entière était punie.
    
    L'entraînement était déjà passé à la seconde partie : les combats entre les frères. Ils étaient trop nombreux pour passer en une matinée, si bien que les maîtres ne faisaient passer qu'une génération à la fois. Et bien souvent, lorsque c'était celle d'Axiliam et Ceilan, Henaël, Goyajin et Firio prenaient un malin plaisir à faire s'affronter les deux jeunes hommes. Axiliam s'y attendait et ne fut pas surpris lorsqu'il entendit son nom scandé par Henaël, puis celui de son amant par Firio. Tous les deux rompirent les rangs et s'avancèrent jusqu'à l'estrade, se placèrent puis se saluèrent d'un coup de tête. Ceilan avait l'air impassible, son corps entier respirant la sérénité, alors qu'Axiliam bouillonnait déjà.
    
    Si d'habitude, Ceilan attendait qu'Axiliam attaque, il frappa très vite entre ses mains jointes qu'il ouvrit, lançant ses bras en avant et envoyant une grosse bourrasque. Les pans de leurs vestes et leurs manches volèrent. Axiliam accusa le coup, peu habitué à un geste d'une telle force aussi tôt dans le combat. D'ordinaire, Ceilan se ménageait pour rester endurant et gagnait en épuisant l'autre, bien qu'il ait la meilleure maîtrise de tous les frères. Le Hugwin frappa le sol du pied et se propulsa plusieurs mètres plus haut, cherchant à retomber sur son adversaire avec la force de la gravité, mais Ceilan le déséquilibra en plein vol, d'un violent coup de bras circulaire qui fit naître une autre bourrasque. Axiliam amortit sa chute par un coussin d'air et se remit debout avec élégance. Ce n'était pas la façon de combattre habituelle du Onaël. Ceilan d'ailleurs avançait de nouveau vers lui, frappant le sol à chaque pas et grossissant le nuage de poussière s'accumulant autour de lui. Des mains qu'il roulait sur elles-mêmes, une boule d'air se formait et Axiliam eut tout juste le temps de monter les bras de bas en haut pour former un bouclier que son adversaire la lui lança.
    
    Ceilan avait décidé de jouer à ça ? Axiliam se laissa aller à sa colère, si peu coutumière aux maîtres de l'air. Un bon maître de l'air restait impassible et sourds à ses émotions pour s'adonner complètement à sa maîtrise. Renier ses émotions, s'était renier leur nature même d'Estien si prompt à ressentir la moindre joie et la moindre tristesse avec intensité. Axiliam en avait toujours été incapable, et c'était la hargne du combat qui le rendait si doué. Il balança ses deux bras à sa droite, les faisant revenir à l'avant et propulsant toute la poussière de la terre battue sur Ceilan. Au pas suivant, il recommença le geste, sur sa gauche. Ceilan contrait en fendant l'air avec un contre-courant, obligé de reculer. Quand Axiliam vit le mur du fond de la cour se rapprocher, il eut un moment d'espoir en le croyant acculé. Mais Ceilan eut un petit sourire : il sauta, s’agrippa à la corniche et d'une souple acrobatie se propulsa dans le dos du Hugwin. Ce dernier n'eut pas le temps de se retourner que déjà, le tranchant de la main de son adversaire vint s’abattre sur sa trachée, lui coupant la respiration. Ceilan en profita et d'une simple mais violente balayette, il le mit à terre. Axiliam chuta brutalement. Le son de cloche coutumier signala la fin du combat.
    
    Le corps douloureux et la respiration interrompue, Axiliam put tout juste se retourner sur le dos dans l'espoir de retrouver de l'air, mais impossible après le coup qu'il avait subi. Des murmures inquiets se propagèrent quand Axiliam, paniqué, tentait de toute sa gorge et de toute sa cage thoracique d'aspirer l'oxygène dont il avait besoin, produisant les sons rauques d'un homme qui s'étouffe. Sa vue se troublait déjà et bientôt il s'évanouirait dans l'inconscience. Aussitôt, Ceilan vint s'accroupir à côté de lui, ouvrit sa bouche et pinça son nez pour lui insuffler de l'air et répéta l'opération une dizaine de fois. Quand la respiration d'Axiliam fut moins pénible, il massa avec une foule de précautions sa gorge.
    
    — Arrête de paniquer. Je ne te laisserai pas mourir.
    
    Axiliam s'accrocha à l'assurance de cette voix et à son calme pour maîtriser le rythme effréné de son souffle. Peu à peu, sa trachée se débloqua, et lui permit de respirer à nouveau, même douloureusement. Lorsqu'il put enfin relever le haut de son corps, Ceilan lui offrit un sourire douloureux.
    
    — Je suis désolé...
    
    Axiliam, de sa voix abîmée, répondit en chuchotant
    
    — Tu pensais vraiment que j'allais te laisser ?
    
    Henaël, qui jusqu'ici était resté stoïque en regardant la scène les bras croisés, ordonna d'une voix forte en ne bougeant pas d'un millimètre :
    
    — Ceilan, emmène-le à la salle de soins, et arrange-lui ça !
    
    Goyajin et Filio appelèrent deux autres frères pour les remplacer sur le terrain. Si cette indifférence blessait les toutes jeunes recrues, les anciens avaient appris qu'elle les responsabilisait très tôt face à la douleur et forçait les adversaires d'un instant à s'entraider. Car hormis les deux frères appelés à combattre, personne n'avait le droit d'entrer sur le terrain, même en cas de problème, et jamais Axiliam n'avait vu personne déroger à cette règle. D'ailleurs, tous recevaient une formation aux soins, et il était rare qu'un médecin franchisse les portes du Haut Monastère.
    
    Les deux jeunes hommes s'en allèrent pour laisser place à leurs frères et empruntèrent le chemin vers la salle de soin. Axiliam avait la veste ouverte : le noeud qui la refermait sur la hanche droite avait cédé à l'usure, celui de gauche était dans un sale état. Ses cheveux s'était complètement défaits et pendaient en vaguelettes bouclées jusqu'à ses omoplates. Ceilan, comme à son habitude, était d'une perfection agaçante et rien dans son allure ne laissait supposer de la violence avec laquelle il avait combattu. Au tournant d'un couloir, il prit la main de son amant et l'attira doucement à lui. Il enroula ses bras autour de la taille d'Axiliam et nicha son visage dans son cou.
    
    — Je suis vraiment désolé...
    
    Axiliam remarqua le tremblement compulsif de ses mains, la chamade qui battait nerveusement la peau de son cou et l'intensité qu'il mettait dans cette étreinte.
    
    — Je te pardonne si tu me soignes, dit-il difficilement.
    
    — Mais tais-toi, tu vas empirer ton cas, soupira Ceilan en souriant.
    
    Leurs regards s'accrochèrent pendant quelques secondes, et Axiliam fut incapable de dire qui avait fermé les yeux le premier. Le baiser qu'ils échangèrent fut plein de douceur, une douceur loin de la violence si peu coutumière dont Ceilan avait fait preuve, et qui le rassura.
    
    
    
    Le carnaval avait lieu dans plus d'un mois, mais déjà un esprit de fête s'était propagé dans Aelan. Tous les habitants qu'Axiliam croisait avait un sourire heureux accroché aux lèvres, et certains fredonnaient joyeusement les chansons populaires qui allaient emplir les rues. Si sa gorge de le faisait pas autant souffrir, Axiliam aurait été de ceux-là. Il avait toujours adoré cette période de liesse où lui et ses frères étaient plus libres de leurs mouvements que d'ordinaire. Cet après-midi, il travaillait dans le port et aidait un tavernier à débarquer ses stocks de bière. Celle-ci avait parcouru le pays d'ouest en est sur le fleuve Ilaïa, puis pris le large depuis un port d'estuaire plus au nord et rejoint Aelan par la mer. Le commerce de la ville-falaise était beaucoup moins cher en provenance de la mer que de l'intérieur des terres, même si une manutention particulière était indispensable. Le travail d'Axiliam se résumait à porter sur son dos les fûts de chêne, plus petits que dans les autres régions, et emprunter la foule d'escaliers menant à l'enseigne de son patron du jour. Ce dernier était d'ailleurs plutôt fortuné : il habitait les hauts-quartiers et servait une clientèle raffinée. Mais cela voulait aussi dire qu'Axiliam avait beaucoup plus de chemin à faire.
    
    Il n'était pas seul dans sa tâche, trois autres frères, de grands gaillards costaux, avaient eux aussi été réquisitionnés. Dans une ambiance bonne enfant, ils ne cessaient de demander l'avis d'Axiliam sur tout et n'importe quoi juste pour le faire parler et se moquer gentiment de lui. Axiliam finissait par s'exprimer à l'aide de regards, ce qui les rendaient encore plus hilares. Ayant pitié de lui, la tavernière, au lieu de lui offrir une bière fraîche comme aux autres, lui servit une grosse tasse d'infusion de thym adoucie au miel. Lorsque le soir vint, baignant la ville d'une sombre aura orangée, Axiliam se dépêcha de filer dans les rues après avoir fait un signe d'au-revoir. Quelques escaliers plus bas, dans le quartier des artistes, Ceilan travaillait sur une fresque murale haute de plusieurs mètres, assis en tailleur, et retenu dans le vide par un coussin d'air tourbillonnant sur lui-même sous ses fesses. Il n'y avait que Ceilan et sa maîtrise quasi parfaite pour être capable de créer un mouvement et de ne plus l'alimenter pendant plusieurs heures. Car à voir l'air absorbé de Ceilan et les traces de peinture sur son visage et sur ses vêtements, nul doute qu'il n'avait pas levé le nez de son oeuvre depuis longtemps. Axiliam envoya un léger courant d'air à l'aide d'une pichenette. Il dût s'y reprendre à plusieurs fois pour attirer l'attention de son ami. Le visage de Ceilan s'illumina en le voyant, et il le rejoignit avec grâce en marchant sur des escaliers invisibles. Il retira son large chapeau de paille, dénouant les liens qui le retenaient à son cou, et le casa sous son bras. Il lança un regard jaloux au torse d'Axiliam, complètement dénudé et dont la peau s'était teintée d'un doré presque mat, et soupira en secouant la tête.
    
    — Tu as fini ? demanda-t-il en époussetant la tunique de peintre qu'il avait empruntée aux artistes.
    
    Axiliam opina du chef en lui tendant une petite outre de cuir.
    
    — Qu'est-ce que c'est ?
    
    Le Hugwin eut un sourire et haussa les épaules, malicieusement. Ceilan plissa les paupières et se prit au jeu, renifla, puis goûta. Un air bienheureux envahit son visage alors qu'il reconnaissait la boisson.
    
    — Le thé à la menthe de Lilia est le meilleur des Quatre Terres, surtout aussi frais, merci !
    
    Il en but plusieurs lampées, prenant son temps pour savourer.
    
    — Ta gorge va mieux ? s'inquiéta-t-il.
    
    Axiliam opina de nouveau, roulant des yeux pour lui dire de ne pas s'inquiéter. Ceilan posa une main précautionneuse sur le cou de son ami et caressa la trachée du pouce. Il fronça des sourcils, redonna l'outre à Axiliam pour chercher quelque chose dans ses poches. Il sortit un onguent qu'il avait fabriqué le matin même. Axiliam secoua la tête.
    
    — Ne discute pas.
    
    Il était rare que Ceilan soit aussi autoritaire, alors, sachant que cela allait le rassurer, Axiliam se laissa faire et le Onaël appliqua son remède avec douceur. Admirant son air appliqué, Axiliam se sentit plus chanceux que jamais. Il savait qu'ils étaient en public et que malgré l'heure tardive, quelques badauds pouvaient passer par cet endroit. Il savait qu'il n'avait pas le droit, mais son coeur débordant d'affection parla à sa place et il souffla, profitant de la proximité de Ceilan :
    
    — Je t'aime.
    
    Le geste de Ceilan s'arrêta, et ses yeux, en remontant à la rencontre de ceux d'Axiliam, pétillèrent d'une heureuse surprise. Il regarda aux alentours et, relevant son chapeau de paille pour les dissimuler à la vue des passants, l'embrassa furtivement.
    
    — Regarde ce que tu me fais faire, chuchota-t-il contre ses lèvres.
    
    Axiliam, les yeux mi-clos, avança le menton et lui vola un autre baiser. L'instant se brisa lorsque, au loin, quelqu'un appela Ceilan.
    
    — La prière du soir va bientôt commencer et je dois rendre tout ça, soupira-t-il en désignant son matériel et sa tenue bariolée. On se voit ce soir ?
    
    Il attendit la confirmation d'Axiliam pour filer, un large sourire illuminant tout son visage.
    
    
    
    Axiliam se ménagea pendant plus d'un mois pour pouvoir chanter à tue-tête le jour du solstice. Après leurs représentation d'honneur et les combats, tous les frères avaient le reste de la journée complètement libre. Axiliam faisait le maximum de jeux qu'il pouvait trouver, mangeait tout au risque d'avoir de mauvaises surprises, buvait tout ce qui ne contenait pas de l'alcool — il avait tendance à devenir beaucoup trop heureux et collant lorsqu'il était ivre — et surtout, il trimbalait Ceilan de droite à gauche pour l'admirer s'émerveiller de tout.
    
    Sur la place du marché, au milieu de ses frères, il était déjà impatient comme l'enfant qu'il ne cessait pas d'être. Pour l'occasion, leur tenue d'ordinaire gris terne avait été troquée contre un bleu royal. Un regard courroucé de la part du maître de sa famille le força à se calmer et, comme un seul homme, tous les Hugwin commencèrent leurs mouvements. Dans cette longue danse en trois temps, chaque famille avait une suite de gestes à effectuer, différentes mais se répondant harmonieusement. Une fresque mouvante était ainsi dressée et leur maîtrise de l'air pouvait s'exprimer, dans un équilibre fragile entre délicatesse et martialité. Axiliam avait appris à se plonger dans sa maîtrise sans y penser, et c'était un sentiment de contentement et de joie intense que de se plonger dans cette partie de son être entièrement consacrée à l'air. Contrairement à ses camarades, ils avait beaucoup de mal à faire taire ses émotions : tous autour de lui avaient un masque d'impassibilité sereine. C'était la principale raison pour laquelle Henaël ne l'avait pas retenu pour les combats. Alors il avait rejoint les rangs du fond et regardait ses camarades sélectionnés, soit une petite vingtaine de frères triés sur le volet. Et parmi eux, Ceilan.
    
    Il n'avait que très rarement le loisir de le regarder combattre, étant trop souvent sélectionné pour être son adversaire. C'était étonnant de voir à quel point sa maîtrise, de l'extérieur, était beaucoup plus impressionnante. Les vingt frères qui se trouvaient au-devant du public étaient tous doués, mais son amant était un véritable prodige. Cet élément si capricieux lui répondait au moindre micro-geste, puissant ou non selon la volonté de Ceilan, donnant à la scène une impression de facilité complètement erronée. Ce qu'il faisait représentait des heures d'entraînement et de méditation depuis son plus jeune âge, mais certains, jaloux, minimisaient tout ce travail. Le ressentiment qu'une partie des frères ressentaient à son égard, ajouté à sa petite carrure et sa personnalité solitaire et décalée, isolait Ceilan au milieu de ses frères. Mais Axiliam avait toujours été attiré par cette aura étrange autour de lui, et ne ressentait que de l'admiration. Se forçant à ne pas sourire, il ne put néanmoins s'empêcher de penser à quel point il était chanceux que cet être d'exception l'ait choisi lui.
    
    Diminuant de moitié en moitié, le dernier combat opposait Ceilan au grand Rufus. Belliqueux, ce dernier ne se laisserait pas faire. Une fois de plus, Ceilan attaqua le premier et très vite, quasiment de la même manière qu'il l'avait fait avec son amant, mis son adversaire en difficulté. La foule retint son souffle : la scène était impressionnante de rapidité et de force. Rufus luttait avec courage contre la rafale spectaculaire que Ceilan engendrait, mais pour beaucoup, l'issue de l'affrontement était déjà scellé. Axiliam regarda davantage les traits de son amant et se glaça devant cet effrayant manque d'expressivité. Comme si cette violence déchaînée avec un sang-froid presque cruel était quelque chose d'absolument anodin. Était-ce ainsi qu'il l'avait blessé lors de leur dernier combat ? Avec cette distance si peu commune à son caractère sensible ? Comme si ses pensées l'atteignirent, Ceilan lui jeta un coup d’œil, et la surprise s'afficha sur ses traits pendant une petite seconde. Il n'en fallut pas davantage pour que Rufus profite de cette déconcentration pour retourner le combat à son avantage. A terre, Ceilan déclara forfait en envoyant une bourrasque dans le drapeau blanc dressé par son maître.
    
    Tous revinrent saluer leur public et les festivités commencèrent dans un joyeux tintamarre. Certains frères plongèrent dans la foule avec euphorie, d'autres décidèrent de se rafraîchir un peu avant. Axiliam rejoignit Ceilan, dont les yeux étaient perdus dans le vague.
    
    — Qu'est-ce qui s'est passé ? lui demanda-t-il, inquiet.
    
    — J'ai simplement perdu, ce n'est pas si exceptionnel, répondit Ceilan en souriant.
    
    — Non, je ne parle pas de ça... Tu n'étais pas toi-même.
    
    Le sourire de Ceilan devint forcé.
    
    — J'ai bien envie de sardines grillées à l'amande, pas toi ?
    
    Axiliam déclara forfait en se promettant d'aborder le sujet plus tard. Pour l'instant, il voulait profiter de cet instant d'insouciance avec son aimé.
    
    
    
    — Allez, viens !
    
    — Mais...
    
    — Y'a personne, je te dis !
    
    Ceilan accepta à contre-cœur de prendre la main de son amoureux, le suivant dans les escaliers vides d'Aelan. Tout le peuple de la ville-falaise s'était réuni sur la place du marché, ou dans les tavernes du haut proches des événements, si bien qu'ils croisaient peu de monde dans les bas quartiers. Décidé à se rendre sur la plage pour profiter de la fraîcheur de la mer, Axiliam voulait aussi s'isoler de la foule et avoir un instant seul avec Ceilan. Accueilli par la houle, il défit ses cheveux blonds qui ne tenaient d'ailleurs presque plus dans leur chignon, puis retira ses fines chaussures de tissu et de corde tressée et remonta son pantalon jusqu'aux genoux. Pieds nus, il avança dans la mer avec les bras écartés, partant dans un grand éclat de rire, se fichant complètement du froid des vagues lui mordant les mollets.
    
    — Et c'est moi qui suis fou ? cria Ceilan au-dessus du vent.
    
    Axiliam lui adressa un sourire resplendissant et l'incita à le rejoindre. Après avoir levé les yeux au ciel, Ceilan imita son amant qui, lorsque le Onaël fut arrivé à sa hauteur, hocha la tête et défit les cheveux de Ceilan. Ses longues mèches de cheveux châtain, roussis par le soleil d'été, partirent aussitôt dans le vent pour s'emmêler joyeusement. Les yeux bleu océan d'Axiliam se remplirent de tendresse.
    
    — Regarde !
    
    Il pointa le doigt vers la falaise. De là où ils étaient, ils avaient une vue parfaite d'Aelan et du Haut-Monastère. Ses couleurs, sa foule bigarrée et joyeuse amassée dans les hauteurs, son Haut Monastère aux tours fendant le ciel d'un bleu azur. Mais surtout, livrée aux vents chargés de sel et aux intempéries, la fresque éphémère qu'avait peinte Ceilan pendant plus d'un mois et quasiment seul. Une superbe représentation de Lan, celle qu'on trouvait dans les ouvrages les plus anciens et que Ceilan avait restaurés, dansant dans le vent matérialisé par de beaux camaïeux de bleus et de gris.
    
    — J'aime comment tu utilises les couleurs, hurla Axiliam pour couvrir la houle.
    
    Ceilan éclata de rire et cette fois, pour toute réponse, lui attrapa la main. Livré aux vents, les jambes baignées par la mer, il regardèrent leur magnifique ville folle d'ivresse. Axiliam serra entre les siens les doigts de son amant, essayant par ce geste de lui transmettre tout ce qu'il ressentait en cet instant. Une fierté immense d'appartenir à ce peuple, une douce sérénité malgré la folie des éléments autour de lui, et l'amour qui l'habitait tout entier par la simple présence de l'autre. Avec toute la simplicité du monde, il tira gentiment sur la main de son amour pour lui faire face. Il abandonna une caresse sur sa joue, puis plongea dans son regard chocolat et se pencha lentement vers lui. Tous les rejets qu'il avait subi, toutes les touchers repoussées, tout s'effaça en quelques secondes lorsque Ceilan l'accueillit contre ses lèvres.
    
    
***

    
    La suite, Keyalis ne la dit pas clairement. Il sous-entendit, pour que les adultes comprennent et que les oreilles innocentes ne s'en tiennent qu'à un baiser. Il avait beaucoup trop peur des remontrances des matrones de son village pour oser les braver ! Mais les hommes de l'Est qu'il avait fréquenté n'avaient pas été avares en détails. Connus pour avoir une sexualité libérée, contrairement aux pudibonds gens des montagnes de l'Ouest dont Keyalis était issu, ils lui avaient raconté les différentes versions qui circulaient encore.
    
    — Ceux parmi vous qui sont attentifs aux détails auront deviné ce qui se tramait depuis le début. Quant aux autres, je vais vous montrer jusqu'où peut aller la perfidie des dieux, et vous apprendre ainsi que même la révérence dont vous pouvez faire preuve à leur égard ne vous en protégera pas.
    
    
***

    
    
    Ceilan s'était réveillé avec un gros mal de crâne. Se défaisant des bras d'Axiliam, qui dormait comme un bienheureux, il se leva pour chercher sa veste. Après leur long baiser sur la plage, il avait attiré Axiliam dans cette cabane de pêcheur abandonnée le temps du carnaval. La petite couche d'appoint était largement suffisante pour eux. Il l'avait fait presque contre sa volonté, obéissant à cette voix qui insistait tant pour qu'il se rapproche du jeune homme et qu'il cède à cette irrésistible attraction. Pour qu'il cède, enfin, et que la rencontre de leurs corps et de leurs âmes produisent l'alchimie tant désirée. Ceilan attrapa enfin son habit, puis en tâta la poche intérieure pour en ressortir un petit flacon d'huile essentielle de menthe poivrée qu'il s'appliqua sur les tempes.
    
    « Tu crois que ce stratagème va me tenir éloigné plus longtemps ? »
    
    Ceilan ressentit l'habituelle angoisse qui montait en même temps qu'une nausée irrépressible. Il luttait contre cette voix et ce qu'elle lui susurrait à l'oreille depuis trop longtemps. Son regard tomba sur son amant, toujours endormi, et ressentit le besoin viscéral de se coller à lui pour se fondre sous sa peau. La voix ricana.
    
    « Et tu crois aussi que je vais laisser passer une occasion pareille ? Vous êtes le duo parfait dont j'ai besoin. »
    
    Son mal de tête s'intensifia. Ceilan enfouit ses mains dans ses cheveux, s'enfonça les ongles dans le crâne, mais c'était trop tard et il le savait. Plus il vieillissait et plus la voix prenait de l'ampleur. Il avait passé son vingtième anniversaire six mois plus tôt, et elle avait décidé que c'était le moment. Ceilan serra les lèvres pour ne pas hurler. Il aurait dû lutter plus fort. Il aurait dû s'éloigner d'Axiliam au lieu de céder à cette attirance que la voix amplifiait. Un cri passa ses lèvres. Un cri qui s'éternisa. Et que Ceilan n'entendit pas prendre fin : il sombra dans l'inconscience.
    
    
    
    Axiliam se réveilla en sursaut. L'instant de félicité qu'il venait de vivre dans les bras de Ceilan sembla d'un seul coup à milles lieues d'ici. Ceilan hurlait de douleur, la tête enfoncée entre ses bras. Axiliam l'appela, vint vers lui à genoux, chercha à enlever ses mains de son crâne mais les doigts de son amant étaient beaucoup trop crispés. En sentant le sang couler, Axiliam mit plus de force dans sa tentative, sans y parvenir. Il demanda ce qui se passait d'une voix forte et effrayée, mais il ne parvint pas à couvrir le long hurlement de bête du pauvre Ceilan.
    
    Puis, aussi soudainement qu'il avait commencé, le cri cessa. Ceilan se redressa, puis regarda ses mains. Ahuri, Axiliam chuchota son prénom avec interrogation.
    
    — Tout aurait été plus simple s'il m'avait simplement laissé faire, soupira Ceilan.
    
    Il se tourna vers Axiliam et lui adressa un sourire étrangement froid et maîtrisé. Ses yeux chocolat ne brillaient pas de leur chaleur caractéristique, et Axiliam eut un mouvement de recul.
    
    — Bonjour, Axiliam. Je te connais depuis très longtemps, mais c'est la première fois que je peux te parler. Je suis Lan, et tu vas être mon Donneur.
    
    Axiliam se figea, incapable d'enregistrer les informations qui venaient de lui parvenir. Puis, peu à peu, tout se mit en place : les comportements inhabituels de Ceilan, l'amour qu'il avait laissé parler alors qu'il avait lutté, et surtout tous les enseignements qu'il avait tiré de son travail de compilation. Vies et Légendes du dieu Lan. Dont les principales sources étaient les mémoires des Donneurs s'étant enchaîné au cours de ses incarnations. Lorsqu'il saisit l'horreur de la chose, Axiliam empoigna la gorge de l'autre des deux mains dans un geste aussi brusque qu'irréfléchi, qui ne sembla pas atteindre le dieu : malgré les jointures blanchies du Hugwin, aucun signe ne laissait à penser qu'il souffrait.
    
    — Si tu fais ça, dit-il d'une voix posée, et si je me laissais faire, tu sais très bien que Ceilan souffrirait aussi. Nous partageons ce corps jusqu'à la fin de sa vie, car c'est lui que j'ai choisi comme Hôte.
    
    Axiliam desserra son emprise, soucieux de Ceilan, mais la colère était toujours là, le frustrant de ne pouvoir s'exprimer. Alors, il cracha :
    
    — Pourquoi lui ? Pourquoi ? Alors que tous ici ont envie de...
    
    Le rire de Lan l'interrompit. Il ressemblait à s'y méprendre à celui de Ceilan, mais il y avait moins de chaleur, moins de bonne humeur, beaucoup plus de hauteur et de mépris et quelqu'un qui ne connaissait pas le jeune homme aussi bien qu'Axiliam n'y aurait vu que du feu.
    
    — Tu n'y es pas, ricana-t-il.
    
    Il caressa la joue d'Axiliam, mais le geste n'avait pas la tendresse que Ceilan y mettait.
    
    — Il a résisté, tu sais ? Je l'ai choisi dès que vos regards se sont croisés, mais il ne voulait pas te sacrifier à la vie de Donneur. J'aurais pu le forcer dès lors, mais il m'a bien amusé à se débattre contre l'évidence, et j'ai voulu voir jusqu'où il irait.
    
    Un Donneur était celui qui donnait son énergie pour que le corps de l'hôte puisse résister à l'accueil du dieu, très invasif. La façon la plus efficace de le faire...
    
    — Entre vous, il y a quelque chose de chimique. Tu l'as bien senti, en lui faisant l'amour, non ? L'énergie passe très bien entre vos corps.
    
    Axiliam serra les dents. Devant lui, il n'avait plus aucune trace de Ceilan, remplacé par ce dieu qu'il avait aimé, servi et prié depuis sa plus tendre enfance et qui venait de le choisir pour le grand honneur de Donneur. Un autre que lui aurait été extatique, mais on venait de lui prendre Ceilan. On venait de lui priver de cette vie à laquelle il s'était permis de rêver depuis plusieurs mois, une vie à ses côtés à vieillir paisiblement. Non seulement Ceilan lui avait été volé, mais également toute son existence : à présent, plus question de donner une seule miette de son temps à quelqu'un d'autre qu'à son dieu. C'était le là principal enseignement qu'il avait tiré de son travail, car de tous les Donneurs ayant laissé trace de leur passage, aucun n'avait pu s'écarter de Lan ne serait-ce qu'un instant. Si beaucoup l'avaient fait avec la joie d'un honneur qu'on leur desservait, certains, comme Axiliam était en train de le réaliser, avait dû sacrifier énormément d'eux-mêmes sans forcément le souhaiter. Mais comment ne pas souhaiter d'être choisi par ce dieu qu'on est censé adorer depuis l'enfance ? Comprenant que son destin étant scellé depuis bien longtemps, résigné, il ancra son regard dans celui du dieu et lui dit simplement :
    
    — Je vous hais.
    
    Lan partit d'un grand rire flûté.
    
    — Mais si tu savais comme je m'en fiche !
    
    Il se mit debout dans le corps de Ceilan, encore glorieusement nu de leurs ébats.
    
    — L'important, continua-t-il en désignant son Hôte, c'est que tu l'aimes lui, et que lui t'aimes. Sache qu'il est toujours là et que, si tu te montres obéissant, je le laisserai peut-être refaire surface. Dans le cas contraire...
    
    L'âme de Lan était toute puissante et pouvait infliger toute sorte de sévices à celle de Ceilan, pris au piège dans son propre corps. Lan se pencha pour attraper le menton d'Axiliam, imitant le geste d'un dresseur voulant se faire obéir de son animal.
    
    — Tu as de la chance que j'aime les défis.
    
    Le jeune homme se libéra de l'emprise du dieu, qui rit de nouveau de cette façon étrange et froide, si décalée dans la bouche de Ceilan et à laquelle Axiliam ne s'habituerait jamais. Le dieu attrapa les habits abandonnés de Ceilan et les remit rapidement.
    
    — Presse-toi, je dois me montrer demain à la première heure à mon peuple. Cet imbécile d'Hôte a trop tardé à me laisser la place, je devais revenir le jour du solstice.
    
    Axiliam fut tenté un instant de désobéir, mais Lan le regarda par-dessus son épaule d'une façon qui ne laissait aucun doute quant à la manière qu'il aurait de se venger sur Ceilan. Alors, de mauvaise grâce, Axiliam se vêtit et suivit son nouveau geôlier alors qu'en son cœur, il renouvelait sa promesse à son aimé. Il l'aimerait toujours, toujours plus que Lan.
    
    
***

    
    Quand la voix de Keyalis s'interrompit, un silence de mort tomba, très vite brisé par des voix indignées. Le dieu Lan n'avait pas une bonne réputation dans les terres de l'Ouest, sous l'égide du dieu du feu et de l'hiver, Waal. Si ce genre de légendes étaient accueillies avec philosophie par les Estiens, à l'autre bout du monde, il faisait scandale. Lan et ses caprices, ses jeux et sa personnalité lunatique était très éloignée du modèle de constance promu par Waal et toute la société de l'Ouest. Dans la grande auberge qui avait accueilli le conteur et son public, les débats allaient déjà bon train.
    
    — Alors en fin de compte, depuis le début, il allait prendre Ceilan ? Pourquoi lui avoir laissé croire...?
    
    — Non, le plus à plaindre, c'est Axiliam. Il n'a rien vu venir parce qu'il était aveuglé par l'amour.
    
    — Mais les maîtres, là, ces grands bons à rien, ils auraient dû le voir, non ? Alors pourquoi ils n'ont rien fait ?
    
    — Mais ils ont fait des choses, espèce de nigaud ! Ils les ont séparé dans différentes familles, puis ils les ont poussé à réfléchir sur les vies de Lan avec la compilation, là ! Tu réfléchis un peu ?
    
    Keyalis sourit de bon cœur en sirotant sa bière, ravi d'être cette fois le spectateur des événements. Il aimait le cœur de ces gens prompts à s'ouvrir pour des êtres qu'ils ne connaissaient pas et qui, pour la plupart, n'existaient pas. Il se sentait utile quand dans ce genre de discussion, il pouvait constater que la sagesse qu'il voulait leur inculquer avait pris racine dans leur être. C'était l'une des choses qui faisait que l'hiver dans les terres de l'Ouest était sa saison favorite. Tranquille et chaleureuse, loin des dégâts qu'un été dévastateur pouvait faire sur les jeunes cœurs amoureux.

Texte publié par Codan, 15 décembre 2018 à 12h29
© tous droits réservés.
«
»
Lecture
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1429 histoires publiées
656 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Kelynn007
LeConteur.fr 2013-2020 © Tous droits réservés