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Perte de souffle

    
    
    

« Puis ses longs cils, comme des voiles de deuil, s’étaient abaissés sur la belle nuit de ses yeux. »
    Villiers de l’Isle-Adam, Véra.


    
    
    
     « Je vais écrire cette lettre. »
    La plume glissait entre les doigts d’Allan Brightmore. Depuis quelques minutes maintenant, elle avait cessé ses allers-retours dans l’encrier pour stagner dans la main de son propriétaire. Aussi impuissante que lui à retranscrire à l’aide des mots ce qu’il se passait dans cette maison.
    Solennellement assise sur l’un des fauteuils, au fond de la chambre, Victoria attendait. Sourire aux lèvres, chevelure noire éparse sur le corsage de sa robe en satin pourpre, elle contemplait Allan comme s’il demeurait éternellement hors de sa portée ; mélancolique, à la fois triste et amusée, elle remarqua :
    « Cela fait trois jours que tu répètes cela, mon amour. Tu n’as pourtant pas écrit une seule ligne. »
    Allan risqua un regard derrière lui, où s’amusait encore son épouse.
    Victoria était son antithèse parfaite, une beauté froide attirant les feux les plus ardents de l’Être pour les modérer à souhait ; ses immenses yeux noirs, noyés dans un visage de porcelaine, domptaient d’un seul battement de cil les pupilles très claires d’Allan, annihilant la fadeur de ce ton-sur-ton qui distinguait son amant. Lui, d’un blond vénitien effacé, terne, disparaissant souvent derrière le masque du fantôme par son insignifiance… Elle, dont les lèvres semblaient naturellement colorées du rouge le plus ardent, le plus vif. Lui, insipide, comme décoloré par le temps et l’usure. Elle, éclatante et radieuse.
    On aurait pu croire qu’il était le malade, et elle la Vie.
    Allan se détourna de nouveau, concentrant toute son attention sur le papier vierge qui semblait le narguer, juste sous ses yeux. Il trempa de nouveau sa plume et, comme pour contredire sa bien-aimée, commença :
    « Le douzième jour du mois de Novembre de l’année dix-huit cent… » murmura-t-il, traçant à la hâte de petites lettres penchées.
    Comme il hésitait, la voix mélodieuse – lointaine – de Victoria s’éleva de nouveau depuis le fond de la pièce :
    « Quarante-huit. Nous sommes en dix-huit cent quarante-huit, très cher Allan. »
    Il s’appliqua de nouveau, et quoique ses gestes trahissaient une terreur qui ne l’avait pas quitté depuis maintenant soixante-douze heures, il s’efforçait de demeurer calme. Stoïque. La lueur de la bougie faisait reluire d’inquiétantes ombres sur ses joues livides. Allan avait l’impression que la flamme vacillait, dangereusement, par moment. C’était impossible.
    La fenêtre fermée empêchait le vent de s’engouffrer dans la chambre. Plusieurs fois, il avait tenté de l’ouvrir en vain… Était-ce son souffle qui, dans un râle angoissé, intériorisé, faisait osciller la flamme au point de dessiner des ombres sur les murs ?
    « A l’attention de M. le Curé de M
    — C’est donc à lui que tu écris. »
    Allan avait brièvement sursauté ; Victoria s’était penchée sur son épaule. Elle le considérait, inquiétante et sensible, comme si elle avait craint de le perdre, l’espace d’un instant. Comme s’il menaçait de s’évaporer, au contact de sa propre peur. Elle s’était approchée sans bruit, et ses longs cheveux noirs effleuraient le papier où le spectre de la plume hésitait encore :
    « A qui d’autre veux-tu que je m’adresse pour soigner ton mal… ? soupira Allan en détournant de nouveau les yeux.
    — Je te l’ai répété, répondit-elle joyeusement, je ne suis atteinte d’aucun mal. Je suis en excellente santé. »
    Comme pour appuyer ses dires, Victoria s’éloigna d’un pas pour tourner sur elle-même ; les volants de sa robe suivaient tout son mouvement, elle était à elle seule un tourbillon de grâce. Allan en eut le souffle coupé, juste un instant. Comme à chaque fois qu’il dévisageait celle qu’il aimait plus que tout, son cœur semblait cesser de battre. Victoria était d’une pureté cristallisante, d’une noblesse à la fois glaciale et embrasée. L’oxymore de ses illusions.
    Sa voix s’éleva encore, chantante :
    « N’ai-je pas l’air ravissante ? »
    Et ses grands yeux noirs l’interrogeaient, fébriles.
    « Bien sûr, tu l’es, répondit Allan d’un ton triste. Mais tu es pâle. Très pâle… Trop pâle.
    — Tu l’es presque autant que moi.
    — Hier encore tu crachais du sang. »
    Victoria s’éloigna soudainement, pensive. Elle s’était dirigée vers la fenêtre, et contemplait le panorama des jardins qui lui faisaient face ; le domaine était immense, idéalement placé sur l’une des plus hautes collines des Cornouailles, à quelques kilomètres de la ville.
    La ville.
    Fourmilière bruyante et répugnante que le jeune couple avait fuis, avant que celle-ci ne menace indirectement de les rappeler à elle…
    « … ma femme est en danger. » écrivit brusquement Allan.
    Victoria ne quittait pas des yeux les côtes, où les terribles vagues menaçaient d’engloutir les rochers noirs qui leur résistaient.
    « C’est cette maison, expliqua-t-elle. L’humidité ne me convient pas. Et puis, cette odeur oppressante… Veux-tu ouvrir la fenêtre ?
    — Jamais, s’épouvanta Allan. Tu prendrais froid.
    — Mais si seulement je pouvais sortir… rien qu’une heure. »
    Son regard se perdait au-dehors. La buée que renvoyait ses lèvres entrouvertes projetait un minuscule halo de nacre sur la vitre. Éphémère.
    « Non ! s’entêta Allan en se levant cette fois pour faire quelques pas vers elle. Il gèle, dehors. Si tu sortais, ce serait terrible. »
    Et comme il l’arrêtait d’une main douce, posée imperceptiblement sur son bras :
    « Tu te remettrais à tousser, encore… et encore.
    — Je ne tousse plus. » affirma Victoria, le regard flamboyant.
    Ce regard.
    Il y avait quelque chose, dans ce regard, qui déroba les pensées d’Allan. Victoria se dégagea gentiment pour tourner à nouveau dans la pièce, soudainement heureuse :
    « Te souviens-tu de nos balades, dans ces jardins. C’était à l’époque où les fleurs l’habillaient encore de toutes leurs plus belles couleurs, et où l’étang scintillait de mille feux ardents. »
    Comme ses yeux. Ces yeux.
    « Te souviens-tu, répéta-t-elle en tournant encore, nous venons à peine de nous marier.
    — Oui. Ta robe était magnifique, tu ressemblais à un ange.
    — J’aimerais recommencer nos promenades.
    — C’est impossible, murmura Allan en reprenant place devant la lettre, c’est impossible. Ils ne comprendraient pas. »
    Le visage de Victoria changea. Elle baissa les yeux, craintive. Ses longs cils projetaient une ombre blafarde sur ses joues, et elle ne répondit rien.
    « Les domestiques. » précisa Allan en écrivant.
    La plume crissait à nouveau sur le papier, et tandis que le silence s’était installé dans la pièce, Allan écrivit :
    « … je vous prie de bien vouloir nous visiter, à Laycastel, dans les plus brefs délais, afin de rendre grâce à ma femme dont la santé faiblit chaque jour un peu plus…
    — Oh, les domestiques… répéta Victoria après un temps.
    — Il s’avère que des choses étranges se passent ici depuis trois jours, et tout ce que nous avons pu entreprendre au sujet des CHOSES dont nous avons parlé auparavant…
    — Avant, ils étaient gentils avec moi.
    — … n’ont eu absolument aucun effet. »
    Victoria demeura pensive à nouveau, ignorant à présent l’écriture saccadée d’Allan, dont la plume trouait à présent le silence de mort qui s’était établi dans la pièce. Elle soupira néanmoins, continuant une introspection à haute voix :
    « Maintenant, ils se comportent comme… des démons.
    — Tu trembles, remarqua Allan d’une voix sourde en lui jetant un œil fiévreux.
    — J’ai peur. »
    Allan cessa d’écrire, un instant. La plume, comme sa parole – comme son âme — fut momentanément en suspens. Autour de lui, rien ne bougeait. Rien, excepté la lueur incandescente de cette étrange bougie…
    On frappa à la porte.
    Un sursaut manqua de le faire défaillir. Les coups étaient secs, brutaux. Peut-être apparaissaient-ils ainsi dans l’âme troublé d’Allan, qui porta un doigt à ses lèvres, indiquant silencieusement à Victoria de ne pas s’affoler davantage.
    « Est-ce que tout va bien, Monsieur ? » s’informa le majordome, Albert, à travers la boiserie épaisse de la porte.
    La poignée dorée était immobile. Immobile, mais pour combien de temps ? Allait-elle se mettre à tourner, comme l’autre jour ? Comme lorsqu’il avait essayé d’entrer ?
    « Oui, parfaitement. Et Madame se repose. »
    Silence.
    Victoria se recroquevilla légèrement, enlaçant ses propres bras comme si elle avait froid.
    « Ann et moi nous demandions, Monsieur, reprit Albert, si vous descendriez à six heures pour souper, ou bien s’il me faut vous monter un plateau. »
    Allan interrogea sa bien aimée du regard. Victoria eut un bref mouvement de la main, rude dans sa délicatesse :
    « Ann m’ennuie énormément, je me passerai bien de sa cuisine.
    — Nous descendrons plus tard, prévint Allan en haussant un peu la voix. »
    Nouveau silence.
    « Bien, Monsieur. »
    Les pas s’éloignèrent.
    Lorsqu’Allan retourna auprès de sa lettre, il remarqua qu’il l’avait froissée sans s’en rendre compte. Il lissa d’un geste le papier, reprit la plume, et continua d’écrire :
    « … et elle vomissait du sang, comme la dernière fois. Comme lorsque la cuisinière… »
    Il marqua un temps, durant lequel il pouvait sentir la sueur perler à son front. Victoria s’approcha de nouveau ; ses yeux s’étaient agrandis de peur, et lorsqu’elle posa son menton sur l’épaule de son mari, le souffle glacé qui s’échappa de ses lèvres n’interrompit pas même le vacillement de la flamme que renvoyait la bougie sur les deux amants.
    « … a essayé de m’empoisonner. » murmura Victoria.
    A ces mots, Allan se leva d’un bond. L’encrier se renversa, déversant son contenu sur le secrétaire, sur les livres, le bougeoir… et les mains d’Allan.
    La lettre seule fut épargnée, vivement retirée par celui-ci avant que l’encre ne la tâche.
    Avant que ce flot de liquide noir n’envahisse tout sur son passage.
    Victoria reculait, lentement, tandis qu’Allan regardait tout autour de lui. Effaré, brisé :
    « Est-ce vrai… ? »
    Réponse silencieuse de Victoria, qui tremblait encore. Son mari s’en aperçut, il s’avança vers elle, la prit doucement par les épaules pour la contempler à son aise :
    « Tu as froid. »
    Il la frictionna un instant, comme pour raviver la flamme morte qui s’éteint dans le foyer, puis d’un geste rapide se dirigea vers le placard pour l’ouvrir en grand ; il était vide. Aussi vide que l’était son cœur, à la vue de sa bien aimée qui perdait peu à peu la chaleur de la vie.
    « Où sont tes manteaux ? s’épouvanta-t-il. Où sont tes fourrures ?
    — Je l’ignore, répondit doucement Victoria. Je crois que la femme de chambre les a emportés. »
    Le regard d’Allan, terrible et dur, se fixa un instant sur la porte.
    Tous coupables.
    Il réfléchit quelques secondes. Sa femme se mourrait, il devait trouver un moyen de la sauver, de l’arracher aux griffes de ces démons. Il ôta sa veste pour la lui mettre sur les épaules, embrassa tendrement son front et se remit hâtivement à l’écriture ; d’une main fébrile, il essuya l’encre noir à s’en salir entièrement les avant-bras, et saisit à nouveau sa plume pour écrire tout en signalant à haute voix :
    « Je dois terminer cette lettre, sans quoi tu es perdue.
    — Il vaudrait mieux appeler un médecin.
    — Les médecins ne peuvent rien contre les démons. De plus, ce sont des charlatans, je n’ai aucune confiance en eux. Non. Ils n’ont rien pu faire pour toi lorsque tu as fait cette terrible crise… non. Seul Monsieur le Curé peut te venir en aide. Seule la Foi peut apaiser ta souffrance.
    — Je ne souffre pas. »
    Elle hésita un moment :
    « Je crois que Monsieur le Curé me hait aussi… risqua-t-elle, comme les domestiques. Tu as vu la façon dont il m’a regardée, la dernière fois, lorsqu’il est venu ici ? »
    Allan se leva d’un bond pour se diriger vers la cheminée, sans répondre. Il entreprit d’allumer un feu, mais ses mains tremblaient trop pour cette action, qui ne résultat qu’au bout de quelques minutes. Victoria ne s’approcha pas.
    « Tu sais que j’ai peur du feu.
    — Tu n’as rien à craindre, assura doucement Allan.
    — Tu sais que j’ai peur du feu, répéta-t-elle, depuis qu’ils ont projeté de m’y jeter. »
    La lueur du feu projetait un éclat terrible dans le regard d’Allan. Quelque chose de si intense, que Victoria elle-même faillit reculer. C’était l’idée vindicative de la mort, qui animait ses yeux. Lentement, il tendit sa main vers elle, comme une promesse silencieuse.
    Victoria s’en saisit, doucement. Au moment où ses lèvres se posaient sur la peau délicate de sa bien-aimée, sur cette main tendue qu’il avait saisie en frissonnant, on frappa de nouveau à la porte.
    Non ! Ils ne l’auront pas.
    « Excusez-moi, Monsieur, reprit Albert. Je pensais que vous auriez besoin d’aide pour la cheminée.
    — ALLEZ-VOUS EN ! » hurla soudainement Victoria, s’agrippant au fauteuil.
    Silence. Interminable.
    Allan se redressa avec lenteur. Il s’avança vers la porte tout en faisant signe à Victoria de garder son calme.
    Ne pas crier. Il n’entrerait pas.
    « Non, répondit Allan en s’éclaircissant la voix. Non merci, Albert. Cependant, apportez finalement un plateau repas ici. Victoria ne se sent pas très bien, je vais rester avec elle, et nous dînerons dans la chambre.
    — Très bien, Monsieur. »
    Les pas s’éloignèrent, et Allan s’empressa de reprendre l’écriture de la lettre ; il traça les derniers mots en hâte, dans une intense frénésie que le battement affolé de son cœur rythmait.
    Victoria ne disait plus rien, elle tremblait encore, et fixait sur Allan ses grands yeux noirs où la Vie demeurait indécise.
    « Nous sommes en danger. » finalisa Allan, avant de jeter sa plume dans l’encrier vide.
    Il plia fiévreusement la lettre, ouvrit le tiroir et, le souffle court, en sortit son revolver.
    « Je ne les laisserai pas. » murmura-t-il en se tournant vers sa bien-aimée.
    Victoria, que la surprise foudroya à l’instar de la peur, se recroquevilla dans son fauteuil en étouffant un cri.
    Lorsque, une nouvelle fois, les coups martelèrent la porte, Allan se retourna vivement, manquant de trébucher sur la chaise qu’il avait renversé dans sa précipitation. Albert suppliait, à travers cette porte. Il essayait d’entrer, à nouveau.
    La poignée dorée se tordait, et se retordait encore.
    Et les cris d’Albert, étouffés par la porte fermée à clé, retentissait aux oreilles d’Allan. Assourdissants.
    « S’il vous plaît Monsieur ! implorait Albert, sauvez-vous. Vous devez sortir de cette chambre. »
    Mais Allan n’écoutait pas, le revolver braqué sur la porte, il commençait à défaillir. Il commençait à manquer d’air, d’air pur. Trois jours qu’il manquait tout simplement de souffle.
    Jamais il ne sortirait de cette pièce, dût-il mourir.
    Dût-il mourir, lui aussi.
    « Elle a déjà fait bien trop de victimes, supplia à nouveau le majordome. S’il vous plaît…
    — Dehors ! » hurla Allan à plein poumons.
    Et comme la poignée tournait, et que Victoria fermait les yeux, implorant dans un murmure la dernière parcelle de raison de son amour, un coup de feu retentit.
    Assourdissant.
    
    
*

    
    La mort régnait, dans la demeure de Laycastel.
    Le Curé la contemplait, horrifié, aux côtés des hommes chargés de débarrasser tous ces corps.
    Il y en avait tellement. Une hécatombe.
    Allan Brightmore les avait tous tués, tous les domestiques de la demeure – 12 en tout — avant de retourner l’arme contre lui.
    « Et pour celle-ci ? » demanda l’un des hommes, légiste, en soupirant.
    Le Curé, debout dans la chambre, pressant un tissu sur son visage pour empêcher l’inhalation de l’odeur méphitique qui y régnait, haussa longuement ses vieilles épaules. Il s’avança d’un pas, seulement, pour contempler la créature ; Victoria Brightmore gisait dans son lit, dans un état d’étrange décomposition avancée. Chose curieuse ; elle était encore belle.
    Magnifique, comme sublimée par la Mort.
    « La pauvre malheureuse est morte depuis trois jours, au moins, annonça l’homme après examen. Phtisie. Il faut absolument brûler son cadavre. Dieu, c’est inimaginable d’agir ainsi !
    — L’amour, souligna tristement le Curé. L’amour… »
    

Texte publié par Athena_17, 28 décembre 2018 à 20h12
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