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Tome 3, Chapitre 5 Tome 3, Chapitre 5

Une scène surréaliste se jouait sous les épais nuages gris qui recouvraient désormais le ciel. Des gouttes commençaient à tomber et perlaient sur le sable, piquetaient la surface de l’océan. Georges appréciait l’odeur de la pluie. Une odeur lourde, pleine de nostalgie, qui faisait naître en elle un sentiment de tristesse.

Elle tenait toujours la main du vendeur. Lui, immobile, fixait sa mère qui avait cessé d’avancer. Georges ne la voyait plus comme avant. Etait-ce de savoir qu’elle était une veuve des plages qui ternissait sa beauté ? Becky, quant à elle, s’approchait doucement, les mains croisées sur sa poitrine, hésitante. Son regard passait de Georges à Pamela, la figure marquée par l’incertitude.

Puis il n’y eut plus un mouvement, plus un bruit. Elle entendait le vent gémir ; il s’enroulait autour de ses jambes, gambadait sur les vagues et pleurait quand il rencontrait les joues de l’enfant. Le temps s’écoula encore et la pluie cessa bientôt de tomber.

— Mère, dit enfin l’enfant d’une voix rauque.

Georges ressentait sa magie passer d’une main à l’autre pour l’aider à communiquer.

— Eliot ? Tu… Non ! hurla Pamela. Non ! Je t’ai interdit de parler ! Je t’ai interdit de communiquer ! Ta présence est dérangeante dans ma bulle ! Ta présence est indésirable !

Elle grognait et peu à peu, sa peau se grisait, jusqu’à se parcheminer. Les cheveux blonds tombaient en lambeaux et s’envolaient vers la crypte aux cadavres.

— Je suis ton cœur, tu es l’âme enragée. Cette bulle que tu as formée est remplie de tristesse, je le sens, Mère.

— Et alors ? Tu m’as abandonnée !

— Je suis le cœur qui protège ceux que tu dévores ! Si j’ai pu vendre mes beignets, c’est qu’il restait une once d’humanité en toi ! Mes beignets les protégeaient de toi, Mère ! Ils te protégeaient de toi-même !

— Alors le beignet… Mais, vous avez empêché Jessica de…

Becky s’exprimait d’une voix lente, gonflée par la peur et la… colère ? Elle fit un pas vers eux.

— Je vous avais faite confiance !

Pamela profita de cet instant de diversion pour se jeter sur Becky. Elle lui enroula le cou de son coude et l’entraîna vers la plage. Becky écarquilla les yeux, un cri pendu à ses lèvres. Le vendeur réagit aussitôt et entraîna Georges à sa suite, toujours agrippée à sa main.

— Non, Mère !

— Je les hais tous. Tous. Ils me font la morale. Ils me jugent. Ils me toisent. Je les vois, les couples, à prétendre que je ne sais pas surveiller mon enfant.

— Laisse-les quitter cette bulle de tristesse, Mère ! Ne les tue pas !

— Pourquoi ?

— Parce que… je suis ton cœur ! Je sais qu’au fond de toi, tu as encore un peu de bonté.

— Il me suffit de bouger un seul doigt pour lui trancher la gorge. Tes petits beignets ne pourront plus la garder en vie.

Du sang ruisselait à l’endroit même où ses griffes noires appuyaient. Du peu que Georges en savait sur les veuves des sables, elles charmaient leur victime et les noyaient ensuite. Les beignets agissaient sans doute comme une protection mentale, un bouclier contre l’envoûtement du démon. Toutefois, Pamela avait raison : le beignet ne sauverait pas Becky d’une attaque directe et physique.

— Si tu la tues, tu me perdras !

— Tu m’as abandonnée, petit misérable. Je t’ai déjà perdu ! Que crois-tu ? Que tu peux sauter dans mes bras et me donner un de tes beignets pour m’apaiser ? Hein ?

— Oui, Mère, oui, je le pense !

C’était insensé. D’expérience, il n’y avait aucun moyen de raisonner une créature démoniaque, d’arriver à un compromis. On l’avait entraîné pour gérer la situation de façon nette et précise et si elle ne faisait rien, Becky perdrait la vie. Georges ne pouvait pas se permettre de la perdre, elle aussi.

Pamela raffermit sa prise et recula davantage. Becky sanglotait, traînait sur le sable comme une vulgaire poupée.

— Il n’y a pas de retour en arrière possible !

— Mère. Vous… Vous m’aimiez, à votre façon. Je…

L’heure n’était plus à la réflexion ; de sa main libre, Georges activa son pouvoir télékinétique et le guida sur les vagues pour y puiser de l’eau, qu’elle façonna en poignard aqueux. Pour anéantir l’âme enragée, il fallait transpercer le cœur.

— Je suis désolé, maman ! Je vous aime !

Par sa volonté, la pointe acérée fusa dans les airs. Mais au moment d’atteindre sa cible, Pamela relâcha son emprise sur Becky ; il était trop tard cependant. Le couteau se planta dans la poitrine d’Eliot. Sa bouche s’arrondit, ses paupières papillonnèrent et un voile laiteux recouvrit ses pupilles. Georges comprit son erreur quand la main de l’enfant quitta la sienne.

Il tomba, raide et quand son corps rencontra le sol, il se dispersa en un millier d’étincelles lumineuses. Georges n’eut pas besoin de tourner le crâne pour savoir que Pamela avait péri, elle aussi.

~O~

En tant que sauvetelette des mers, Georges entendait beaucoup de rumeurs au sujet des quatre disparus. Elle s’accrochait au murmure porté par le bruit des vagues, écoutait les ragots entre deux ombrelles, tout en essayant de gérer les problèmes de noyades, d’alerte aux requins, de méduses trop collantes.

Ses récentes recherches l’avait menée vers une cabane en bord de mer, à l’extérieur de la ville. Il fallait emprunter un sentier sinueux dans une forêt de pin, bordé de rochers glissants. Ses sandalettes, qui composaient sa tenue rouge et blanche de sauvetelette, l’avait aidé à garder l’équilibre. Des heures de marche plus tard, elle trouva enfin la maisonnette délabrée, coincée dans le creux d’une crique, sur une petite bande de sable blanc.

Elle ne s’était pas méfiée ; on l’avait entraînée à être efficace, affutée, rapide. Ses vies passées, ses expériences, son parcours l’avaient forgée et menée à cet instant, à monter les trois marches du perron sans crainte, ni peur. Et pourtant, le parfum iodé, le cri des mouettes, les vagues enragées auraient dû l’avertir ; elle tourna la poignée de porte et…

Sa journée avait recommencé, assise sur son siège de surveillance, à bailler et s’ennuyer car rares étaient les visiteurs sur la Grande Plage de Biarritz. La bulle éclata pourtant.

Georges se réveilla dans cette pièce décrépie, au plafond troué, recouvert de mousse. Des cordes pendaient, ici et là. Elle-même reposait sur un vieux filet de pêche. Puis cette odeur…

Du mouvement sur sa gauche lui indiqua la présence de Becky, qui s’éveillait à son tour et se contorsionna afin de vomir de la bile. Georges les vit ensuite : les trois corps alignés contre le mur, juste à côté de Becky. Jessica, Robert et Bérénice.

La honte gonfla en elle, cognait son cœur invisible et menaçait de la faire pleurer intérieurement : si elle n’avait pas empêché Jessica de manger ce beignet, peut-être serait-elle encore présente. Elle repensa à Pamela, à Eliott. Auraient-ils pu trouver la paix, sans qu’elle n’ait à agir ? Sans qu’elle n’ait à transpercer le cœur de l’enfant ? Elle n’aurait jamais la réponse.

— Vous…

Georges se précipita pour aider Becky à se relever.

— Laissez-moi tranquille ! Vous… Vous êtes un…

Les traits déformés par la haine, Becky la fusillait du regard. Elle s’agitait pour tenter de se relever, repoussant sans cesse les tentatives de soutien de la part de Georges.

— Vous êtes un monstre !


Texte publié par Jérôme M. Keller, 5 octobre 2021 à 10h47
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