Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 3, Chapitre 4 Tome 3, Chapitre 4

Georges avait passé la nuit à se préparer : astiquage des phalanges, lustrages des tibias, huilage des coudes. Elle passa la totalité de son squelette en revue, profitant de ce temps pour réfléchir à une possible stratégie. Les possibilités étaient innombrables malheureusement et elle ne savait pas face à quoi elle allait devoir se battre car derrière le masque du gentil petit vendeur de beignet pouvait se cacher n’importe quelle créature démoniaque.

Une stryge ? Elle usait de sortilège temporel mais pas assez puissant pour remonter une journée. Une sedna ? Improbable mais la présence de la mer pouvait expliquer son apparition sur les côtes françaises. Georges passa en revue la plupart de ces connaissances ésotériques pour déterminer au mieux son adversaire mais elle dut se résoudre à abandonner, faute d’éléments concrets à utiliser.

Elle essaya une dernière fois de contacter Allyster et l’Oracle. Cet énième échec l’agaça ; elle rangea la gemme dans son sac en toile et s’accroupit au sol afin de méditer et de rassembler ses forces pour le combat à venir.

~O~

Quand elle grimpa l’échelle de son fauteuil de surveillance, Georges sut que la journée ne se déroulerait pas comme prévue. Il n’y avait que quatre baigneurs de présents ; Robert et Bérénice, toujours à butter sur les mots. Pamela, en pleine séance de coloration de la peau. Et Becky, désœuvrée sans sa compagne Jessica. Les bras autour des genoux, elle ne parlait pas, le regard dans le vide.

L’agitation des mouettes, l’odeur marine bien trop prononcée et le retour des crabes suffirent à Georges : Jessica était morte, sans doute abandonnée derrière la berge, à servir de nourriture aux crustacés.

Elle n’acheva pas l’ascension de l’échelle et rebroussa chemin afin de s’engager vers la scène du crime, précédemment occupée par Bérénice. Que dirait-elle à Becky ? Elle risquerait d’agir de la même sorte que Robert et finirait par s’ôter la vie d’une quelconque manière.

— Elle est morte, n’est-il pas ?

Georges ne l’avait pas entendu approcher. Becky avait grimpé l’amas rocher et se refusait en regarder en contrebas, où elle constaterait ses prédictions. Un corps déformé, gonflée par l’eau salé, déchiqueté par endroit, le nez dévoré et les lèvres déchirées.

Elle hésita un moment avant de la prendre dans ses bras et la serrer du plus fort qu’elle le pouvait. Becky pleurait en silence, petite chose tremblante dans l’étreinte de Georges, décontenancée. Elle voulut lui tapoter sur la tête mais ce geste paraîtrait sans doute exagéré, aussi préféra-t-elle se raviser.

Quand elles se séparèrent, Becky osa une œillade vers la crique où reposait Jessica. Elle trembla de plus belle et faillit s’affaler, vite retenue par Georges qui l’obligea à redescendre jusqu’à la plage.

— Je me souvenais…

Becky tomba sur le sable et se recroquevilla. Georges, debout, ne savait plus quoi faire.

— Je mange ce beignet. Et hier, quand le vendeur a vendu à nouveau, je me suis souvenu. De Bérénice. De Robert. Quand Jessica ne venait pas, je croyais d’abord à la vérité que l’on voulait m’imposer dans ma tête. Qu’elle était partie voir la ville. Et je me suis encore souvenu de Bérénice. De son cadavre...

Georges s’agenouilla finalement et passa une main sur l’épaule de Becky. Un maigre réconfort vite interrompu par un hurlement.

— Il est là !

C’était la voix excitée de Pamela. Elle pointait de son index le talus de sable, à quelques mètres de Georges et Becky. Le petit vendeur de beignet s’y trouvait, les mains dans le dos, à fixer l’océan.

— Le démon tueur, il est là ! Georges ! Tuez-le ! Vite !

L’ordre agit comme un électrochoc sur Georges, qui se redressa d’un bond et courut en direction du prétendu démon, prête à dégainer son pouvoir pour le mettre hors d’état de nuire. Mais son esprit reprit le dessus et l’obligea à faire face à une certitude : Georges n’avait jamais mentionné son nom à Pamela et encore moins évoqué un possible démon tueur.

Le vendeur ne bougeait pas et paraissait l’attendre, une main tendue dans sa direction. Derrière, Pamela s’excitait de plus en plus et, à grande enjambées grotesques, tentaient de rejoindre Georges.

— Beignet ?

Ce même beignet proposé jour après jour. Ce beignet mangé par Becky. Ce beignet que qu’aurait dû grignoter Jessica, avant sa mort.

— Ne touchez pas le beignet !

Les injonctions de Pamela se rapprochaient ; toutefois, Georges décida de l’ignorer et s’avança vers l’enfant. Elle s’agenouilla devant lui et accepta finalement la viennoiserie.

~O~

— Maman, je peux avoir un beignet ?

Du haut de son talus, coiffé de quelques brins d’herbe jaune, Georges observait le garçon. Il parlait avec sa mère, jeune et belle, distinguée sur cette plage de Biarritz. De longs cheveux blonds lâchés sur ses épaules, une silhouette svelte, une peau dorée par le soleil… Pamela avait tout d’une dame contemporaine, qui s’affranchissait de la mode du 19ème siècle.

Elle ignora la demande. L’enfant jouait dans le sable, creusait un trou, le remplissait d’eau pour ensuite y loger quelques crabes.

— Maman, je peux avoir un beignet ?

— Peux-tu me laisser ? Tu n’auras pas de beignet ! Va te baigner, tu veux ?

Il partit en trottinant. De loin, Georges ne sut dire s’il boudait. Elle ne pouvait pas s’approcher et se contenter d’assister à la scène.

— Vous n’auriez pas dû lui refuser !

Un couple, installé prêt de Pamela. La femme riait fort. L’homme lui tenait la main. Pamela les fixa un moment, puis secoua la tête.

Les nuages défilèrent dans le ciel, l’astre commençait à s’enfoncer derrière les roches. Pamela se réveilla alors et appela son fils. Aucune réponse. Ses voisins de serviette secouèrent la tête.

De son point de vue, Georges assista aux recherches. Les gens s’agitaient autour d’elle, rapidement. Ils allaient, venaient, tels des fantômes. Pamela était la seule clairement visible, si lumineuse dans ce décor gris. Elle restait seule au pied de l’eau. Pleurait-elle ?

— Nous sommes désolés, madame, monsieur. Votre enfant s’est noyé. Non, nous ne pouvons pas vous laisser voir. Son corps est… grignoté par les crabes.

Le monsieur s’écarta de Pamela. Son mari ? Il était flou, indistinct. Pamela s’effondra, à genoux, les mains sur le visage. Lui s’avançait vers la mer. Il marcha, longtemps et quelques minutes après disparut à l’horizon, emporté par les flots.

— Ma mère était triste !

Le petit vendeur apparut aux côtés de Georges. Il leva ses yeux gris vers elle, le béret de guingois.

— Je veux communiquer avec vous depuis longtemps. Pourquoi avez-vous refusé le beignet ?

Elle se contenta de répondre par un haussement d’épaules. Elle n’allait tout de même pas accepter qu’un enfant lui fasse la morale.

— Je suis le cœur, elle est la rage. Un dernier reste d’humanité qui sommeille en elle. Mère est devenue une veuve des plages… J’ai un service à vous demander. Est-ce que vous accepteriez de me prêter votre magie ? Je veux parler à maman !

Elle hésita. La situation devenait saugrenue, à défaut d’être compréhensible mais que perdait-elle à tenter d’aider ce petit noyé ? Georges délia ses doigts, les agita pour finalement les enrouler autour de la main moite du vendeur.


Texte publié par Jérôme M. Keller, 5 octobre 2021 à 10h35
© tous droits réservés.
«
»
Tome 3, Chapitre 4 Tome 3, Chapitre 4
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1915 histoires publiées
851 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Berton05
LeConteur.fr 2013-2021 © Tous droits réservés