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Tome 3, Chapitre 1 Tome 3, Chapitre 1

Être un agent de l’ESS – l’esoteric secret service de la MI6 – était un honneur : Georges y avait trouver une vie d’action, avait mené des batailles et avait réalisé à quel point elle aimait résoudre les mystères de l’univers. Sa vie se voulait excitante…

… et pourtant, qu’est-ce que Georges aurait aimé bailler… Avachie sur son siège en bois, les os ballants, elle s’ennuyait. Rares étaient les visiteurs sur la Grande Plage et les quelques habitués qui lambinaient sous leurs ombrelles ne levaient pas le nez de leur journal. Rien à faire pour une sauvetelette des plages donc.

Personne dans l’eau pour se noyer. Pas de bousculade et de cheville amochée. Pas d’attaque de méduse, ni de rébellion d’oursin. Une journée banale pour l’enquêtrice en herbe.

Elle gardait son carnet de communication à ses côtés mais même Allyster Nox Murder, son associé, restait silencieux. Ce n’était pas faute de lui avoir demandé des précisions sur sa mission.

« Enkète. Disparition. Plage. Biarritz. Nouvelle affectation : sauvetelette des plages ». Elle avait beau relire le charabia mal écrit d’Allyster, elle n’y comprenait toujours rien. Alors certes, elle s’était habillée d’un costume de bain rouge. Certes, elle arborait fièrement la bouée de sauvetage sous son bras. Et certes, elle tentait de faire des rondes au ralenti sur le sable pour montrer sa présence. Cela ne suffisait pas à appréhender le problème et le solutionner.

— Beignet ?

L’adolescent plissait les yeux pour mieux la regarder, ébloui par le soleil qui faisait luire le squelette de Georges. Elle secoua la tête en signe de négation. Le vendeur des plages s’en alla avec son présentoir en bois vers les autres personnes.

Georges s’imagina soupirer à nouveau et calla son menton dans le creux de sa paume, le regard rivé sur le vendeur et son béret de travers. Il se rendit d’abord auprès de Monsieur Talière et sa femme, Bérénice. Ni l’un, ni l’autre, ne représentaient une menace pour Georges : lui devait reprendre sa respiration à chacun de ses mouvements ; quant à elle, elle passait son temps à critiquer et râler, en bonne parisienne qu’elle était.

Son sujet favori, à cette Bérenice, était le voyage calamiteux depuis la capitale, passé à bord de la calèche de nuit et de l’odeur épouvantable du conducteur centaure.

Ils refusèrent le beignet d’un geste dédaigneux et reprirent leurs activités : lecture et ragotage. Le vendeur, sans s’offusquer, continua sa tournée et s’arrêta vers Lady Jessica Bradesburry et sa compagne, Becky. Jessica accepta une pâtisserie ; Becky paya. Elles partagèrent le beignet, un léger sourire aux lèvres. Costume de bain assorti, les deux femmes veillaient à ne pas abîmer leur peau blanche au soleil.

Ces deux femmes n’avaient rien de kidnappeuses et encore moins de meurtrières - Georges extrapolait le spectre des possibilités autour du mot « disparition » - aussi se concentra-t-elle sur la cinquième personne.

La jeune et belle Pamela, à la longue chevelure blonde, la peau légèrement colorée par le soleil et un costume de bain bien trop échancré. Pamela refusait de se laisser guider par les dictats de la mode et se fichait de paraître vulgaire. En cela, Georges l’admirait. Cependant, il y avait un petit quelque chose chez elle de… dérangeant ? Sans doute ce corps avec trop d’avantages pour être réel. Cette peau qu’elle pouvait huiler. Ces cheveux qu’elle pouvait coiffer. Ce regard qu’elle pouvait maquiller. Ce quelque chose de dérangeant, c’était la jalousie de Georges qui grouillait au sein de sa cage thoracique.

« Si elle se noie, je n’irai pas la sauver », songea Georges, boudeuse.

Forcément, Pamela refusa le beignet. Le vendeur haussa les épaules et rangea son matériel.

— Il paraît qu’il y a eu une noyade hier ! bougonna Robert Talière depuis sa serviette, le journal replié.

— Et que faisait donc la surveillante de baignade ? insista Bérénice de sa voix de crécelle.

A cet instant, Georges aurait bien relevé son majeur en direction de ce couple insupportable mais ce fut finalement Becky qui intervint.

— Ce n’était pas notre plage ! Relisez avec correction !

— J’y étais moi, à cette plage, rajouta Pamela, appuyée sur son coude. Elle n’était pas surveillée et il y avait beaucoup de vent. J’en étais littéralement décoiffée. Même le petit bonhomme qui vend ces brioches a dû s’interrompre. Du sable en guise de sucre, non merci !

Voilà qui raviva l’intérêt de Georges. Parfois, il suffisait d’attendre pour obtenir l’information et, heureusement, elle ne risquait pas l’insolation. Sa patience récompensée, Georges fixa la pulpeuse Pamela ; désormais, elle avait un suspect tout en haut de sa liste.

~O~

Le lendemain se déroula comme la veille, à quelques exceptions près. Le soleil chauffait déjà le sable et aucune brise n’agitait les vagues. Le cri des mouettes résonnait contre les roches et quelques baigneurs en plus profitaient de ce coin de plage surveillé par Georges. Ils disparurent bien vite à l’horizon, comme des ombres passantes dans son champ de vision.

Assise sur son siège haut, l’attention rivée sur le rivage, elle nota tout de même la présence du couple d’anglaise et bien entendu la sulfureuse Pamela, toujours fixée à sa serviette comme une moule à son rocher.

Les nouvelles du jour n’annonçaient que des banalités ; rien qui n’aiguisait son instinct de détective. Pourtant, ce jour, il manquait une personne : Bérénice. Monsieur Talière s’était installé sans elle, sa moustache bien camouflée derrière le journal.

— Votre dame ne rejoint pas le plage, questionna Jessica, un éventail à la main.

— La plage, ronchonna Robert. Je pensais la retrouver ici. Elle doit encore être dans les boutiques !

— Quelle chance elle a d’avoir un mari avec le sou pour pouvoir faire les boutiques, gazouilla Pamela. Remarquez, la mode française est en retard.

— Les centaures sont en grève, intervint Becky, jouant avec le sable autour de ses pieds. Cela est possible compliqué en ville.

— Peu importe ! Si vous le voulez bien, j’ai besoin de calme pour lire !

Un silence s’installa, très vite perturbé par les cris écœurés et exagérés d’une Pamela théâtrale.

— Regardez-moi tous ces crabes, s’indigna-t-elle, un doigt pointé sur une file de crustacés verts se faufilant vers la berge rocheuse qui délimitait la plage surveillée par Georges.

Le concert des mouettes, additionnés à cet étrange défilé de crabes, éveilla l’instinct de Georges. Un froncement de sourcils imaginaires plus tard, elle sauta de son perchoir et se pencha sur les nouveaux arrivants à pinces. Le reste de l’assemblée l’imita et tous se contorsionnèrent sur les crabes, entre amusement pour les Anglaises, étonnement pour le Français bourru et dégoût pour la gravure de mode.

— Ça va par-là, déclara Pamela, main en visière sur le front, le regard tourné vers l’amas de rocher.

— Nous n’avions pas remarqué, ironisa Robert face à l’évidence.

— Vous croyez que nous devons voir derrière le roche ?

Tous se tournèrent vers Becky. Elle se contenta de hausser les épaules ; Georges s’empara de sa bouée et prit la tête du groupe, bien décidée à élucider ce mystère animalier. A mi-chemin, alors que chacun marchait sur la pointe des pieds pour ne pas souffrir de la chaleur du sable, Georges s’immobilisa, l’attention attirée par du mouvement sur sa gauche, en haut d’un talus coiffé de longue herbes jaunes. Le jeune vendeur de beignet fixait l’océan, les mains dans le dos.

Elle leva la main pour le saluer ; il ne parut pas la voir. « Etrange… », réfléchit-elle en reprenant la marche. Georges grimpa enfin les rochers humides et se dépêcha de se faufiler au sommet de la berge, imitée par les quatre énergumènes.

De l’autre côté, bercé par le hurlement strident des mouettes, caressé par l’écume des vagues et chatouillé par les pinces des crabes, se trouvait le cadavre de Bérénice, gonflé par les eaux, la peau de couleur bleue, les yeux dévorés.

Était-elle habituée à l’horreur ? Avait-elle perdu toute sympathie pour l’humanité ? Georges n’arrivait pas à s’émouvoir de la mort de cette personne, ni-même à compatir à la douleur exprimée par Robert, arrivé peu après elle. Non, Georges observait la scène, calculait les probabilités, étudiait les possibilités et tentait déjà de déterminer qui avait pu commettre cet acte.


Texte publié par Jérôme M. Keller, 12 septembre 2021 à 12h27
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