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Tome 2, Chapitre 5 Tome 2, Chapitre 5

Les vagues s’échouaient sur le sable, recouvraient les pieds de Georges et se retiraient ensuite vers l’océan pour revenir, inlassablement. Le squelette ajusta son pourpoint, la sangle qui retenait son sabre et fixa l’horizon. L’aube arrivait et nimbait le ciel de sa robe rosée : l’ancienne reine adorait cet instant fugace, ce moment de paix que rien ne paraissait troubler.

Pourtant… Personne ne se doutait qu’au large des côtes, un monstre se préparait à attaquer. Si le spectre vengeur retrouvait son cœur, le monde courrait à sa perte. Que pouvait donc bien faire un squelette-de-bord et un chat sans poil pour arrêter ce désastre ? Avait-elle seulement une chance de l’empêcher de nuire ? Georges était responsable de la situation, il lui revenait donc de corriger ses erreurs. Et puis… aucune sorcière de l’île, aucune créature, aucun humain accepterait de l’écouter et même de la croire car après tout, « elle n’était qu’une squelette-de-bord ».

Elle s’agenouilla aux côtés de Miss Tique et posa le creux de sa paume entre les deux oreilles fièrement dressées.

— J’ai fait des erreurs, c’est vrai ! Mais j’le pense vraiment Cathou ! Vous autres les squelette-de-bords, vous êtes des créatures spéciales. T’sais que vos os peuvent briser du verre de Murano ? Me r’garde pas comme ça, j’suis p’t’être un sale matou mais je sais encore lire hein ! Quand Anne t’a ramenée à bord, j’ai fouiné un peu…

— D’autres atouts qui pourraient être des plus utiles dans cette quête ?

— Paraît qu’ça fait de bon domestiques ! Et qu’les os peuvent aspirer l’énergie… comment ? J’en sais fichtre rien ! T’es prête ?

Le squelette s’obligea à ne pas répondre par la négative et se contenta d’attendre la suite.

— Mon âme a gardé un peu de magie. Ça va m’bouffer mes forces mais j’vais invoquer la barque qui te mènera vers le cœur de la sirène. Le coffre est scellé par magie donc tu l’prends, tu t’barres et tu l’caches ailleurs compris ? Le temps qu’tu trouves une solution plus efficace ! Avec de la chance, t’y arriveras avant d’voir le démon. Sinon…

Le plan semblait hasardeux et improbable mais… quelles solutions pouvaient bien avoir un chat et un squelette ? Cependant, Georges comprit le message. Elle serait seule à s’aventurer dans cette chasse au démon, seule à devoir l’arrêter. Elle fixa le ciel pour tenter d’y trouver un semblant de courage. Rien ne vint.

Miss Tique s’approcha de l’eau, poussa un long miaulement teinté de désespoir et s’écroula dans le sable. Georges se précipita vers elle quand soudain, les vagues s’immobilisèrent et, dans un bruit de tonnerre, les remous agitèrent la surface de l’eau. Une barque se matérialisa, sculpter par de longs filaments aquatiques.

Alors, le corps de Miss Tique se consuma jusqu’à devenir cendres. Les flocons rougeoyants s’envolèrent dans le vent, en direction du large. Cette teigne de Miss Tique avait trouvé le repos et, elle manquerait au squelette-de-bord, qui observa la nuée se disperser dans les eaux. Le voilà, le courage qu’elle recherchait… Déterminée, elle s’installa dans le bateau invoqué.

La barque filait désormais à toute allure, guidée par une force invisible. Georges se cramponnait à son tricorne afin de l’empêcher de s’envoler. L’île de la Baie Noire n’était plus qu’une illusion derrière elle, un décor flou et difforme qui disparut finalement. Elle ne croisa aucun navire, qu’il soit marchand ou militaire et bientôt, les cieux s’assombrirent. D’épais nuages recouvrirent le soleil, s’amoncelèrent, de plus en plus noirs et menaçants.

Quand une première goutte s’écrasa sur son bras, elle sut que le reste du voyage s’annonçait compliqué. Un éclair zébra le ciel et, quelques secondes après, l’orage gronda. La pluie s’abattit d’un coup. Des montagnes aqueuses se formaient tout autour d’elle, malmenant la petite embarcation qui continuait son périple envers et contre tous.

Le vent souffla. Le ciel s’embrasait. Les eaux se déchaînaient. Bousculée, brutalisée, Georges serra la mâchoire, bien décidée à tenir bon. Malheureusement, sa détermination succomba face à l’immense mur d’eau qui s’éleva devant ses yeux. La barque fonçait droit dessus ; le squelette-de-bord tenta de la faire dériver, de donner de violents coups de rames pour éviter la lame prête à fondre sur elle. Un nouvel éclair illumina le ciel et, quand le craquement sonore résonna, l’énorme vague s’abattit sur elle, fracassa le canot et emporta Georges vers le fond, assommée par la puissance des flots.

Pouvait-elle mourir à nouveau ? La question la taraudait alors qu’elle se pavanait dans les ténèbres, loin de tous les soucis terrestres et maritimes. Combien de temps s’écoula ? Bien trop car l’amertume s’invita quand une lumière grisâtre pénétra ses orbites. Georges se réveilla sur une plage désolée, balayée par un vent silencieux, opaque, surnaturel.

Le ciel se confondait avec le mur d’eau qui tourbillonnait autour de la petite île dévastée. Les palmiers brisés jonchaient le sol et d’innombrables débris de bois parsemaient le paysage. A quelques mètres d’elle se dressait la coque broyée d’un bateau qu’elle reconnut immédiatement à sa figure de proue : Georges reposait au milieu des restes du Revenge.

Elle détailla son environnement et son cœur imaginaire se souleva. Les corps des pirates, démembrés, gonflés, la peau parcheminée, flottaient dans l’ouragan aquatique qui cernait l’île, parmi les décombres du navire. Il n’y avait plus de doute possible, elle avait atteint la destination indiquée par Miss Tique.

Ce ne fut qu’à cet instant qu’une douleur fulgurante lui traversa les membres ; elle pulsait depuis son bras droit et remontait jusque dans le crâne. Elle le souleva et constata le désastre : tout son avant-bras était brisé et pendait mollement à quelques filaments d’os. Georges tremblait, secouée par la vision d’horreur, incapable de réfléchir posément à la situation.

Elle serra les dents, fébriles et s’obligea à agir. Sa main valide se referma sur la fracture et, dans un sursaut d’énergie inconsidérée, elle tira de toutes ses forces pour retirer les morceaux puis hurla intérieurement.

Quand les pointes de souffrance s’estompèrent enfin, le squelette-de-bord se releva avec grande peine pour explorer les environs. L’île n’était pas bien grande et Georges pouvait en distinguer le centre, d’où s’élevait le mât brisé du Revenge. Il n’y avait pas de trace du capitaine.

Le squelette-de-bord s’en approcha, titubant, armée de son bras arraché. Soudain, un battement sourd, régulier, rompit le silence. Plus elle s’avançait, plus le son s’intensifiait. Il lui rappelait avec nostalgie le cognement d’un cœur dans une poitrine.

Le coffre en bois, posé au pied du mat, n’avait rien d’extraordinaire. Recouvert de sable et de mousse, il était scellé d’un simple cadenas en fer. Il vibrait fortement et les palpitations résonnaient dans toute l’île désormais. À ses côtés, une pelle rouillée échouée… Anne était donc passée par là.

« Paraît qu’ça fait de bon domestiques ! Et qu’les os peuvent aspirer l’énergie… »

Georges oublia le capitaine cependant et s’accroupit, hypnotisée par l’appel du cœur. Elle lâcha son cubitus, tendit sa main valide vers le cadenas et l’effleura. Il s’ouvrit en un déclic métallique, sans effort ; elle ressentit le sort se délier et s’évaporer. D’un geste fébrile, Georges le retira puis souleva le couvercle cabossé.

Le cœur de la sirène était d’une splendeur à couper le souffle. Il rappelait un coquillage à la surface nacrée, décoré de perles et d’écailles, emmitouflé dans un écrin de corail. Le squelette-de-bord ressentait sa pure magie et, à l’instant où ses phalanges le caressèrent et l’enroulèrent, elle sut qu’il était en verre. Un verre sans doute plus résistant que le verre de Murano, que même un sabre ne pouvait pas briser.

— Voilà donc pourquoi les prémonitions de cette sorcière te désignaient, Catherine ! Pour ouvrir un coffre… C’était donc si simple ?

Georges se figea. La voix du démon d’une résonnance d’outre-tombe s’éleva dans son dos.

— Rends-moi mon cœur maintenant et je te promets que tu ne souffriras pas !

Le squelette pivota vers le spectre. Sa silhouette décharnée, putréfiée, se superposait au corps de la sorcière en lévitation. La créature usait de sa poupée de chair pour s’exprimer ; elles ne faisaient plus qu’une, enveloppées dans ce nuage ténébreux, si bien que Georges sut qu’elle ne pourrait pas sauver Anne.

— Rends-moi mon cœur !

Le démon n’osait pas s’approcher pourtant. Son regard fou, injecté de sang, passait de Georges à l’organe. D’un coup, il poussa un cri strident, assourdissant ; par réflexe, le squelette crispa ses doigts sur le cœur en verre. Au même instant, le spectre se recroquevilla, le corps secoué par de violents spasmes. Le squelette de bord recommença… les convulsions redoublèrent d’intensité.

« T’sais que vos os peuvent briser du verre de Murano ? »

Le verre de Murano, ce verre si puissant, capable de retenir les essences magiques... Ni le fer, ni le feu, ni la magie ne pouvaient le fissurer. L’idée illumina l’intérieur de son crâne, aussi vive qu’inattendue. Sous l’œil apeuré du démon, elle leva son moignon à la hauteur du cœur, ignora le hurlement de la créature et enfonça l’os d’un coup sec.


Texte publié par Jérôme M. Keller, 24 décembre 2019 à 12h25
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