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Tome 2, Chapitre 4 Tome 2, Chapitre 4

Mâchoire dans le creux de sa main squelettique, Georges ruminait, accoudée au comptoir de la taverne. L’endroit puait l’urine, l’alcool et la bougie de cire d’oreille. À cet instant, peu lui importait : les quelques habitués pouvaient bien se rouler au sol à tenter de baiser les pieds des catins, Georges n’avait pas la tête à s’occuper de ces malotrus.

Elle s’enfila un cinquième verre. Le rhum termina sa course sur son pantalon déchiré avant de dégouliner dans la mare qui entourait son tabouret et continuait d’enfler. Le tavernier l’avait d’abord regardé avec des gros yeux, outré de voir son rhum écœurant ainsi consommé. Les nombreuses pièces d’or que le squelette-de-bord lui jeta sur le bar apaisa sa colère.

Un miaulement. Miss Tique sauta à la hauteur du squelette et tenta de se frotter à elle : Georges eut un mouvement de recul, agacée par cette bestiole recouverte de bien trop de peau pour être caressée. Pourtant, Miss Tique insistait. Elle s’assit face à Georges, planta ses yeux verts dans les orbites du squelette et ronronna. Elle ronronnait tellement fort qu’elle en devenait insupportable.

Georges soupira. Que faire ? La simple idée de toucher la créature lui procurait des frissons d’effroi, mais cette vilaine chose insistait et baissait dorénavant la tête. Georges soupira de plus belle, mais finit par tendre une phalange en direction de l’animal. Elle voulut se raviser, quand soudain, Miss Tique s’avança d’un bond pour provoquer la rencontre. N’ayant d’autres choix que de répondre au désir du chat, Georges écarta les doigts afin de les plaquer contre la tête froide et molle du félin.

« Enfin tu fais un effort, y a que comme ça qu’on peut parler »

Georges retira immédiatement sa main au moment où la voix télépathique s’engouffra dans son crâne. Miss Tique miaula. Était-elle responsable de ce phénomène ? Elle fronça les sourcils – ou du moins, s’imagina le faire – et, poussée par la curiosité, récidiva.

— V’là qui est mieux ! Ça fait des s’maines que je tentais de bavasser avec toi, mais nan, tu préférais me chiquer le cul ! T’es vraiment une squelette-de-bord un peu trop snob, tu le sais ça ?

— Miss Tique ?

— Qui d’autres ?

Donc… le chat était dans sa tête… et le chat conversait avec elle. Conversait… depuis le temps qu’elle n’avait pas pu exprimer des mots, discuter avec un individu, formuler des phrases afin d’y obtenir des réponses.

— Grâces au ciel, je puis enfin discutailler avec un semblable ! Miss Tique, mais quel étonnement, quel ravissement !

Temps de silence. Sans doute de gêne. Miss Tique la fixait avec une drôle d’expression sur les babines.

— Tu parles vraiment comme ça ?

— Comment voulez-vous qu’une ancienne reine s’exprime ? Mes mots ne sont-ils pas assez frivoles pour vous ?

— Disons, couina Miss Tique, que j’m’attendais à ce que tu parles comme le pirate moyen, ouais. Comme si t’avais d’la merde en bouche quoi !

— Si mon langage vous embarrasse tant que cela, cessons-là toute conversation, aussi plaisante puisse-t-elle être !

— Nan, ça ira, j’ai trop à dire à ton p’tit cul d’ancienne reine. Bon, écoute-moi Cathou !

— Georges !

— Georges, s’tu veux ! Moi c’est Mary !

— Mary… Mary Read ? La fameuse Mary ?

— Elle-même, tronche de craie. Mon âme occupe le corps de cette bestiole et j’peux t’dire que passer mon temps à me lécher le trou de…

— Cela ira, je ne souhaite pas entendre plus long de vos paroles !

— Bref. Quand ma Anne m’a tranché la gorge, j’pensais rejoindre les limbes, mais me v’là t’y pas à quatre pattes en train de recouvrir une crotte dans la terre.

— Charmant !

— J’te l’fais pas dire ! J’ai tout fait pour qu’l’autre timbrée ne capte pas qu’j’étais là. Elle m’aurait dérouillée une seconde fois. Pi t’es arrivée parce qu’elle commençait à avoir peur et pisser dans son froc. La Vague de Sang… Bien fait pour elle !

En réalité, Mary gardait un souvenir bien amer de son aimée. Elle lui conta ce temps où les deux pirates voguaient côte à côte, écumaient les mers et transformaient l’eau limpide en océan de sang. À l’époque, ni l’une ni l’autre ne se cachaient : elles massacraient quiconque osait remettre en question leur présence sur un navire.

L’une et l’autre s’entraînaient à la sorcellerie, sans pour autant briller pour leurs exploits en la matière, jusqu’à ce qu’un événement changea la donne : une nuit de tempête ébranla le Revenge. Une sedna – que les pirates appelaient communément « sirène » - s’échoua sur le pont. La créature était blessée, mais n’en perdait pas sa magnificence : sa splendide et longue queue luisait au soleil. Ses cheveux ressemblaient à des végétaux marins, mélange d’algue et de corail et sa peau sentait le sel et le sable.

Mary proposa de la libérer. Anne, elle, avait une autre idée. Les légendes racontaient que le sang de sirène avait la vertu d’accroître les pouvoirs d’une sorcière. Elle réussit à convaincre sa compagne de faire un essai, de s’abreuver de ce liquide nacré et, si ça ne devait pas fonctionner, Anne promit de relâcher la créature.

— Tu vois Cathou... bah ça a marché ! On r’tournait des navires en combinant nos pouvoirs. On soulevait les vagues, on créait la brume, on était les reines de l’océan. Pi ça a dérapé !

La sirène était retenue prisonnière dans les eaux d’un étang, situé au centre d’une île déserte. Les jours passaient, à déverser son sang et se nourrir de poisson gâté ; l’être dépérissait, tandis qu’Anne agissait comme une droguée. Il lui en fallait plus, toujours plus, et bientôt le sang ne fit plus effet.

Dans un accès de folie, persuadée que le cœur de la sirène lui offrirait un pouvoir illimité, Anne le lui arracha de sa poitrine et, encore battant, l’enferma dans un coffre à la serrure argentée.

— Le cœur bat toujours dans ce coffre. Quand j’ai r’trouvé Anne, elle tentait se lacérer ses seins pour se greffer l’étrange organe recouvert de coquillage. J’l’ai assommée, mais j’aurai mieux faire la buter, en y repensant. J’l’aimais… Mais ce cœur. Il battait encore. Impossible de l’arrêter, de le détruire, de le brûler. Mon sabre ne le perforait pas. Rien ! J’ai flippé, j’ai enterré le coffre à côté du cadavre de la sirène. Quant à Anne, je l’ai ensorcelée !

— Je suppose que vous avez utilisé un sortilège d’amnésie ? Une véritable prouesse si vous avez réussi !

— — J’suis partie après ça. Anne m’en voulait et me tenait pour responsable de la mort d’la sirène. Pi j’pouvais plus la r’garder en face. Elle a pas arrêté de m’traquer après ça, jusqu’à ce qu’elle me troue la coque, tout ça parce qu’elle était vexée.

En tant qu’ancienne sorcière, Georges connaissait bien les conséquences d’une telle mésaventure : la puissance de la mort avait transformé l’âme violentée de la sirène en spectre vengeur, un être démoniaque rongé par la haine et le châtiment.

— C’est ça, soupira Miss Tique en pensée. Ma mère m’avait appris quelques rudiments de sorcellerie. C’était une sacrée magicienne ma mère, qui traquait les démons. Moi j’pas voulu faire comme elle. J’voulais pas être prisonnière du devoir. Quand j’ai entendu parler du spectre, j’ai su qu’c’était d’notre faute. Fallait que j’agisse. Pas que pour moi, pour ma Anne aussi ! Alors j’ai fait c’qu’une sorcière doit faire. Combattre le démon, enfermer son essence dans du verre…

Georges se retint de lever les yeux au ciel. L’experte en elle souffrait devant tant d’amateurisme.

— Avez-vous utilisé du verre de Murano ? Cela est essentiel pour emprisonner une telle créature. Il va sans dire que vous connaissiez les rudiments pour vaincre un spectre vengeur.

— Bah… Nan ! J’ai pris ce qu’j’ai trouvé dans la cale du Red Wave, pourquoi ?

— Juste Ciel ! Que soit damnée mon âme si vous n’avez pas utilisé les os de la défunte pour sceller définitivement l’essence du spectre vengeur !

— Les… Hé ! T’as pas d’âme et t’as rien à dire, t’es qu’une squelette-de-bord !

— Et vous une petite chatte bien mal élevée ! Je comprends mieux pourquoi le miroir s’est brisé si facilement quand Anne l’a fait tomber.

— Cette connasse a coulé mon navire, avant de me trancher la gorge. La suite tu la connais. Une autre connasse a remonté le miroir qui reposait au fond de l’eau et voilà où on en est. Faut qu’tu t’bouges la couenne, Cathou ! Elle approche de son cœur, je l’sens et si le spectre s’en empare…

— Nous sommes dans une sacrée…

— Merde ? Allez, dis-le Cathou !

— Une sacrée déferlante d’excréments… mais oui, aux limbes la bienséance ! Nous sommes dans la merde !


Texte publié par Jérôme M. Keller, 12 octobre 2019 à 22h55
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