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Tome 2, Chapitre 3 Tome 2, Chapitre 3

La lourde roche l’emportait. Ainsi lestée, Georges s’enfonçait à grande vitesse en direction des fonds marins. Anne avait comblé ses orbites de bougies sous-marines, dont la flamme ne s’éteignait pas, même au contact de l’eau et sans oxygène. Le squelette pouvait donc éclairer l’obscurité de plus en plus oppressante.

Elle traversa un banc de poissons, distingua la silhouette de quelques dauphins joueurs et apprécia la danse lente et fluorescente des méduses qui l’accompagnaient dans son périple aquatique. La surface s’éloignait et bientôt, le ventre du navire ne fut plus qu’un point noir sur ce plafond bleu et légèrement lumineux.

Une forte vibration lui indiqua qu’elle avait touché le sol ; le sable se souleva autour d’elle, obstruant sa vision déjà limitée par les ténèbres. Il lui fallait encore patienter plusieurs minutes pour que son regard s’habitue au noir. Les bougies déversaient peu à peu une clarté bienvenue sur les alentours, pour finalement démarquer ce qu’elle était venue chercher : la carcasse du Red Wave. L’épave reposait au milieu d’un champ d’algues, brisé en son flanc, la coque attaquée par les coraux et les coquillages.

Le décor avait un petit quelque chose de poétique : des bulles s’échappaient par certaines fissures et Georges crut même distinguer quelques tentacules se recroqueviller à l’intérieur du navire. Une grosse pieuvre avait élu domicile dans le cadavre en bois, ce qui amusa d’abord le squelette-de-bord. Elle trouvait un certain charme à cet animal inquiétant : un corps bombé, de longues pattes à ventouses, une peau verdâtre et grumeleuse… Il lui rappelait Jean Romuald, un courtisan qui cherchait sans cesse à vouloir déposer des baisers sur ses mains, du temps où elle régnait encore sur le royaume de France.

En deux mouvements de brasse, elle s’avança vers l’ouverture béante. L’animal risquait de mettre à mal ses plans et l’explosion du Red Wave le blesserait sans doute. Par chance, Jean Romuald le nouvellement nommé prit peur à son approche et s’échappa grâce à quelques torsions de ses tentacules.

En plus de soulever des monceaux d’ossements, de vêtements déchirés et d’innombrables morceaux de coquillages brisés, la fuite du poulpe attira l’attention de Georges sur un objet brillant, sans dégâts apparents. Le miroir aux bords finement ciselé luisait à la lueur des bougies dont la cire coulait le long des joues du squelette. Elle tendit la main et se ravisa soudain : plus elle s’en approchait, plus un étrange chant résonnait dans son crâne vide. Une mélopée triste, aquatique, légèrement entêtante… Georges secoua la tête et retenta l’expérience. À nouveau, la voix bulleuse s’empara de ses membres, vibra le long de sa cage thoracique et l’imprégna jusqu’à l’envoûter complètement. Ses phalanges se fermèrent sur la bordure en argent ; quand elle plongea son regard dans la surface miroitante, elle découvrit d’abord son reflet atypique. Une tête ronde, blanchie et polie par le vent, aux orbites flamboyantes. Il lui manquait une dent, mais ce détail accentuait son côté pirate… puis l’image se brouilla jusqu’à ne laisser qu’un puits de ténèbres ou, peu à peu, elle y entrevit une masse mouvante, légère tache blanche qui tournait en rond.

La forme se précisa, s’affina et bientôt devint une silhouette éthérée, fantomatique, d’une sirène emprisonnée dans ce carcan de verre. Epoustouflée, Georges eut bien du mal à détourner son attention. La squelette-de-bord mobilisa toute sa concentration et, tant bien que mal, éloigna le miroir pour retourner à sa mission.

Elle décrocha le sac en toile de son épaule pour en sortir les bâtons de dynamites préparés par Anne Bonny. Georges s’en voulait de détruire ainsi la cachette de Jean Romuald, cependant sa loyauté envers la pirate du Revenge primait : elle les dispersa tout le long de la carlingue ; Anne n’aurait alors plus qu’à les activer à distance, grâce à sa magie.

Une fois fini, plutôt que de remonter immédiatement, Georges revint à la contemplation de la sirène. Elle resta un moment, plantée comme un piquet au milieu des algues, à admirer la grâce de la femme-poisson, sa queue lumineuse, son buste recouvert d’écailles. Elle y voyait là un trésor à ne pas abîmer, à protéger à tout prix ; elle le savait, tout devait disparaître dans l’explosion, malheureusement, prise dans le tourment de ce chant plaintif, Georges rangea le miroir dans son sac. Ensuite, elle s’empara du coutelas à sa ceinture et trancha le cordage qui la retenait sous les eaux.

Elle poussa de ses pieds et entama la lente remontée. Quand son crâne perça la surface, ce fut Anne, sous sa forme bourrue du capitaine Marshall, qui lui tendit une main calleuse pour l’aider à grimper à bord. Dégoulinante, Georges retirait des feuilles d’algues coincées dans ses côtes quand la déflagration survint : cela ressemblait à un bruit de tonnerre, suivi d’une violente secousse et de remous effroyables. Puis le silence.

— La Vague de Sang n’est plus, ya ! hurla Anne, sabre levé. Cessez de pisser dans vos frocs et sortez le rhum !

Le vacarme que firent les hommes ne la tirèrent pas de sa rêverie soudaine : son esprit voguait parmi les vagues, au milieu du Red Wave, à papoter avec Jean Romuald et admirer la sirène chanteuse. La sirène… Machinalement, elle déposa son sac à ses pieds et l’ouvrit pour en libérer le miroir ; à peine l’eut-elle sorti qu’Anne s’en empara, les yeux écarquillés.

— Que… Comment tu…

Le capitaine se laissa emporter à son tour par la mélodie envoûtante, mais ce n’était pas de l’admiration qui peignait son visage, c’était de la terreur. Une peur si puissante que ses traits se déformèrent et ses doigts lâchèrent le miroir qui se brisa en mille morceaux sur le plancher.

Au début, rien ne se passa. Quand Miss Tique, le dos rond, cracha depuis les épaules de la sorcière métamorphosée, Georges comprit que quelque chose n’allait pas. Une buée noire se formait sous les bottes du capitaine et commençait à grossir. Paralysée, Anne observait la fumée l’enrouler ; même Georges n’arrivait pas à ordonner à ses membres de bouger.

Soudain, le brouillard se figea et s’affina : il prit la forme d’une femme spectrale, à la peau déchirée, au visage décomposé, la mâchoire déformée et béante. Ses cheveux flottaient autour d’elle, au même rythme que ses vêtements troués, fantomatiques, qui recouvraient à peine la queue de sirène aux nageoires déchiquetées.

Le démon observait tour à tour le capitaine, l’équipage et le squelette-de-bord. Les hommes reculaient peu à peu, les traits marqués par la peur et l’incompréhension, malgré le pacifisme apparent de la créature. Pourtant, après quelques minutes à examiner son environnement, sa gueule s’étira et un cri d’outre-tombe s’échappa, faisant hurler les moussaillons et réagir le squelette-de-bord. Georges se jeta sur Anne pour tenter de l’éloigner du spectre. Malheureusement, elle se heurta à une barrière invisible et fut éjectée à plusieurs mètres du capitaine, avant de retomber lourdement contre le bastingage.

Elle se releva avec peine et put constater l’ampleur des dégâts : le démon commençait son œuvre de mort et empalait les pirates à coups de tentacules d’ombre. Ceux qui tentaient de sauter par-dessus bord se voyaient rattrapés avant de toucher l’eau, la gorge transpercée par un pic obscur et ramené au centre du navire pour, au milieu d’une mare de sang nauséabonde.

— Georges, ici ! tonna mousse, de l’autre côté du pont.

Il lui faisait signe depuis la barque de secours, remontée au niveau de la balustrade grâce au treuil rouillé. Miss Tique, ses quatre pattes pointe du canot, miaulait et montrait les griffes. Georges se précipita vers eux, enjamba un corps, puis un autre, se contorsionna pour éviter un appendice meurtrier et plongea dans l'embarcation, tête la première.

Mousse-Tâche jouait avec le levier. La panique rendait ses mouvements imprécis, maladroits et le système, enraillé, refusait de faire coulisser la petite chaloupe vers le bas. Georges tourna le crâne vers le cœur du chaos : le spectre possédait le capitaine désormais, les griffes refermées sur sa gorge, sa queue entortillée autour de son buste. Il était trop tard pour lui venir en aide et chaque seconde passée à réfléchir les conduisait à leur perte.

Alors le squelette-de-bord s’arma de tout son courage, repoussa le mousse pour prendre sa place et trancha les cordes. La barque pivota brusquement vers l’avant ; Georges manqua de perdre l’équilibre, mais réussit tout de même à lacérer le dernier cordage pour stabiliser l’embarcation de fortune, qui retomba lourdement vers l’océan.

Le squelette-de-bord ferma un instant ses paupières imaginaires afin de mieux supporter le choc de la collision. La violence de la secousse manqua de la faire s’évanouir et une fine pluie d’eau de mer commençait à l’arroser… eau de mer ? La sensation lui paraissait plus lourde, poisseuse. Elle rouvrit mentalement les yeux et contempla ses doigts squelettiques. Des gouttes rouges maculaient ses os.

Suspendu dans les airs, la peau lacérée, la tête rejetée en arrière, Mousse-Tâche se vidait de son sang. Des tentacules le transperçaient de part et d’autre. Georges ne pouvait ni hurler ni vomir, mais elle s’imaginait parfaitement le faire ; elle tendit le bras vers son ami, se releva et commença à escalader la paroi du Revenge. Trop tard… Le cadavre fut emporté et disparut de son champ de vision.

La plainte du chat l’obligea à revoir ses ambitions ; Georges s’immobilisa dans son ascension, la mort dans l’âme. Elle ne pouvait plus rien pour lui, ni même pour Anne. Il fallait tenter de s’évader et sauver la pauvre bête acculée sous un banc. Alors, au milieu de ce tumulte, ignorant les cris gutturaux, le squelette-de-bord rama.

Chaque coup de rame lui tirait une larme invisible. Plus elle s’éloignait, plus l’envie de sangloter grandissait dans son thorax… les voix s’éteignirent une à une pendant que le soleil se couchait à l’horizon.


Texte publié par Jérôme M. Keller, 29 septembre 2019 à 18h58
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