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Tome 2, Chapitre 2 Tome 2, Chapitre 2
Si cette créature des limbes continuait de faire ses griffes sur son tibia, Georges ne répondrait plus de rien. Elle donna un violent coup de pied à Miss Tique et quitta son hamac pour retourner sur le pont. Avec le temps, le squelette-de-bord s’était faite à cette vie sommaire : traquer les marchands, piller les cales, massacrer les récalcitrants et s’en aller avec le butin.
    Soirée de beuverie sur les îles abandonnées, puis découverte des villes portuaires pour grossir l’équipage parfois décimé par les krakens, les requins, les batailles à coups de sabre contre les marins d’eau douce ou encore les maladies. Ces hommes, tous des lavettes… Pour Georges, tout allait bien. Elle les observait s’activer, se tuer à la tâche, tenter de survivre à la folle cavalcade d’Anne Bonny, sous les traits du capitaine Marshal, l’héritier de Barbe-noire.
    
    — T’y as de la merde de mouette sur l’épaule !
    
    Mousse-Tâche, son ami, l’essuya de sa manche et lui sourit franchement. Sous ses boucles rousses, mal peignées, il arborait un visage rond, constellé de tache de rousseur. Il lui rappelait son petit François, son huitième enfant, qui n’avait eu de cesse d’essayer de camoufler l’ardeur orangée de sa chevelure.
    
    — Pourquoi t’y es pas allé avec les autres ?
    
    Il pointa du doigt la chaloupe qui filait sur l’eau calme, en direction de port de l’île de la Baie Noire. Une ville, composée d’anciens navires échoués, s’y étendait à flanc de collines, entre les palmiers et les rochers. Elle était somptueuse, de loin, baignée de la lumière orangée du soleil qui se couchait. Les premières lanternes commençaient à éclairer les rues tentaculaires et Georges devinait parfaitement l’ambiance : rhum, escroquerie, bagarre de comptoir et séduction de catins.
    Elle haussa les clavicules et se contenta de fixer le jeune mousse, chargé de garder le pont et de récurer le bastingage.
    
    — T’y voulais rester avec moi ? Merci !
    
    Elle lui sourit intérieurement.
    
    — T’y sais, ma mère avait un squelette-de-bord aussi. Elle le faisait enquêter sur mon père. Il allait voir ailleurs, t’y vois. Alors elle lui a coupé les couilles et on est parti. Le squelette faisait comme toi. T’y enquêtes c’est ça ?
    
    Depuis son arrivée sur le Revenge, Georges s’affairait à chercher des informations sur ce que pouvait être la « Vague de Sang », ce phénomène qui apeurait par les pirates, même les plus féroces. La vague rouge… Tout le monde la redoutait, la craignait mais personne ne mettait de mots dessus. Anne voyait cela comme une malédiction, un cauchemar qui s’abattrait sur elle pour la faire tomber. Et il revenait à Georges de trouver l’origine de ce mal afin de l’éliminer.
    Elle souleva le capuchon en cuir qui recouvrait son crâne et en tira un papier sur lequel elle avait dessiné une vague peinte en rouge. Les matelots ne savaient pas lire, généralement, aussi un dessin lui paraissait plus approprié. Jusqu’à présent, son investigation n’avait rien donné : elle n’avait récolté que des grognements et des rires moqueurs ; peut-être que de mettre Mousse-Tâche dans la confidence l’aiderait à trouver un semblant de piste ?
    Il observa le papier un petit moment et son teint, déjà livide, blanchit davantage, faisant ressortir ses nombreuses taches de rousseurs.
    
    — Y a des rumeurs t’y vois. On dit que l’capitaine a fricoté avec sirène t’y vois. Et qu’là sirène veut s’venger parce qu’il lui aurait brisé l’cœur. Moi j’dis que c’est conneries. Y en a d’autres qui disent que c’est un navire hanté. Le Red Wave. Ils entendent chanter la nuit. Une voix de femme, triste. Et ça parle toujours du Red Wave. Moi j’ai jamais entendu, t’y vois, mais ça fout les chocottes. Les gars commencent à avoir peur t’y sais. Ils doutent même du capt’aine.
    
    Georges n’en avait pas espéré autant ; pourquoi n’avait-elle pas commencé son enquête en parlant à ce jeune freluquet ? Peut-être l’avait-elle sous-estimé, finalement. Néanmoins, il lui était désormais possible de poursuivre son enquête et de faire part de ses avancées à Anne.
    Le lendemain, alors que le cri des goélands réveillait l’équipage, Georges avait déjà pris la plume pour lui faire part de la découverte. Elle omit volontairement de parler de la fameuse histoire des sirènes, n’y voyant qu’un conte de bonne femme et de pirate en mal d’amour. Le squelette lui exposa cependant le récit du Red Wave et la peur nocturne des matelots.
    Contre toute attente, Anne, buste dénudé, cheveux en batailles et les traits tirés par l’excès de rhum, éclata de rire en découvrant les mots écrits à la plume d’oie.
    
    — Putain, ya ! Alors ça s’rait ça ? Un fantôme ? Mon cul de sorcière ! J’ai pas peur d’un foutu fantôme. Le Red Wave, j’l’ai envoyé par le fond. C’était le rafiot de ma compagne, Mary Read. Mais t’vois, cette connasse des mers m’a trompé avec un marin d’eau douce. Et on ne trahit pas Anne, ya ! J’lai viré du Revenge à coup de pied dans le derche, ya. Puis un jour, elle est réapparue avec son Red Wave. Elle a failli m’exploser la coque ya ! Bah elle a joué, elle a perdu. Putain, ya ! Miss Tique ! Ramène-toi ici sac à puce, j’ai besoin de ton pouvoir de localisation !
    
    Elle déroula une carte des eaux des Caraïbes et calla les bords avec des bouteilles de rhum vides. Le chat sauta sur la table, ses yeux brillants fixés sur le squelette-de-bord. D’un miaulement sinistre, il s’assit délicatement sur la partie est de la map, renifla le tout et sortit une griffe après un temps d’inspection pour marquer l’endroit où se trouvait la carcasse du Red Wave.
    Il ne fallut qu’une demi-journée pour se rendre à l’épave. L’océan ne montrait aucun signe de colère et les cieux gardaient cette teinte bleue, avec une légère brise appréciée qui gonflait les voiles. Georges s’installa sur la figure-de-proue, une magnifique sculpture de la tête d’un chat, recouverte d’or et de peinture rouge, parfaitement assortie au reste du navire. Le squelette de bord y resta tout le temps du trajet, le regard fixé sur l’horizon, l’esprit emporté par le tangage. Les vagues se fracassaient sur la coque, jouaient une musique maritime, dédiée à l’aventure, à l’excitation et à la découverte.
    Quand ils jetèrent l’ancre, Georges était bien loin de s’attendre à ce qui allait suivre. Anne rassembla l’équipage sur le pont, le sabre au clair, prête à faire voler en éclat leur terreur. Le squelette rejoignit le groupe, intriguée et se laissa emporter par la ferveur générale.
    
    — La Vague de Sang approche apparemment ! La Vague de Sang me poursuit ! C’est ce que tout bon marin pense ! C’est ce que j’ai pensé ! Mais je ne suis pas une lavette, pirates, je n’ai pas peur ! Le Red Wave hante vos rêves ? Et bien je vais vous prouver que ce n’est qu’un cauchemar de merdeux ya ! Alors, qui fait dans son froc ? Pas nous, bande de mauviettes ! On est des pirates, ya ou merde ? On va faire péter cette épave et c’est Georges qui s’en chargera !
    
    Et merde…
    

Texte publié par Jérôme M. Keller, 1er septembre 2019 à 19h20
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