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Tome 2, Chapitre 1 Tome 2, Chapitre 1
Catherine…
    S’agissait-il d’un murmure ? De sa propre voix ? De son propre prénom ? Elle se souvenait parfaitement du froid qui avait mordu sa chair, craquelé sa peau et brisé son corps. Après des heures d’agonie, la mort vint enfin s’emparer de son âme. Les légendes parlaient d’un entre-deux, d’un lieu intermédiaire, d’un tunnel qui mènerait aux limbes. Elle, elle n’avait rien vu, si ce n’était les ténèbres, opaques et étouffantes.
    Puis un jour… des semaines ? Des années ?... Une lueur éclaira l’obscurité. D’abord simple flammèche bleutée, elle se transforma en véritable boule de feu prête à l’embraser. Mais elle n’avait pas peur et se laissa happer par la lumière.
    
    — Enfin tu t’réveilles, ouais !
    
    Elle ne ressentait rien, pourtant. Une migraine, peut-être ? Quelque chose qui contenait son esprit… Un réceptacle.
    
    — Catherine, hein ? C’tait marqué sur la boîte !
    
    Elle s’appelait donc bien Catherine. La voix insistait, continuait de la nommer, mais paraissait lointaine, troublée.
    
    — Bah, j’vais pas t’demander d’ouvrir les yeux, mais p’t’être que tu peux bouger ton crâne ? Oh, tu m’entends !
    
    Le son s’intensifia d’un coup, comme si ses oreilles s’étaient débouchées soudainement. Malgré cela, elle n’y voyait toujours rien. Catherine flottait dans une mer lumineuse, chaude et agréable quand…
    
    — Ah merde ouais… j’sais pourquoi ! Attends ! Y a du coton dans tes trous d’yeux. Pour protéger la marchandise, j’pense !
    
    Le voile blanc s’évapora et des silhouettes se dessinèrent dans son champ de vision. D’abord floue, incertaine, puis de plus en plus précise. Une tête ronde, souriante, un anneau dans le nez, la fixait de ses grands yeux bleus. Catherine bloqua un moment sur la dent en moins qui bosselait sa bouche et remonta vers ses cheveux hirsutes, d’un blond paille, coupé d’un côté, long de l’autre, aux mèches sales et regroupées en paquet.
    
    — Tu pourras pas parler de c’qu’on m’dit, mais j’mettrai au point une formule pour t’entendre, ya ? Ah, t’en as dans le pif ! Bouge pas !
    
    Ses doigts crasseux s’approchèrent de son visage ; Catherine voulut reculer mais elle comprit enfin qu’elle était allongée et qu’elle ne pouvait pas bouger. Aucun de ses membres ne répondait à son appel ; elle était à la merci des mains dégoûtantes de cette étrange femme. Les ongles grattèrent autour de son nez et retirèrent un morceau de coton. L’air s’engouffra dans ses narines, mêlé d’odeurs fortes et de parfums âcres. Une sensation de sel, de bois, de fer… Le mélange souleva son cœur et éveilla en elle un puissant désir de vomir. Catherine tenta de gesticuler à nouveau, de s’extirper de l’étau qui la retenait mais, rien n’y fit.
    Elle tourna la tête sur la gauche, sur la droite et se constata prise piège entre deux planches. L’horreur s’empara petit à petit de son esprit et écarquilla ses… écarquilla ? Elle se rendit enfin compte qu’elle ne clignait pas des paupières depuis son réveil, qu’elle ne respirait pas, qu’elle… Aucun cri ne quitta sa bouche quand elle l’ouvrit.
    
    — Ne t’emballe pas, le squelette ! Tu vas te casser les os !
    
    Le squelette ? La peur grimpa le long de sa colonne vertébrale et l’électrisa. Elle réussit à secouer ses épaules et donner l’impulsion nécessaire pour redresser son buste. Une sensation de vide l’envahit : sur son séant, elle pouvait désormais observer tout son corps. Où était passée la peau ? La chair ? Le sang ? Pourquoi… Pourquoi n’y avait-il qu’un assemblage d’os ? Elle avança sa main et manqua de s’évanouir en constatant l’étendue des dégâts. Elle joua avec ses phalanges, aussi blanches que lisses, remua chaque doigt avant de comprendre qu’il s’agissait bel et bien de son corps qui s’agitait. Son regard passait de ses bras, à ses jambes, au visage amusé de sa… Sa quoi ? Sa meurtrière ?
    D’un geste brusque et inattendu, elle se jeta à la gorge de la femme et empoigna son cou. Surprise mais plus vivace que Catherine ne le pensait, son adversaire s’agrippa au bras du squelette et donna un violent coup de poing pour la faire lâcher.
    Elle ne ressentait pas la douleur, juste les vibrations du choc qui se répandait à l’intérieur de ses articulations pour résonner dans le creux de sa cage thoracique. Catherine, gagnée par la perplexité, desserra son étreinte et laissa son bras retomber avec un cliquetis d’os.
    
    — Ça va mieux, ya ?
    
    Elle releva ses orbites vides vers son vis-à-vis enjoué. Visiblement, elle ne lui tenait pas rigueur de cet incident. Catherine opina du chef, incapable de trouver une réaction logique face à son état actuel. Pleurer ? Crier ? Hurler ? Elle ne le pouvait plus et n’en avait plus l’envie, a priori.
    
    — J’vois ! T’es nouvelle dans l’métier c’est ça ? J’savais pas que t’étais une novice ! Si j’avais su, j’aurais mieux préparé ton arrivée ! Catherine de Medicis, ya ? Dis donc, m’ont pas refourgué de la merde ! Enchanté Votre Majesté !
    
    À l’énoncée de son prénom, les morceaux se réassemblèrent un à un. Elle était Catherine de Médicis, reine de France, puissante sorcière et… victime de la Mort Blanche. Comment faire face à une telle ignominie ? Une telle condition ? Mais à cet instant, prise dans le tourment de sa mort, âme prisonnière dans son propre squelette, Catherine ne trouvait plus la force de s’insurger et de réclamer réparation. Elle baissa les épaules et accepta son sort.
    
    
~O~

    
    — J’suis Anne Bonny ! Ici y a pas de reine de mon cul ou de bourgeoise qui veut pas bouger son derche, ya ? J’suis le capitaine du navire et tout le monde m’obéit !
    
    La pirate avait convié Catherine à s’asseoir. Pieds sur la table, Anne l’observait, affalée dans un fauteuil, à mâchouiller un cure-dent. Le squelette préféra rester debout et s’avança timidement jusqu’à la baie aux vitres fissurées et tâchées de sel. L’océan s’étendait à perte de vue, paisible et magnifique, perlé ici et là de joyaux lumineux déposés par le soleil qui trônait haut dans le ciel. Catherine admira un moment l’écume formée dans le sillage du bateau ; elle oublia le faste de sa vie passée, son titre de reine, son orgueil de sorcière et se délecta de la nouvelle vie qui s’offrait à elle : porter un tricorne, un sabre à la ceinture et voguer à travers les mers.
    
    — L’étiquette de ton cercueil dit que t’étais une sorcière, ya ? Moi aussi ! T’veux un truc à boire ? Regarde !
    
    Anne claqua des doigts. Une étincelle s’en échappa et deux grands verres, décorés d’un morceau de fruit jaune et juteux, remplis d’un jus orangé, apparurent au centre de la table ronde.
    
    — J’appelle ça un « cocktail », ya ! Du jus, du rhum et un ananas pour faire beau ! Tu connais l’ananas ?
    
    La pirate s’empara d’un des verres et le porta à ses lèvres. Elle but sans interruption, avec la délicatesse d’un cheval à l’abreuvoir et, quand elle arriva au fond du récipient, le reposa. Un rot sonore quitta sa gorge.
    
    — T’veux pas boire ? Hé ! J’suis con. Tu peux pas ! J’peux ?
    
    Elle n’attendit aucune réponse et descendit le deuxième verre avec autant de ferveur que la première fois. Catherine en profita pour la détailler un peu plus : une chemise en lin, trouée par endroit, ne mettait décidément pas en valeur sa silhouette épaisse. Sous ses airs bourrus et malgré la cicatrice qui barrait sa joue, le squelette lui trouvait un certain charme.
    La bougie, dégoulinante de cire, vacilla quand Anne reposa lourdement le verre. Elle s’apprêta à reprendre la parole mais, à peine écarta-t-elle les lèvres qu’une créature longiligne sauta sur ses genoux et se faufila à toute vitesse jusqu’aux épaules du capitaine. Ce que Catherine avait pris pour un démon miniature n’était autre qu’un chat sans poils, à la peau rose piquetée de noir par endroit. L’animal pivota sa tête triangulaire vers elle et la fusilla de ses grands yeux verts ; englué dans ce face-à-face particulier, le squelette ne put s’empêcher de ressentir une pointe de jalousie à l’encontre du félin : lui, au moins, avait de la peau !
    
    — J’te présente Miss Tique, ya ! Pourquoi ? Parce que c’est une vraie teigne ! J’ai pas encore réussi à la faire parler mais bientôt je pense ! J’hésite entre « connasse » ou « merde » comme premier mot. T’en penses quoi ?
    
    Catherine ne répondit rien, ou, tout du moins, n’esquissa aucun geste capable d’exprimer sa pensée.
    
    — Bon, j’vais pas t’mentir, continua Anne sur le ton de la confidence. J’ai le don de prémonition, t’vois et j’ai vu quelque chose arriver. La vague de sang…
    
    Le squelette, si elle l’avait pu, aurait froncé les sourcils à cet instant.
    
    — La vague rouge, c’est la plus grande peur des pirates. T’vois l’genre ? Quelque chose de si gros que même moi j’en fais dans mon froc ! J’suis trop jeune pour crever, ya. Y avait pas grand-chose dans la vision, juste ce truc, cette vague rouge. Mais y avait toi, aussi ! Je t’ai acheté au service des squelette-de-pont. Normalement, y a qu’les corsaires et les lèche-culs du roi qui ont accès à ces services. Pas les vulgaires pirates. Mais j’sais gruger ! Capitaine et sorcière, rien d’mieux ! J’savais qu’il m’fallait une Catherine. Y en avait qu’une en stock et du coup… Te v’là !
    
    Le chat miaula. Un sinistre son.
    
    — T’es importante dans l’histoire. Donc tu vas enquêter parmi mes hommes. Ils osent pas me parler mais à toi, ils diront des trucs, j’suis sûre ! Ils se méfient pas des squelette-de-bord ! Bon… prête ? Suis-moi, j’vais te présenter à l’équipage !
    
    Anne se releva d’un bond. Miss Tique n’avait pas bougé, fièrement agrippée à la toge de sa maîtresse et continuait de défier du regard le squellete-de-bord. Le capitaine s’immobilisa à quelques pas de la porte, rota une énième fois et, poing contre la poitrine, se concentra les yeux fermés.
    Catherine reconnaissait bien là les signes de la métamorphose et son instinct s’avéra juste quand elle aperçut les premiers poils noirs apparaître sur le menton, jusqu’à ce qu’une épaisse barbe ne couvre complètement la mâchoire de la pirate. Ses pommettes s’écartèrent, ses yeux s’assombrirent et le reste de son corps s’élargit pour prendre un aspect plus masculin.
    Le chat ne bougeait toujours pas, l’attention rivée sur le squelette. Pour un peu, Catherine jurerait voir naître une rivalité entre eux deux.
    
    Les chants et les injures stoppèrent quand le capitaine apparut sur le pont, suivi de son squelette-de-bord, incapable de savoir où regarder. Éblouie par le soleil, attaquée par l’odeur forte de la mer et des hommes en sueur, Catherine se concentra sur Miss Tique, presque gênée par cette marée humaine, aussi sale que vulgaire.
    
    — Hé, bande de fond-de-tonneau, gronda le capitaine de sa voix dur. Nouveau à bord alors ne jouez pas aux lopettes ! J’vous présente…
    
    Anne, dans sa version masculine, se tourna vers Catherine et lui murmura un « merde, j’peux pas dire que t’es une femme, ils vont chialer leur mère… ».
    
    — J’vous présente Georges, ya !
    

Texte publié par Jérôme M. Keller, 20 juillet 2019 à 17h27
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