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Tome 1, Chapitre 3 Tome 1, Chapitre 3

La créature se débattait entre les doigts squelettiques de Georges ; la peau en lambeau de son visage se déformait à mesure qu’elle essayait de crier, de mordre et cracher son venin sur la squelettière mais la domestique tenait bon et ne comptait pas relâcher son emprise. Elle serra encore plus fort, tout en se dirigeant à petits pas vers le miroir.

Le démon gesticulait, son manteau de neige fouettant l’air mais rien n’y fit, il ne réussit à pas s’échapper et commençait à comprendre le sort qui l’attendait. Georges leva le bras, soulevant la Mort Blanche avec une facilité déconcertante ; dans cette position, prise dans l’étau du squelette, elle ne ressemblait plus qu’à une pauvre poupée en guenille, à la voix stridente.

Alors la squelettière songea à la formule, la répéta mentalement avant de voir ses phalanges s’illuminer s’enflammer ; le feu remonta le long de son bras, dévoreur, d’une couleur bleue, presque blanche et coula finalement sur le démon apeuré. Dans un dernier cri, il s’embrasa et se consuma, ne laissant derrière lui qu’une nuée de cendres étincelante. Quand enfin le silence revint, elles virevoltèrent autour de la servante avant de se faire aspirer par le miroir à la surface grise et ondulante.

Quand elle s’apprêta à savourer sa victoire, qu’elle allait songer à s’allumer une cigarette et l’accompagner d’un bon verre de whisky, Campbell, le rouge-gorge, se réveilla et pépia joyeusement. Interloquée, Georges tourna la tête vers lui et, trop tard, ne vit pas le coup arriver. Pourtant, le grincement d’une porte dans les ténèbres aurait dû l’alerter mais la voilà qui s’effondrait sur le sol ; elle eut juste le temps d’apercevoir une silhouette massive la surplomber, une matraque recouverte de runes anti-magies luminescentes.

Ah, le vaurien… il m’a désactivé ! Et elle sombra dans l’inconscience.

~O~

Une première pensée redonna de l’éclat à son étincelle de vie. Puis une deuxième… une troisième. Squelettière, d’abord. Catherine. Servir le thé. Nettoyer. Mission de nettoyage. Être une parfaite servante ! Le tout se mélangeait dans son crâne jusqu’à la réveiller complètement. Elle se remémora le combat, sa victoire et enfin le coup reçu sur la tête ; pour un peu, elle sentirait presque la bosse se former. Par chance, elle n’avait plus de cuir chevelu, ni de peau, ni de chair… aucun risque de ce côté donc.

D’ailleurs, être une squelettière avait cet avantage d’éviter de passer des heures devant une glace pour tenter de dompter une chevelure emmêlée : non, Georges se contentait désormais de passer une chiffonnette recouverte de cire et de lustrer jusqu’à ce que le tout brille et qu’une agréable odeur de cuir embaume la pièce.

La neige avait disparu et pas une flaque d’eau ne subsistait ; une aubaine car Georges n’aurait pas à s’expliquer auprès d’Idris et Adam et, raison de plus, ne passerait pas son temps à récurer. Elle dépoussiéra donc sa chemise de nuit d’un geste las quand son regard buta sur quelque chose d’anormal : dans le fond de la cage ronde de Campbell, une forme sombre et emplumée reposait. Il lui fallut quelques minutes pour comprendre ; l’oisillon était mort.

Son cœur absent manqua de s’arrêter dans sa cage thoracique. Elle s’avança doucement vers le lieu du crime, mains tremblantes et prit une profonde inspiration. La pauvre bête avait le cou brisé et son corps reposait sur un morceau de papier griffonné à la va-vite.

« Reste en dehors de mon chemin »

Un mélange de tristesse et de colère s’empara d’elle ; quiconque avait commis ce crime allait le payer cher. Déterminée, elle se dépêcha de rejoindre son cercueil dans la cuisine pour changer de tenue et passer sa robe noire de domestique. Toque blanche sur la tête, Georges était prête et ne s’arrêterait pas tant qu’elle n’aurait pas trouvé le coupable.

— Tout va bien Georges ?

Les trois coups habituels annoncèrent l’arrivée de la resplendissante Rebecca. Sept heures, comme tous les jours. Quand Georges ouvrit la porte du manoir, la meilleure amie d’Idris écarquilla les yeux et parut inquiète.

— Tu as une mine affreuse ma pauvre. Pour un peu, on pourrait imaginer les cernes sous tes yeux !

Georges voulait bien le croire. Elle haussa les épaules et invita la sorcière rousse à rentrer avant de l’accompagner vers la cuisine. Rebecca s’attabla et la squelettière entreprit de lui expliquer, à grand renfort d’une gestuelle dynamique et stressée, toutes les péripéties de la veille.

— C’est horrible ! Par les Sept Sacrés, Georges, heureusement que tu étais là pour combattre le démon. Pauvre Idris, qui peut bien lui vouloir autant de mal ?

La liste était trop longue pour dresser un portrait type ; escroquer et voler les riches n’aidaient pas à se faire des amis dans le milieu.

— Bon ! reprit la sorcière en soufflant sur la tasse de café que Georges lui avait servi. Déjà, on va s’occuper de ce pauvre animal et ensuite, nous allons enquêter avant qu’Idris et Adam ne nous rejoignent. Qu’en penses-tu ?

Georges opina ; elle avait complètement oublié de s’inquiéter de l’état de santé d’Adam. Cependant, ce benêt était pire que la mauvaise herbe : rien ne pouvait le terrasser.

Dans le salon, Rebecca récita la prière-sortilège pour apaiser l’esprit de l’animal décédé ; bientôt, une Faé de la Cour Fleurie apparut pour chevaucher l’âme de l’oiseau et l’accompagner jusque dans les limbes. Le corps se calcina alors ; Georges, menton baissé, resta quelques secondes silencieuse en hommage à son ami disparu.

— Tu dis qu’il y avait des traces de pas ?

La squelettière acquiesça.

— Du bruit dans la cave ? J’ai peut-être une idée, ne bouge pas, ordonna la sorcière, accroupie pour inspecter le parquet.

Elle approcha ses mains et posa ses paumes au sol pour conjurer son sort. A mesure que les paroles sibyllines quittaient sa bouche. Une fée de glace, invoquée par Rebecca, voltigea autour de la sorcière en papillonnant de ses longues ailes translucides. Sa chevelure, auréolée de cristaux, d’un noir de jais, tranchait avec sa peau laiteuse.

— C’est une révélatrice, expliqua Rebecca en se redressant. Montre-nous, s’il te plaît !

La créature s’exécuta et, d’un souffle de givre, révéla une silhouette masculine, aux traits indistincts. La réminiscence, fantôme meurtrier présumé, s’avançait prudemment vers la porte de la cave puis y descendit après un regard en arrière.

Elles le suivirent jusqu’à l’endroit où avait eu lieu le rituel macabre. Penchée au-dessus du cadavre du renardeau, l’apparition s’agitait et semblait tourner des pages. Il resta un moment dans cette position avant de se précipiter vers le fond du couloir et d’y rester caché. Le malotru avait donc observé Georges durant son enquête…

C’était à cet instant-là que descendit la squelettière pour découvrir le pentacle d’os et de bois. Lui continuait de la fixer et patientait. Un moment passa quand enfin il sortit de sa cachette et remonta les escaliers de la pointe des pieds mais un grincement résonna dans ce souvenir révélé. Celui de la porte, celui qui aurait dû l’alarmer avant de recevoir le coup sur la tête.

Fichtre ! Elle s’était faite avoir comme une novice. Toute cette histoire sentait le sapin.

— Récapitulons, proposa Rebecca en recoiffant ses longues mèches rousses. Nous avons donc un homme qui est entré dans le manoir cette nuit pour venir effectuer un rituel barbare, destiné à invoquer la Mort Blanche, avec pour cible Idris.

Georges versa du café fumant dans une tasse propre et le proposa à la sorcière en la rejoignant à table. La squelettière, incapable d’y voir clair, se roula une cigarette avec du trèfle séché, craqua une allumette et porta le tout à sa mâchoire pour inspirer une longue bouffée de fumée.

— C’est de la haute magie, Georges. Ça restreint donc les candidats possibles. Un tel rituel est presqu’impossible à réaliser.

L’adversaire s’annonçait puissant. Voilà qui l’arrangeait ; de cette façon, Georges n’aurait aucun scrupule à retenir ses coups.

La voix d’Adam résonna ; le druide descendait lourdement les marches et râlait à chacun de ses pas.

— Georges, il fait froid, bordel ! Tu as encore oublié d’allumer les cheminées ? J’espère que t’es pas encore en train de fumer !

Rebecca lui adressa un sourire contrit. La squelettière souhaitait soupirer pour marquer son exaspération mais la venue soudaine du druide, dans la cuisine, la coupa dans son élan : chemise débraillée, ses cheveux en bataille, Adam avait visiblement mal dormi. Le bas de son pantalon était rentré dans des bottes à la semelle boueuse. Georges les fixa un moment, s’imaginant le surplus de travail que lui imposaient ces chaussures crottées mais alors, quand il reprit la parole, la lumière s’alluma pour de bon dans son crâne :

— Tiens, salut Rebecca. Je dois vraiment être somnambule, je me suis réveillé complètement tordu avec les bottes au pied. J’ai un mal de dos !

Il s’étira et grimaça. Georges et Rebecca s’échangèrent un regard, choquées.


Texte publié par Jérôme M. Keller, 24 décembre 2018 à 12h09
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