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Tome 1, Chapitre 1 Tome 1, Chapitre 1

Année 1935, à Berlin. La neige tombait doucement sur la ville, par-dessus les crachats gris de cheminées et recouvrait les trottoirs d’une couche brunâtre et glissante. Les tensions entre pays voisins n’entachaient pas la vie des Berlinois, qui continuaient de vivre paisiblement malgré les rumeurs politiques.

Au manoir des Cent-Miroirs, Georges, domestique squelettière, astiquait mollement les vases en porcelaines ébréchés. Georges était un squelette, tout simplement. Ni peau ni organes… Juste des os soudés les uns aux autres par magie. Elle ne parlait qu’en signe, parfois écrivait ses pensées, mais n’articulait aucun son. Le matin, elle s’habillait d’une robe noire assortie d’une toque blanche et son tablier. Des souliers vernis recouvraient ses pieds. La domestique osseuse s’était faite experte dans l’art du café… D’où son appellation professionnelle de « squelettière ».

Le soir, elle passait une chemise de nuit épaisse et rose, s’enfermait dans son cercueil pour tenter de se reposer. Ce que tout le monde ignorait, et mêmes ses employeurs — le fameux Adam de Faÿ, prétendu détective et maître des arts occultes, ainsi que sa sœur et assistante, la sorcière Idris Anarzeüs — c’était que Georges se passionnait pour les enquêtes policières et s’activaient de temps à autre, souvent la nuit, pour résoudre crimes et mystères.

Ce jour-là donc, Georges travaillait, ou somnolait, selon les points de vue. Le manoir était dans un tel état de délabrement qu’il lui apparaissait inutile de trop s’activer. Un coup de balai, de plumeau… Tout ceci suffisait amplement. Le squelette terminait son ménage quand la clochette résonna depuis la cuisine.

Elle s’y dirigea et y trouva Idris, cette trentenaire blonde, cheveux courts, un visage rond et trop souriant. À ses côtés, son amie, Rebecca, bien meilleure sorcière que ne l’était Idris, connue pour ses dons de métamorphoses et ses exploits ésotériques. Ses longues mèches rousses ondulaient sur ses épaules et sautillaient quand elle riait. Les deux jeunes femmes prenaient le goûter. Tartine de confiture, beurre et pain de campagne garnissaient la table rustique.

— Veorves, est-fe que tu peux faire du thé ? F’il te plaît ? demanda Idris la bouche pleine.

La squelettière s’activa et laissa les sorcières à leur conversation.

— Où en êtes-vous de votre prochaine arnaque ?

— Pas très loin, je le crains, soupira la blonde. On a du mal à tomber d’accord sur un scénario plausible.

Georges avait déjà tenté d’exposer ses idées au frère et à la sœur : des luthyns mangeurs de chair, des fantômes de brume, des disparitions ésotériques… Tout ceci aurait pu faire de parfaites histoires pour tromper les victimes et leur extorquer de l’argent. Mais Adam, trop fier et trop orgueilleux, préférait mettre au point lui-même les plans. Car Idris et lui n’étaient d’autres que des escrocs, des arnaqueurs : ils s’en prenaient aux riches, leurs faisaient croire à des malédictions, des mauvais sorts et autres bêtises puis proposaient leur service contre quelques richesses.

— Dommage ! Avec les fêtes d’Enahel, vous feriez un malheur.

Georges ferma le robinet et déposa la théière sur le feu.

— Tu sais Rebecca, j’ai l’impression d’être un merle sur sa branche qui casse les oreilles d’Adam à trop chanter. Il ne m’écoute pas vraiment…

— J’adore les oiseaux ! Ce sont de magnifiques créatures. Vraiment !

Elles continuèrent de discuter à propos des fêtes à venir, de la neige, de mode… Georges n’écoutait plus, servit deux tasses fumantes sous leur nez et s’en alla finir le récurage des escaliers.

Quelque chose la troublait cependant : il faisait de plus en plus froid, malgré le feu qui ronronnait dans l’âtre et les nombreuses chaudières à bois. La domestique, armée d’un chiffon, s’occupa des vitres et, à la vue du manteau blanc qui recouvrait l’allée, en oublia ses craintes. Le manoir était tout simplement mal isolé.

L’horloge berlinoise sonna les vingt heures. Le moment pour elle de retirer son tablier et de s’emmitoufler dans sa robe de chambre et ses Charentaises. Georges traversa le salon vide ; Adam et Idris bavardaient dans le bureau, la porte close.

Campbell pépiait dans sa cage ; le petit rouge-gorge, recueilli une année auparavant, s’excitait joyeusement chaque fois qu’il apercevait la squelettière. La domestique l’avait nommé ainsi après l’avoir sauvé de la noyade dans un verre de whisky : depuis, elle le nourrissait de graines de tournesol et de ver trouvés dans le jardin, séchés et salés pour conservation. Après lui avoir distribué sa pitance, Georges profita du silence de la cuisine pour se fumer une cigarette de trèfle rouge avant de rejoindre sa boîte tapissée de velours.

~O~

Quand Georges ressentait le danger, une étincelle lumineuse s’allumait à l’intérieur de son crâne. Ce fut exactement ce qui arriva après minuit. La lueur orangée avala les ténèbres du cercueil et il faisait froid, si froid.

Le squelette quitta son lit, intrigué et légèrement angoissé : que pouvait-il bien se passer ? Pour un peu, Georges en froncerait les sourcils. Enveloppée dans son courage, elle s’enfonça dans l’obscurité du rez-de-chaussée, une chandelle à la main. L’air glacial s’intensifiait et malgré l’hiver, ce froid n’avait rien de naturel. George le devinait ésotérique, malveillant, démoniaque. La domestique n’avait plus qu’une chose à faire : agir.

Un claquement résonna ; le squelette sursauta et manqua d’en perdre la mâchoire. Le bruit provenait d’en bas. Elle tendit l’oreille, ou du moins ce qu’il en restait : elle eut l’impression d’entendre… des pages. Des vieilles pages… Des vieilles pages qui se tournaient, une à une.

La porte de la cave s’ouvrait et se refermait, en un grincement des plus désagréables. Elle se pencha en avant pour étudier le sol : des traces de bottes, formées de neige et de boue, salissaient le couloir et descendaient dans les profondeurs de la bâtisse.

À pas de loup, elle suivit les empreintes. Parfois, elle jetait une œillade en arrière, pour ne pas être surprise par un assaillant camouflé et recevoir un coup de couteau meurtrier. Même si George ne craignait techniquement rien — après tout, elle n’avait pas de cœur que l’on pouvait transpercer — elle ne souhaitait pas que ses os puissent être rayés. Peu étaient les squelettières encore entières et la domestique tirait une grande fierté de son apparence si soignée.

Rien ne vint en traître, mais la servante s’arrêta soudainement : sur les dalles du sol, à ses pieds, gisait un cadavre dans une mare de sang noirâtre, teintée de rouge.

Par tous les squelettes du cimetière… Le corps d’un renard au pelage blanc, perlé de gouttes rubis, reposait au centre d’un pentacle formé d’ossements et de runes en bois. Le liquide poisseux s’écoulait depuis son abdomen incisé et s’étalait lentement dans les interstices de la pierre. Une odeur flottait. Un mélange de cuivre, d’amande et de… fleur d’oranger.

Georges reconnaissait là le parfum du rituel. Ce même rituel qui l’avait tuée des années, des décennies, des siècles auparavant. Le squelette n’en était pas la cible pour autant : une photographie en noire et blanc, clouée sur la tête du renard, montrait le visage jovial d’Idris.

Et d’expérience, Georges devinait la suite : les trompettes de la mort résonneraient, accompagnées d’un chant. Ce chant d’Enahel. Le chant de l’annonciation, aussi puissant qu’une chorale, doux aux tympans.

On avait invoqué le démon de l’hiver, la mort blanche et Idris en serait la victime. Georges soupira : elle ferait des heures supplémentaires cette nuit.


Texte publié par Jérôme M. Keller, 9 décembre 2018 à 15h47
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