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Tome 1, Chapitre 1 Tome 1, Chapitre 1

Pour la dixième fois, au moins, Nils fit défiler les pages du magazine sans les voir. Une fois arrivé à la fin, il recommença. Ce geste répétitif ne paraissait pourtant lui apporter aucun réconfort, mais il s’apprêtait à reprendre son activité lorsqu'une voix l'interrompit.

-C'est bon, on a compris que tu étais stressé, maintenant laisse une chance à ce pauvre magazine.

-Qu'est-ce qui te faire croire ça ? grogna dans son coin, Nils.

-Le fait que tu massacres consciencieusement le papier en le froissant ou alors tu tentes de faire de l'ASMR pour te relaxer. Mais tu sais, j'aimerais pouvoir le lire sinon je ne l'aurais pas acheté.

Nils soupira et jeta le magazine sur la table basse, envahie par différents objets. Le déplacement d'air fit tomber au sol des papiers de bonbon, mais le propriétaire du lieu ne s'en formalisa pas.

-Sérieux, tu as acheté un magazine pour faire des créations en carton sur le thème de Noël ? Et le pire, c'est que tu as payé 7 euros pour cette merde !

Devant lui, les yeux de Kamu s’illuminèrent d'un éclat nouveau.

-Il te montre comment faire une maison pour les chats avec des décos trop mignonnes !

-Tu n'as pas de chat !

L'autre fit la moue.

-Un jour j'en aurais un !

Nils jeta un coup d'oeil à sa montre. Avec un peu de chance, le temps aurait filé. Sa propre stupidité le blasa. Il espérait quoi ? Que deux jours s'étaient écoulés l'air de rien, en l'espace d'une conversation ?

Passant la main dans ses cheveux bruns, il repoussa les quelques mèches qui lui descendaient dans les yeux, vers l'arrière. Pendant ce temps-là, ses doigts tapotaient nerveusement sur l'accoudoir du canapé. Cela ne paraissait pas gêné son interlocuteur, qui continuait de le fixer, en restant planter comme un piquet.

-Kamu ?

-Oui ?

-Tu veux bien te remuer le cul, pour une fois. Je te rappelle qu'il y a un horaire à respecter.

L'autre prit l'air vaguement blessé, avant d’acquiescer. En vérité, il s'en fichait sûrement.

-Ok. Je prends quelle forme ?

-Celle que tu veux.

-Une fille alors. Tu m'as présenté comme ta petite amie, non ?

-J'ai juste dis que je ramènerais quelqu'un. Ca te laisse le champ libre.

-Très bien.

L'autre eut un drôle de sourire, il s'approcha de lui, jusqu'à être très près et Nils se mit à craindre le pire.

-Je sais. Dis-moi, c'est quoi ton fantasme ?

Nils soupira.

-Tu veux savoir ça, là, tout de suite ?

L'autre hocha la tête. Sachant qu'il ne pourrait pas y échapper le brun approcha sa bouche de son oreille, il lui chuchota :

-C'est que tu fermes ta gueule pendant cinq minutes et que tu prépares en quatrième vitesse !

Kamu recula, la déception était visible sur son visage, avec encore cet air faussement froissé. Finalement, il ne pu tenir et éclata de rire.

-T'es vraiment pas drôle !

-Tu vois, ça a marché dix secondes…

Son interlocuteur tourna les talons, et disparu dans sa chambre. Il voulut claquer la porte coulissante, mais celle-ci se rouvrit après avoir vivement tapé dans le mur. Il laissa échapper un juron, déçu d'avoir raté sa sortie triomphante.

Nils se leva et fit quelque pas dans l'appartement. Il s'arrêta lorsqu'il posa le pied dans un paquet de barres chocolatées. Laissant courir son regard sur le sol, il y trouva des papiers vides, des restes de nourriture, des livres, des cd éparpillé partout.

-Quel bordel, murmura-t-il entre ses dents.

Evitant les obstacles qui jonchaient le chemin, il gagna la minuscule cuisine. Le spectacle était aussi chaotique. L'évier débordait de vaisselle, la table était plein de boite de céréales, de biscuits ou de contenants vides.

Nils ouvrit un placard, rien n'y était rangé. Cela paraissait logique puisque tout était disposé aux quatre coins de la pièce. Du regard, il chercha la trace d'un pot de café, mais n'en trouva pas. De même, il n'y avait pas de cafetière.

Continuant ses recherches infructueuses, il finit par renoncer. Attrapa un sac-poubelle, qui trônait sur celle-ci et entreprit de le rempli avec tout ce qui lui tombait sous la main. Dans cet appartement, c'était d'une facilité déconcertante. Suivant le chemin des déchets, il retourna dans le salon.

-Y a pas de café, chez toi ?

-Non, mais y a du chocolat chaud ! Une super recette de Noël avec de la canette et des pépites qui flottent !

-C'est bon, j'ai passé l'âge…, marmonna-t-il pour lui-même. Pépites qui flottent… On arrête plus le progrès...

Il était toujours en train de se battre avec les papiers de bonbons disposés au sol, lorsqu'une jeune femme apparu devant lui. Elle portait pour seul vêtement un sweat-shirt vert kaki trop large et élimé qui dévoilait une de ses épaules. Le tissu lui descendait juste en dessous des fesses et dévoilait ses longues jambes couleur miel.

Avant même qu'elle puisse ouvrir la bouche, Nils s'était écrié :

-Non !

Elle fronça les sourcils déçue.

-Non ? Ca te plaît pas ?

-Sérieux, c'est quoi cette tenue ? Tu vas sortir à moitié à poil ?

L'autre lui sourit.

-Mais non. Je voulais juste te montrer le corps, pour avoir ton avis.

-C'est parfait.

-Tu n'as même pas regardé…

-Je t'ai dis que j'en avais rien à foutre de ton corps. N'importe lequel fera l'affaire.

Il releva quand même la tête. Il devait avouer que Kamu avait fait du bon travail : une jeune fille aux grands yeux bleus lui faisait face. Le visage légèrement arrondi, avec des pommettes hautes et d'adorable fossettes aux joues, était très plaisant à regarder. Des cheveux châtains aux reflets dorés formaient de belles ondulations qui venaient caresser le milieu de son dos.

Il devait reconnaître que le résultat était intéressant. Seulement, il savait combien il était éphémère. Kamu changeait d'apparence comme de chemise. Chaque matin, Nils se demandait à qui il ferait face.

Baissant à nouveau les yeux, il lui fit signe d'aller se préparer.

-Grouille-toi de t'habiller maintenant, on a pas toute la journée.

-Tu ne fais aucun effort… Tu pourrais dire quelque chose de gentil.

-Ce sweat-shirt te va à merveille.

-C'est ça, fous-toi de ma gueule.

Kamu repartit en râlant. La porte frappa à nouveau le mur, avant de s'ouvrir à nouveau.

-Je mets quoi ?

-Mets ce que tu veux ! Si tu sais pas t'habiller à ton âge, c'est qu'il y a un problème !

-Non, ce que je veux dire, c'est est-ce que je dois mettre une robe de soirée ?

-Oui, t'as qu'à faire ça.

Nils jeta un coup d'oeil à sa propre tenue. Entre son jean et son pull gris, il ne donnait pas l'impression de se rendre à une fête. Non, il était juste dans sa tenue de tous les jours. Et l'autre qui voulait sortir sa robe et ses escarpins comme s'il allait monter les marches du festival de Cannes. C'était sûrement parce qu'il l'avait acheté et voulait s'en servir, il ne voyait que ça comme explication.

La porte coulissa à nouveau.

Kamu fit son apparition dans une robe rouge très près du corps, et surtout très courte. Nils fronça un sourcil.

-Alors ?

-Parfait pour aller faire le trottoir. Pour le reste, je te laisse juger.

Le visage de l'autre se ferma.

-J'adore cette robe.

Nils haussa les épaules.

-Dans ce cas, change de corps.

-C'est quoi le problème ?

-Tu n'as pas froid aux fesses, ça va ?

-J'ai une culotte en dessous. Enfin quand même !

C'était du Kamu tout craché. Ne jamais rien comprendre aux choses simples.

-Bon, je vais prendre l'affaire en main, sinon demain, on y est encore. Pas que ça me déplairait, mais on a quand même une mission…

Abandonnant le sac-poubelle, qu'il n'avait cessé de remplir, il fit coulisser la porte de la chambre de Kamu sans attendre son autorisation. La surprise se lut sur son visage alors qu'il entrait. Contrairement au reste de l'appartement, dans un désordre sans nom, la chambre majoritairement occupée par le dressing, était un modèle de rangement et de propreté.

Il y avait des vêtements de tous les styles et de toutes les tailles, s'adaptant parfaitement au mode de vie, d'un change-forme, incapable de choisir une apparence définitive et qui les alternaient chaque jour.

-Bon, elles sont où les robes qui correspondent à ta taille ?

Kamu désigna un portant. L'autre n'eut pas à réfléchir longtemps. Il se saisit d'une robe longue noir donc le tissu vaporeux tombait délicatement. Une fente sur le côté en dévoilait légèrement la jambe. Le tout complétait par un décolleté en « v » qui mettrait en valeur sa poitrine.

-Essaye ça.

-Elle te plaît ?

-On s'en fout, c'est pas le problème.

Sans attendre, Kamu fit glisser la fermeture du vêtement pour le retirer. Nils détourna rapidement le regard.

-Tu pourrais prévenir !

-Pourquoi ? Je croyais que tu t'en fichais…

Sur ce coups-là, il marquait un point, et il le savait. Il en abusait.

Nils reporta son attention sur le dressing.

-Tu as ma taille dans ta boutique ?

-Sûrement, j'ai déjà dû prendre une forme avec les mêmes caractéristiques physiques que la tienne. Fouille un peu, et tu trouveras.

Ne se le faisant pas dire deux fois, son ami commença ses recherches.

-Pourquoi tu me demandes ça, d'ailleurs ?

-Tu m'obliges à me changer…

-Je ne pensais pas avoir ce genre de pouvoir magique… C'est bien une première.

-Si tu mets une robe de soirée, je vais pas venir avec mes fringues miteuses. Faut bien que je fasse honneur à ma pseudo « copine ».

Un rire lui répondit.

-C'est bon.

Kamu lui sourit. Avec ce joli visage, c'était plutôt agréable. Seulement, ça restait Kamu, le type qui n'avait jamais la même apparence. Un jour une jolie blonde, le lendemain, un grand type brun… Il avait appris à voir au-delà de ça. Ses expressions réussissaient à transparaître à travers chacun de ses corps.

-Tu m'aides ?

-A quoi ?

-Remonte la fermeture.

Avec un soupire, Nils s'y résolut.

Ils restèrent un moment silencieux face au miroir. La robe flattait assez bien la silhouette de Kamu.

-Alors ?

-C'est bon. On prend.

-Tu ne préfères pas la rouge ?

-Mais tu m'emmerdes avec ta rouge. En plus, du rouge, merci la discrétion !

-Alors tu préfères celle-ci ?

-Au cas où tu n'aurais pas compris : oui, je préfère celle-ci.

Kamu resta silencieux, fixant son reflet dans le miroir.

-Ca baille un peu ou niveau du décolleté…

-Remplis-le alors. Y a plein de femme qui rêverait de pouvoir faire ça.

-Tu veux dire…

-Change un peu ce corps.

L'autre paru hésiter.

-D'accord.

Nils lui montra un costume.

-Je peux te l'emprunter ?

-Oui. Garde-le, si c'est ta taille.

-L'emprunter suffira.

Il disparut avec son bien sous le bras, laissant Kamu à ses réflexions, pour passer la tenue. Heureusement pour lui, la salle de bain de son ami était à peu près propre et contrairement au salon, disposait d'assez d'espace libre.

Il se vêtit rapidement. Une chance que le change-forme est de quoi à habiller tout le quartier. Enfin, une chance pour qui ? Après tout, il n'en avait rien à foutre de ce que les autres pourraient penser de lui et de ses fringues élimés. Pour peu, il aurait bien emprunté le sweat-shirt kaki, qu'il avait vu précédemment.

Il se reprit. Ce n'était pas pour lui ou pour sa famille de merde qu'il faisait ça. C'était pour Kamu. Son ami si étrange, son coéquipier qui avait accepté de venir passer le réveillon de Noël avec lui, tout en se faisant passer pour sa petite amie. Sur ce point, il n'avait rien demandé. Seulement, force était de constater qu'il avait raison : ça serait bien plus logique que se soit sa copine qui l'accompagne et non un auto-stoppeur qu'il avait rencontré sur le bord de la route.

Nils repensa à Kamu. Venir se faire chier un jour de fête, ça imposait le respect. Il devrait se montrer plus sympathique avec lui, mais n'y parvenait pas.

Il ressortit. Le silence régnait dans l'appartement. On aurait pu croire qu'il était seul au monde.

Ne voyant personne dans le salon, il frappa à la porte de la chambre, mais n'obtint aucune réponse. Après quelques instants, il entra et retrouva Kamu faisant toujours face au miroir. Il paraissait perdu dans ses pensées.

-C'est bon, ça me va.

Il n'obtint pas plus de réponses.

-Ho ! Je te parle !

Mais l'autre paraissait si profondément entrée en lui-même qu'il ne dit aucun mot. N'y tenant plus, Nils passa la main sur ses épaules et le secoua doucement.

-Hein ? Nils ?

-Non, c'est le père Noël !

L'autre souffla pour toute réponse.

-On peut y aller, déclara Nils.

Il ne fit aucun commentaire sur le comportement étrange de son coéquipier.

-Attends !

Il se mit à craindre le pire.

-Attends quoi ?

-J'ai pas de chaussure, de maquillage, de parfum, de coiffure…

-Ok, je choisis les chaussures. Mets le parfum ! Pour le reste, on verra en voiture !

-Mais je ne vais pas me maquiller en voiture. Tu as déjà essayé, toi ?

-Non désolé, c'est pas franchement mon truc. Encore plus en conduisant...

Kamu souffla.

-Vanille ou fleur d'oranger ?

-Je m'en fous !

-T'es toujours aussi agréable. C'est pour ça que t'as pas de copine !

-Je m'en fous.

-Tu manques vraiment de vocabulaire…

Nils lui mit une paire d'escarpins dans les mains.

-Tu sais marcher avec ?

-Mais bien sûr… Tout le monde sait faire ça.

Un froncement de sourcils de son interlocuteur lui apprit que non.

-Pour le parfum ?

-C'est quoi le choix crêpes ou biscuits ? Biscuits alors…

-C'est lequel biscuits ?

-Fleur d'oranger ! Suis un peu.

Nils quitta la pièce, en regardant sa montre. Heureusement qu'il était arrivé en avance. Il ne savait pas combien de temps cela prenait à Kamu pour changer de forme. Mais finalement, il prenait conscience de la lenteur de son coéquipier. En même temps, il s'éparpillait toujours. C'était presque pire qu'un gosse.

-J'ai pas fais ma valise, je prends quoi ?

-Ta tête, pour commencer !

-Très drôle !

-Des vêtements à la bonne taille. Après, c'est juste pour une journée alors pas besoin de venir avec ton armoire.

-Ma valise est enchantée. Si je veux, je peux mettre toute mon armoire.

-C'est à ça que tu utilises tes ressources magiques… C'est brillant. Je suis sûr que tu vas sauver des vies avec une telle puissance.

Tout comme lui, Kamu était un des rares mages de leur univers. Si le point fort de Nils était la force et le combat, ceux de son coéquipier concernait la magie ayant rapport avec l'environnement. Il pouvait facilement retrouver des objets, modifier légèrement la réalité, isoler les éléments magiques posant problème et bien sûr changer de forme. Quoiqu'il semblait le faire si inconsciemment que son ami se demandait si cela lui demander réellement de puiser dans sa magie pour réussir ce prodige.

C'était à cause de leur don respectif qu'ils s'étaient retrouvés à travailler ensemble. Kamu avait besoin de protection contre les mages qui n'avaient décidé de ne pas respecter les lois en vigueur. Quand à lui, il avait besoin de quelqu'un pour canaliser ses coups de sang, comme on le lui avait fait remarquer. Apparemment tabasser un mec qui se foutait allégrement de votre gueule après avoir tué deux gamins, était mal vu. Qu'importe Nils ne regrettait pas cet emportement. C'était grâce à sa colère qu'il était si fort.

-Je suis prête !

Le brun nota l'accord au féminin. Comme réussissait-il à ne jamais se tromper ?

Kamu apparu en poussant une valise à roulette.

-C'est pas trop tôt !

Il fit mine de ne rien entendre et continua sur sa lancée.

-J'ai pensé à un truc…

-Hum…

-Mon prénom. Il faut que j'en change. Alors voilà, je me présente, je suis Eva, ta jolie petite-amie ! Tu en penses quoi ?

-Tu en connais beaucoup des gens qui se présentent en disant qu'ils sont beaux.

-C'est tout ce que tu retiens ?!

-Y avait quelque chose à retenir, dans ce que tu disais ?

Kamu haussa les épaules.

-Appelle-moi Eva, c'est moi.

-Eva ? Pourquoi Eva ?

-Je ne sais pas. Je trouve ça beau et toi ?

-Ca va.

Ils quittèrent en silence l'appartement, et Kamu appela l'ascenseur. Nils ne put s'empêcher de regarder sa montre. Il avait toujours gardé cette vieille habitude, qui ne présentait que peu d'intérêt. Seulement, le besoin de savoir se faisait le plus fort, et une fois, l'heure lut, il devait avouer que cela ne l'aidait pas.

Lorsqu'ils entrèrent dans l'ascenseur, Kamu profita du miroir pour fixer son image. C'était comme s'il craignait qu'un détail le trahisse. Sauf que là, personne ne pouvait savoir qu'il était un change-forme.

-Merde ! lâcha-t-il soudain.

-Quoi ?

-J'ai pas pensé à la taille…

-La taille de quoi ?

-La mienne. Avec les talons, je suis plus grande que toi…

-Et alors ?

-Ca ne te fait rien ?

-Non. En plus, c'est pas comme si j'allais finir ma vie avec toi. C'est juste un réveillon avec ma famille de merde… Pas notre mariage...

-Quand tu dis ça, on croirait que tu n'aimes aucun d'eux…

-J'aime mon père. Pour les autres…

Il baissa les yeux.

-Ils ne m'ont pas accueillit avec gentillesse dans la famille.

-Tu veux en parler ?

L'ascenseur s'arrêta, les portes s'ouvrirent dans un petit bruit et les laissa descendre.

-Je te ferais le topo, dans la voiture. Faudra que tu mémorises le tout, ça ira ?

-Pourquoi ça n'irait pas ? De toute façon, je ne suis pas censé les connaître sur le bout des doigts.

-C'est vrai, mais plus tu en sauras, plus tu pourras remarquer les petits détails. N'oublie pas que notre temps est limité.

Ils avaient une mission simple : retrouver un pendentif que la mère de Nils avait eu en sa possession. Sans savoir pourquoi les instances supérieures avaient décidé qu'il devait se trouver dans la propriété du père de Nils. Le problème le plus important, c'était la protection magique enveloppant le collier. Elle allait expirer d'un moment à l'autre. Encore, un truc qu'on avait oublié au fond d'un tiroir et qui ressurgissait au moment des vacances d'hiver. C'est pas comme s'ils avaient eu une dizaine d'années pour s'en soucier.

Heureusement, lui était là, pour infiltrer sa propre famille. Même si cela voulait dire qu'il devait retourner dans l'endroit qu'il détestait le plus au monde, voir des gens qu'il ne supportait pas. Dire qu'il aurait pu être tranquille, chez lui.

-Détends-toi, tout ira bien.

Kamu lui, souriait indifférent à tout.

-Tu n'avais pas de projet pour ce soir ?

-Manger des œufs en chocolat, c'est un projet ?

-Laisse tomber.

Parfois, il avait l'impression que son coéquipier vivait la vie rêvée d'un enfant de huit ans. Manger des sucreries, ne pas aller dormir pour regarder les dessins animés et jouer à des jeux vidéos, semblait occuper tout son temps libre.

-La voiture est garé sur le parking, devant le bâtiment.

-La voiture ? On prend quelle voiture ?

-La mienne.

-Celle qui est minuscule, et toute cabossée ?

-Non, la ferrari que j'ai acheté pour l'occasion.

Kamu haussa les épaules.

-Tu es trop radin pour ça. Heureusement que je serais là, pour mettre en valeur la voiture.

-Te la joue pas trop non plus.

Ils continuèrent le chemin, en silence. Évitant ceux qui se pressaient pour sortir, avec une seule hâte, rentrer chez eux, pour voir leur famille et fêter le réveillon ensemble. Le change-forme occupait un petit appartement sur leur lieu même de travail. Un immeuble de bureaux tout ce qu'il y avait de plus ordinaire, pour des gens peu ordinaires. Presque tous des mages, même si la moitié d'entre eux ne possédait pas de grands pouvoirs, juste les perceptions nécessaires pour éviter le danger.

Au détour d'un couloir, il fallu qu'ils tombent nez-à-nez avec Sammy qui peinait à remonter la foule à contre-sens. Nils le connaissait bien, il avait été partenaire avant. Avant qu'il n'aille dire à tous qu'il avait tabassé un mec sans défense. Au fond, il s'en foutait, le plus gêné des deux, c'était Sammy.

-Salut.

Il les salua doucement, presque comme s'il avait peur de déranger. Ou alors il avait peur que Nils se jette sur lui, avec la même sauvagerie que pour ce type. Il n'en fut rien.

-Salut. Tu vas à contre-courant, Sammy…

-Ha, ça. C'est juste… Je dois donner un truc avant de partir, du coup, je vais y aller…

Son regard se perdit du côté de Kamu, qui attendait bien droit, avec sa valise aux pieds.

-Tu ne me présentes pas…

Soudain, il comprit. Ce crétin était venu lui parler juste parce qu'il avait vu son coéquipier à son côté.

-Eva, enchantée, déclara Kamu le plus naturellement du monde.

Avec ses conneries, il allait encore se mettre des gens à dos.

-Ravie, je suis Sammy, un collègue de Nils. Vous travaillez ici ?

Ca aurait pu durer encore longtemps comme ça, et bien que trouvant la situation cocasse, Nils prit sur lui de la faire cesser.

-Te casses pas la tête, Sammy…

-Je vois, c'est ta copine.

-On passe beaucoup de temps ensemble, mais il n'y a pas ce genre de relation entre nous.

-Ha…

L'autre paru soulagé. Il était vraiment con, et Kamu qui souriait comme un imbécile heureux. A croire qu'il était trop fier de sa connerie.

-Sammy, c'est Kamu !

Son interlocuteur eut un mouvement de recul.

-Quoi ?

Il tourna son regard vers la jeune femme, avant de s'éloigner.

-J'y vais. Et toi, t'es vraiment un gros con…

Nils s'interposa.

-C'est bon, tu es énervé et je peux le comprendre, mais ne t'en prends pas à lui.

-Tu joues les chevaliers servants ?! Ca ne te ressemble pas. Je te voyais plutôt en héros solitaire. Le monde contre Nils. Ha moins que…

Son regard alla de l'un à l'autre.

-Ok, je vois… Tu sais que c'est un mec à la base !

-C'est ça, à plus.

Nils le planta là, et reprit son chemin, Kamu toujours sur ses talons. Il tourna son regard vers celui-ci. Son visage était sombre, et il paraissait bouder comme s'il avait été pris en faute.

-Ca va ?

-Hum…

Sur ce coup-là, l'autre n'était pas loquasse.

-Pourquoi tu as fait ça ?

-Fais quoi ?

-Ne pas dire qui tu étais vraiment et te présenter sous un autre nom.

-Il fallait bien que je vois si ma couverture fonctionnait.

Nils leva les yeux au ciel.

-Elle a fonctionné un peu trop bien.

-C'est pour ça qu'il m'en voulait ?

-Oui. Ca et parce qu'il s'intéressait à toi…

-A moi ?

-Faut te le dire comment : il voulait sortir avec toi, il te voulait comme petite-amie, il voulait coucher avec toi, il voulait te…

-Ca ira, j'ai compris l'essentiel.

-Heureusement parce que là, je ne me voyais pas être plus explicite.

Kamu resta silencieux l'espace d'un moment. A croire qu'il réfléchissait au problème.

-Toi, tu me reconnais même si je change d'apparence…

-Ca, c'est parce que je t'ai posé un traceur magique dessus.

-Quoi ?!

-Comment tu voulais que je te reconnaisse autrement ? Tu n'as jamais la même apparence.

L'autre paru gêné.

-Tu l'as posé où ?

-Sur ton cul !

Kamu lui donna un coup de coude dans les côtes.

-Tu te crois drôle ?!

-C'était quand même un peu marrant…

-Non, ça ne l'était pas.

-Sur ton épaule gauche… Le traceur.

Aussitôt, son ami y jeta un coup d'oeil. Bien sûr, il ne vit rien. Et à moins, d'utiliser sa magie, il n'y verrait rien.

Ils sortirent et le vent froid leur fouetta le visage. Nils continua son chemin en ligne droite alors que son coéquipier restait en arrière à tirer sa valise et faire des écarts pour éviter les bordures, et les cailloux qu'on avait cru bon de mettre juste devant l'immeuble, pour faire joli. Des petits galets blancs, tout mignon qui se révélait être le diable en personne lorsque l'on portait des escarpins.

Nils se retourna et voyant les difficultés de son ami, rebroussa chemin pour empoigner la valise qu'il souleva sans le moindre problème.

-Tu as utilisé un sort de renforcement, souffla Kamu. Tu crois que c'était vraiment le moment, pour une pauvre valise ?

-Tu m'as vu faire de la magie ?

-Non, mais je vois bien que tu la soulèves sans problème.

Nils lui lança son plus beau sourire.

-Ce n'est pas que je l'ai activé, c'est que je ne l'ai pas désactivé, nuance.

L'autre en eut le souffle coupé.

-Tu sais que ça n'est pas bien. Ca puise dans tes ressources magiques pour rien.

-Oui, oui, ma chérie, c'est bien.

-Nils, je ne plaisante pas. C'est dangereux.

Il le savait. Pour cette raison, il ne le faisait pas souvent. Seulement, il avait vraiment besoin de courage, aujourd'hui. Cette soirée de réveillon dans sa famille lui miner le morale et il n'avait personne à qui en parler. Faire le con avec ses pouvoirs, c'était un moyen de décompresser.

-Avance !

Comprenant qu'il ne pourrait lui faire entendre raison, Kamu reprit sa route lentement. Il n'approuvait vraiment pas le comportement de son ami. Seulement, il ne pouvait pas y faire grand-chose pour le moment. Cela traduisait un mal-être plus profond, mais si Nils refusait de se confier, il ne lui serait d'aucun secours.

-Bon, tu viens.

-J'arrive, mais avec les cailloux, j'ai du mal à avancer.

-Je croyais que tu savais marcher avec ses putains de talons !

-Je sais le faire ! Mais pas dans les cailloux, murmura-t-il plus pour lui-même que pour son interlocuteur.

Nils avait déjà atteint sa voiture, qui se déverrouilla avec un bruit caractéristique. Celui-ci, en profita pour ouvrir le coffre et y glisser la valise, à côte de son propre bagage : un large sac de sport noir, qui paraissait avoir connu des jours meilleurs.

Kamu, qui l'avait rattrapé, passa devant lui, sans le regarder, avant une démarche sensuelle et déterminée. Ok, il savait marcher avec des talons. Il venait encore de marquer un point. Nils ne pu s'empêcher de sourire, il prenait tout tellement à coeur. Sous cette apparence, il était tellement féminin que tout le monde n'y aurait vu que du feu. Même lui, l'oubliait pendant quelques secondes.

Sans un mot, il tourna la clé, et la voiture prit vie en un instant. La radio se mit à cracher un chant de Noël qui lui stria les oreilles et il se dépêcha de l'arrêter. Ce n'était pas humain de faire des frayeurs pareils.

-Pourquoi tu as éteint ? C'était un chant de Noël !

-Ne me dis pas que tu veux écouter cette horreur ?!

-Je vois. Tu détestes ça…

Tout en sachant qu'il allait le regretter amèrement, Nils ralluma la radio pour se farcir une chorale d'enfant, chantant gaiement sur des cloches sonnantes, et de la magie de Noël. Cela ne faisait que lui donner envie d'utiliser la sienne pour le faire taire.

Brusquement, il tourna la tête, pour voir Kamu dont la voix devenait de plus en plus présente, déclamer les paroles, tout en dansant au rythme de la musique. Il ne comprendrait jamais comment quelqu'un pouvait aimer ça. Déjà, parce que c'était des enfants et que leurs petits voix chouinardes étaient insupportables et ensuite, parce que tout ce qui se rapportait à Noël était étouffant de mièvrerie.

La chanson prit fin, pour le plus grand regret de son coéquipier.

Rapide comme l'éclair, Nils lança le CD qui était dans le lecteur, et un air de métal, commença à résonner dans l’habitacle.

-J'aime beaucoup cette chanson, s'exclama ravi Kamu.

C'était à n'y rien comprendre. Soit il aimait toutes les chansons, soit il voulait être sympathique. Reléguant le mystère à élucider en arrière-plan, Nils fit faire une marche arrière à la voiture, avant de jeter un coup d'oeil à sa montre. Ils étaient dans les temps, et ce n'était pas grâce à son ami.

-C'est long comme voyage ?

-Je ne sais pas. Dans les deux heures, si on ne se perd pas.

-D'accord. On ne devrait pas se perdre. Tu as une carte, non ?

Nils secoua la tête.

-A l'air du GPS, Kamu se sert encore d'une carte routière…

-Eva ! Tu vas finir par te planter. Elle n'a pas besoin d'être chargée pour marcher la carte routière.

-Tiens, mais c'est qu'il est pas bête le petit Kamu !

-Eva !

-Eva si tu veux. Même si je comprends pas trop l'intérêt de ce pseudo.

-Tu crois que Kamu, c'est mon vrai prénom ?

-Non bien sûr que non. Encore plus quand les autres t'appellent Kamulot.

-C'est pas mon vrai prénom non plus…

-C'est l'instant révélation ?

-Non.

Kamu mit fin à la conversation plus rapidement que prévu. Il devait avoir touché un point sensible.

-Bon, je vais te faire le récap' de la bande de boulet.

-Tu les appelles comme ça, pour de vrai ?

-Sachant que dans le tas, tu as un femme qui se ballade avec un peau d'un renard blanc en guise d'écharpe et qui te dis qu'il n'a pas souffert parce qu'il est d'élevage et pas sauvage, je ne vois pas comment je pourrais les appeler. La bande de connards ?

-Pauvre renard…

-Oui, pauvre renard. Mais au moins, lui ne l'entend plus débiter des conneries.

Nils jeta un petit coup d'oeil, vers son ami qui fixait le sol, d'un air triste. Il aurait mieux fait de se taire. Kamu détestait la violence faite aux animaux. D'ailleurs sans l'interdiction qui lui avait été faites, il aurait déjà accueilli une ménagerie chez lui. C'était peut-être pour cette raison qu'on lui avait pas permis d'avoir un premier chat.

-Tu sais. Je serais vraiment méchante, si elle porte encore le renard, ce soir.

-Je te rassure, ça doit être passé de mode. Et puis, si tu es méchant avec elle, je ne t'en voudrais pas. J'aurais plus tendance à te soutenir.

-C'est vrai ?

-C'est mon rôle de soutenir ma petite-amie !

Kamu lui sourit, dévoilant ses jolies fossettes.

-Merci.

Nils se replongea dans la contemplation de la route. Il devait absolument trouver le chemin le plus court pour quitter la ville. Avec la circulation qu'il y avait, ce n'était pas simple. A chaque instant, une voiture, un vélo ou un piéton pouvait surgir.

-Je te dis tout sur eux, dès qu'on sera dans un coin un peu plus tranquille.

Kamu acquiesça.

-Tu m'apprendras à conduire la voiture, au retour ?

-J'ai une gueule à être moniteur d'auto-école ?!

Nils freina un grand coup, pour éviter un type qui avait visiblement choisi de passer devant la voiture, à cet instant. Sa survie devait sûrement en dépendre, et il allait mourir dans les prochaines secondes s'il regagnait pas l'autre côté de la rue.

-Putain, mais il est vraiment con, lui !

Énervé, il redémarra la voiture, en serrant les dents.

-Pourquoi tu prends pas des cours par toi-même ?

-C'est à dire qu'il me faudrait l'accord de Giles pour…

Giles leur supérieur, le gars qui lui avait collé la protection de Kamu. Dans leur duo, les choses étaient simples : il utilisait tous ses pouvoirs pour protéger Kamu et lui, devait tout faire pour l'empêcher de tabasser des innocents. Nils avait beau répété qu'il n'avait jamais levé la main sur un innocent, mais juste sur un connard qui avait tué des enfants et en profitait pour se payer sa poire, ça rentrée par une oreille et ressortait par l'autre.

Pour une raison qu'il ignorait, son coéquipier était sous la tutelle de Giles et n'était pas libre de décider par lui-même, pour certains aspects de sa vie.

-Il sait que tu m'accompagnes ?

-Il n'était pas pour, mais oui, il sait.

Kamu prit une grande inspiration.

-Si jamais il m'arrive quelque chose, il sera dans une colère noire et…

-Il t'arrivera rien. J'ai dit que je te protégerais alors relaxe, gamin.

-Gamin ?

-Ha pardon. Relaxe, Eva.

Ils échangèrent un sourire.

Nils savait bien que Kamu était spécial, déjà parce qu'on croise pas tous les jours un mec qui change d'apparence comme d'autres changent de vêtements, mais aussi parce que son comportement était étrange. Il n'avait jamais fait de remarque sur le sujet, mais Giles le tenait beaucoup trop à l'oeil pour que se soit anodin.

Enfin, ça ne changerait pas le comportement de Nils. Menace ou non de son supérieur, il protégerait son coéquipier, pour la simple et bonne raison qu'il était fait pour ça. A quoi bon être un mage de combat sinon ?

Il se replongea dans l'étude de la route et la réflexion sur l'itinéraire à prendre. Pendant ce temps-là, à son côté, Kamu chantonnait en accompagnant le poste de radio. A croire qu'il connaissait toutes les chansons de tête, et qu'il les appréciait.


Texte publié par Nascana, 9 décembre 2018 à 03h13
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