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L'histoire et les personnages sont issus de mon imagination et de ce fait m'appartiennent, tout plagiat est donc interdit conformément à l'article L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
    
     La page craqua et glissa tandis qu’Alicia la tournait, pourtant son regard ne se portait déjà plus sur le contenu de ses lignes imprimées. Il allait au-delà, vers la ville scandinave qu’elle voyait plus loin à travers le pare-brise, à plusieurs centaines de mètres de la voiture dans laquelle elle était assise. Tout autour d’elle, ce n’était que terres couvertes d’une épaisse couche de neige et de hautes silhouettes massives de conifères réunis en un bois qui formait un halo sombre peu distinguable sur le ciel sombre. La voiture était garée au bord du chemin qui serpentait jusqu’à l’entrée de Kiruna, ville perdue dans les landes de la Laponie suédoise. Chacune de ses bâtisses revêtait diverses décorations coruscantes qui en soulignaient les contours et ainsi elles illuminaient la terre neigeuse autour d’elles et tranchaient net dans la nuit noire dans laquelle elles étaient supposées être plongées, tant et si bien qu’Alicia bénéficiait elle-même de leur lumière. De nombreuses plantes étaient utilisées de la même façon dont ces fleurs nivéales au nom imprononçable, à la tige épaisse et vert-de-gris, aux pétales pâles et au port tombant. Un immense sapin garni de guirlandes et de boules rouges, blanches et dorées, dépassait des toitures, surmonté d’une large étoile brillante. Une semaine les séparait de Noël et le temps était venu de préparer les festivités à venir. Ainsi se tenait à l’heure actuelle le marché nocturne, installé depuis plusieurs jours. Tout était si emprunt de douceur en ce lieu, si joyeux et innocent… c’était comme s’ils n’étaient aucunement affectés par les événements actuels. Chose logique en un sens : c’était une région assez bien isolée du reste du monde, raison pour laquelle elles étaient venues ici. Paradoxalement, elle profitait autant de cette ambiance dont elle se tenait à l’écart qu’elle en souffrait ; le contraste avec sa réalité était si saisissant qu’il en soulignait la cruauté. Alicia déglutit et baissa les yeux vers le livre qui reposait confortablement sur ses cuisses, l’esprit définitivement ailleurs. Elle en était en partie responsable, elle ne pouvait que difficilement se plaindre. Ses lèvres se pincèrent involontairement tandis qu’un sentiment d’amertume, devenu familier ces derniers temps, grandit en elle. Elle referma alors l’ouvrage d’un claquement sec et agacé, dans un geste rageur et presque vengeur, ce qui la calma aussitôt. Elle ne le rouvrit pas ; elle savait qu’elle ne reprendrait pas sa lecture avant un moment.
    Le moteur était toujours allumé afin de conserver une certaine chaleur dans l’habitacle, ce qui lui évitait ainsi de faire face au froid hiémal qui régnait au-dehors. Pourtant, le ronronnement qu’il émettait était si ténu qu’il ne parvenait pas à couvrir les bruits extérieurs. Rien ne provenait du paysage sauvage si ce n’était le craquement des branches de pins et d’autres bois et le souffle du vent, d’intensité modérée. Au-delà du capot de la voiture s’élevaient un mélange de voix aux tonalités différentes depuis la ville sans que personne ne fût visible – l’endroit autour d’elle était désert. C’étaient surtout des rumeurs de conversation aux paroles indistinctes ; des échos de quelques rires qui, des fois, éclataient soudain dans le silence environnant avant de se dissiper ; et des chants. Au début, c’avait été faible mais ils s’étaient amplifiés et à présent, elle les distinguait parfaitement comme ils composaient une musique modulée qui accompagnait l’effervescence dans laquelle étaient plongés les habitants. Une chorale entonnait un chant de Noël qui, à ses yeux, était un classique bien qu’elle ne s’en remémorât pas le nom – quelque chose en rapport avec des clochettes. Elle aurait réellement aimé s’imprégner comme eux de l’ambiance des fêtes mais seule la nostalgie l’étreignait à l’entente de ces sons – dire que si rien de tout cela ne s’était produit… Elle serait là-bas, chez elle en France, à préparer les fêtes avec sa famille et ses amis.
    Mais les choses avaient changé et ce n’était plus possible désormais.
    Tiraillée par les regrets et par la tristesse, loin du bonheur simple qu’exprimaient les clameurs au-delà, elle ne réalisa que tardivement qu’elle n’était plus seule. Le sifflement s’accentuait en même temps que le vent forcissait mais ce n’était plus que l’air seul qui frappait les vitres ; des flocons tombaient dru autour d’elle, ce qu’elle constata en levant la tête tandis qu’une impression diffuse commençait à s’emparer d’elle. Une certaine anxiété naquit au même instant et l’envahit en quelques secondes. Rapidement, la chute de neige s’accrut et forma un rideau blanc qui flouta en partie le paysage alentour ; les contours de Kiruna s’estompèrent mais les lueurs multicolores demeuraient, indistinctes. Alicia cligna des yeux avant de les plisser en direction du chemin d’où devait revenir Emilia, partie dans le centre de la ville pour le marché, mais aucune silhouette n’y était visible. Elle tourna la tête de côté, vers les étendues blanches et vallonées et les bois obscurs, là d’où provenait cette sensation étrange. Elle écarquilla les yeux. Là où il n’y avait eu jusque-là que du vide dans les ténèbres à peine éclairées par les illuminations de la ville, se tenait désormais un renard blanc dont les yeux sombres étaient tournés dans sa direction. Il était droit et tranquille, comme s’il était tout naturel qu’il l’observât ainsi, les pattes enfoncées dans la neige, soumis aux éléments qui agitaient son pelage et qu’il traitait avec indolence. Nullement troublé, il en vint à s’asseoir sans que son regard ne la quittât un instant et se prit même à bailler – à moins qu’il ne parlât ? Ses babines se murent l’espace de quelques secondes. Alicia se raidit. La sensation venait de lui et même si elle n’en avait nullement croisé auparavant, elle devina sa réelle nature – rien d’autre ne lui venait en tête en vérité : un kitsune. Que faisait-il donc là et pourquoi la fixait-il ainsi ? Avait-il tenté de lui dire quelque chose, un avertissement ? Ce n’était pourtant pas eux qu’elles fuyaient !
    Avec un peu de retard, elle réalisa qu’il y en avait d’autres, cachés dans les bois et dans la neige, à une distance plus grande que le premier. Leurs yeux étincelaient dans le noir. Ce fut la seule chose qu’elle aperçut d’eux.
    Des crissements de pas dans la neige la tirèrent de ses observations et la firent sursauter puis se retourner brusquement. Elle soupira de soulagement lorsqu’elle reconnut la longue veste rouge écarlate d’Emilia qui s’avançait sur le chemin, des paquets dans les mains, et son inquiétude se dissipa en grande majorité. Elle saisit le livre qui reposait encore sur ses jambes pour le déposer devant elle puis elle attendit. La jeune femme ne s’attarda pas dehors plus que nécessaire mais comme elle luttait contre le vent, elle mit plusieurs minutes avant de rejoindre la voiture. Alicia refusa de vérifier d’un coup d’œil si le renard était toujours là ; le sentir encore était bien suffisant. Comme il n’approchait pas, elle se permit de le remiser dans un coin de son esprit même si une part d’elle y prêtait toujours une certaine attention.
    Emilia ouvrit directement la portière du siège conducteur et pénétra à l’intérieur en tendant les sachets vers Alicia qui les récupéra sans un mot, puis elle la referma prestement derrière elle, accompagnée d’un courant d’air glacial qui les fit frémir toutes deux. L’adolescente la fixa pendant qu’elle s’ébrouait et chassait comme elle le put à l’aide de ses mains les flocons déposés sur son bonnet qu’elle retira et sur les cheveux qui en dépassaient.
    — Ça a été ?
    Emilia avait mis plus de temps qu’elles ne l’avaient escompté mais en même temps, elle était revenue avec davantage de sacs. Alicia glissa un regard à l’intérieur du premier pour n’y voir que des boites empilées et des conserves. Si la plupart ne la surprit pas, le couvercle métallique couvert d’un imprimé sous la forme d’un dessin représentant l’une des principales attractions de la ville, l’Hôtel des glaces, attira son attention. Elle saisit la boite concernée pour l’en extirper tandis qu’Emilia finit par répondre :
    — Oui, ça a été de mon côté. Désolée pour l’attente, j’ai été un peu plus longue que prévue, j’ai regardé un peu plus attentivement ce qui était proposé dans ce marché. Et toi ?
    — Moi ?
    La voix d’Alicia était un peu distante alors qu’elle observait la boite sous toutes les coutures, intriguée. Elle lui faisait penser aux boites de chocolat ou de gâteaux en vente dans les boutiques de souvenirs mais jamais elles n’avaient prévu un tel achat. Elles n’avaient pas les moyens de se le permettre.
    Emilia finit par remarquer son inspection inquisitrice et elle sourit, un peu gênée.
    — C’est un paquet de gâteaux. Je n’ai pas pu m’empêcher d’en prendre un, histoire de… de se mettre un peu dans l’ambiance des fêtes.
    Alicia ne protesta pas ni n’émit la moindre remarque. D’un geste du doigt, elle arracha le papier autocollant qui liait le couvercle et l’ouvrit, dégageant à leur vue de nombreux biscuits secs alignés en rangs bien serrés. Comme la boite était également profonde, Alicia devinait qu’il y avait deux étages ; cela leur faisait donc une certaine quantité. Une bonne odeur en exhalait et si elle lui rappelait des souvenirs, le nom ne lui revint pas.
    — Ils sont à quoi ? demanda-t-il en se saisissant d’un premier.
    Elle croquait déjà dedans lorsqu’elle eut la réponse :
    — A la fleur d’oranger. Ils sont bons ?
    Alicia acquiesça d’un hochement de tête. Emilia s’empressa alors de l’imiter et prit un biscuit qu’elle coinça entre ses dents avant de récupérer ses courses pour les placer sur la banquette arrière. Ne resta plus avec elles que la boite de biscuits encore ouverte.
    — Effectivement, confirma Emilia après en avoir avalé une première bouchée.
    Elles mâchonnèrent quelques instants en silence pendant qu’Emilia redémarrait la voiture après qu’elle eut calé. Le vent décroissait à présent de même que l’intensité de la chute de neige, ce qui représentait une chance pour elles. Alors qu’elle forçait pour s’extraire de la petite fosse dans la couche récemment épaissie, elle jeta un bref coup d’œil à l’encontre d’Alicia et aperçut sa distraction.
    — Et toi, ça a été ? répéta-t-elle alors, se remémorant qu’elle n’avait pas eu de réponse.
    Alicia leva la tête vers elle, surprise par la question qu’elle n’avait que partiellement entendu.
    — Pardon ?
    — Il ne s’est rien passé durant mon absence ?
    Instinctivement, Alicia tourna son visage en direction de l’endroit où s’était tenu le renard, ce que nota la métamorphe. Il y était encore, immobile. Elle aurait presque pu le confondre avec une statue si elle ne l’avait pas vu se tenir debout quelques minutes plus tôt. Emilia le distingua à son tour alors qu’elle parvenait enfin à se dégager. Elle fronça les sourcils.
    — Il est là depuis combien de temps ? fit-elle alors qu’elle regagnait la route.
    — Depuis quelques minutes au moins. Ils sont plusieurs.
    Emilia acquiesça sans un mot. Songeuse, elle effectua une boucle pour prendre la direction contraire et s’éloigner de la ville. D’une œillade elle vérifia la position du renard ; il n’avait pas bougé. Elle finit par se détendre et par hausser les épaules, nonchalante.
    — Ce n’est pas étonnant, il est plus sage pour eux de rester ici. De toute façon, nous ne nous y attardons pas et ils n’ont aucun intérêt à nous suivre.
    Effectivement, ils ne le firent pas. Le renard blanc demeura à sa place et bientôt se dressa près de lui un de ses semblable, légèrement plus petit. Tous deux se contentèrent de suivre leur mouvement du regard et les observèrent tandis qu’elles s’éloignaient jusqu’à disparaitre dans l’obscurité striée de blanc. Ne resta plus comme seul témoin de leur passage que les traces de pneus que la neige eut tôt fait de recouvrir.

Texte publié par Ploum, 8 décembre 2018 à 21h52
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