Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 1, Chapitre 4 « Dans la peau d'un personnage » Tome 1, Chapitre 4
Après une nuit peu reposante, je me réveille dans la chambre d’hôtel que j’ai réservée pour être présente à mon premier oral du CRPE (1). J’avale un cachet de bêtabloquant prescrit par mon médecin ; mon stress a tendance à me paralyser malheureusement, il pense qu’au moins, mon cœur arrêtera de s’emballer comme un débile et ma tension de s’amuser au yoyo. Je m’habille, bois une petite bouteille de jus d’orange et relis mes feuilles de révision une dernière fois.
    
    Avec un soupir, je sors de la chambre avec un léger mal de ventre. Je descends en ascenseur avec un air de piano en tête ; j’éprouve l’impression fugitive de jouer un rôle, d’évoluer dans une existence qui n’est pas la mienne. J’avais écouté la Valse du Printemps de Chopin la veille, dans l’espoir de m’apaiser un peu. La musique tournait en boucle dans mon esprit, toujours avec ce sentiment de déréalisation. Il faut croire qu’elle est en adéquation avec la saison ; nous sommes à la fin du mois de mai.
    
    J’accélère le pas pour marcher jusqu’à l’ESPE (2). Il me faudra une bonne quinzaine de minutes, mais j’en ai besoin. On dit souvent que le sport ou les exercices physiques permettent d’évacuer le stress. Pour l’avoir testé à de nombreuses reprises, ce n’est pas systématique chez moi. Sinon, je n’aurais pas recours à des bêtabloquants, anxiolytiques, ou toute autre pilule rose qui m’aiderait à me maîtriser !
    
    Les derniers kilomètres, je les avale d’une démarche plus pressée. Contrairement aux autres années, je n’ai pas beaucoup d’avance avant le début de l’épreuve ; je crains même d’arriver en retard ! Je gravis les escaliers à toute allure. La Valse de Printemps laisse place à la Marche Funèbre malgré mes efforts. Maudite angoisse ! Je ne vais pas au-devant de la mort, mais d’un fichu oral ! Je ne joue pas ma vie ! Il faut être complètement givré pour se rendre malade à ce point… Hélas, c’est tout moi, et je ne suis pas encore parvenue à me débarrasser de ce comportement destructeur.
    
    Hors d’haleine, je me précipite dans le couloir et m’arrête devant la salle où je passerai trois heures à préparer mes deux sujets : l’enseignement de l’EPS et l’Éducation à la santé, puis sur le système éducatif. Aussitôt, une des surveillantes me fait signer deux feuilles. L’une est pour l’émargement, l’autre pour donner son accord ou non sur la présence d’une personne extérieure au jury. La sueur froide me saisit, mais je sens que c’est parce que j’ai un peu trop forcé. Je n’ai rien dans l’estomac à part mon jus d’orange. Heureusement, cela ne dure pas.
    
    Une fois assise et les sujets en main, je me mets au travail. Je m’immerge dans les exercices et ne pense plus à rien d’autre. Je m’efforce de ne pas songer au moment où je me produirai devant le jury. Mon mal de ventre se transforme petit à petit en gargouillis dignes d’un grognement animal ; loup ou n’importe quel canidé ? Je m’empourpre en priant pour que personne n’ait entendu. Il faut que je calme mes intestins ! La peur de lâcher une caisse en pleine épreuve s’empare de moi. Je finis par demander d’aller aux toilettes et, les dents serrées, je respire le plus doucement possible. Une des surveillantes m’y accompagne et m’attend à l’extérieur. Mes coliques me reprennent, comme si des lutins y dansent joyeusement. Je libère au mieux mes intestins et ma vessie, puis je me fustige : j’aurais dû emmener avec moi du smecta. Tant pis, j’en avalerai chez moi…
    
    Je retourne à ma place et termine de préparer mes sujets. L’heure fatidique sonne. Nous nous levons en silence pour ne pas déranger les candidats qui sont entrés bien plus tard que nous et qui continuent de plancher sur leur épreuve. Ils ont instauré un système de roulement auquel je commence à m’habituer – en même temps, cela fait trois ans que je tente de réussir mes oraux ! Malgré mon stress, mon ventre grogne de nouveau. Cette fois, j’ai faim. Une envie de praliné me saisit. Je soupire d’accablement. En plus, je meurs de chaud à cause du temps magnifique auquel on a droit depuis plusieurs jours ; il fait au moins 28 degrés à l’extérieur !
    
    Enfin, mon tour arrive. Alors que je pénètre dans la pièce, j’ai la sensation d’être dans une immense plaine neigeuse malgré la chaleur caniculaire qui y règne. Le soleil y entre à flots, telle une pleine lune dont les rayons scintilleraient sur le manteau virginal – je repense à mon loup intérieur qui grondait au sein de mon ventre tout à l’heure. Lorsque je tourne les yeux vers le jury, les deux personnes qui le composent me font l’effet d’un géant de glace qui me scrute de son regard impavide.
    
    Après les salutations d’usage, je m’assois et commence à traiter de mon premier sujet, sur l’EPS et l’éducation à la santé. J’ai dix minutes, pas plus. Je tiens le temps sans problème, puis les questions fusent. Je réponds du tac au tac, je domine ma peur. Le Professeur des Écoles et l’inspectrice ne me laissent aucun répit. Enfin, surtout l’inspectrice. Soudain, je me retrouve dans une nouvelle phase de déréalisation. J’ai chaud, j’ai mal à la tête, et voilà qu’elle m’interroge :
    
    — Que diriez-vous à votre élève pour le convaincre du bien-fondé de l’activité ?
    
    La bouche sèche, je bafouille. Je la tutoie sans le faire exprès, puis la vouvoie de justesse. J’ai l’impression de marcher sur ma future tombe. On y plantera des edelweiss, je suis prête à le parier. Je finis par la regarder d’un air pitoyable et par lui demander :
    
    — Excusez-moi, est-ce que je peux vous tutoyer comme si vous étiez mon élève pour être en mesure d’illustrer la situation ?
    
    Elle se renverse sur sa chaise et me rétorque, les bras écartés :
    
    — Eh bien allons-y, faisons du jeu de rôle !
    
    Je crois que je tombée dans la quatrième dimension. Mes sessions écrites de rp (3) avec ma sœur de cœur me reviennent en mémoire. Je me glisse dans la peau de la future enseignante que je voudrais incarner et me lance. La sensation d’être dans un état second demeure jusqu’à la fin de l’épreuve, même après avoir présenté mon second sujet et avoir répondu aux questions. Je quitte de la salle complètement vidée et ahurie.
    
    Je sors de l’ESPE, je téléphone à ma mère, puis je me dirige vers le point de rendez-vous que j’ai fixé avec mon co-voitureur de blablacar. Il doit me ramener dans ma ville d’origine. Mon mal de tête s’intensifie et la nausée me guette. J’ignore si j’ai réussi mon oral ou pas, si mon expérience des jeux de rôle m’a servi. Quoi qu’il en soit, je ne m’attendais pas à en faire dans ce contexte !
    
    Une fois rentrée chez moi, je peine à tenir debout jusqu’à 21 h. Ma migraine ne m’a pas lâchée malgré le cachet d’ibuprofène que j’ai avalé. J’ai dû être victime d’insolation pendant mon épreuve, en plus de mon angoisse. Vaincue, je finis par me coucher, pour me réveiller treize heures plus tard.
    
    Pour quelqu’un qui ne dort que six heures par nuit, c’est une première.
    
    J’ai passé un dernier oral au mois de juin, mais ni la chance ni l’incongruité de ma première épreuve ne m’ont permis de décrocher mon CRPE. Cependant, je sais désormais que le rp me colle à la peau.
    
    
    


    
    
    (1) Concours de Recrutement de Professeurs des Écoles.
    (2) École Supérieure du Professorat et de l'Éducation
    (3) Role playing

Texte publié par Aislune S., 15 décembre 2018 à 16h18
© tous droits réservés.
«
»
Tome 1, Chapitre 4 « Dans la peau d'un personnage » Tome 1, Chapitre 4
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1507 histoires publiées
700 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Eyneli
LeConteur.fr 2013-2020 © Tous droits réservés