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Tome 1, Chapitre 1 « Quand Google Maps perd ses repères » Tome 1, Chapitre 1
Lorsque je me suis réveillée ce matin, j’ai grogné contre mon horloge interne. Bien que je sois depuis deux ans et demi au chômage, elle fonctionne toujours aussi bien. 6 h 30, eh oui ! Je foudroie du regard mon pauvre téléphone portable qui n’a rien demandé, puis je me lève en frissonnant malgré mon pyjama étoilé super glamour et tout fluffy. J’enfile ma magnifique robe de chambre à l’effigie d’un âne, dont j’ajuste la tête-capuche sur la mienne en bâillant, puis je descends pour me préparer une boisson à la chicorée. En plus de ma mauvaise nuit, mon ami le stress vient me passer un petit coucou avec panache. Le pied – gauche – pour moi !
    
    Ce matin, je dois me rendre à une réunion collective très importante, sans quoi mes maigres ressources me seront supprimées fissa fissa : mon RSA, avec lequel je pars aux Bahamas ou grâce auquel je m’achète une luxueuse BMW, à ce qu’il paraît – entre nous, je n’ai pas le permis, je ne vois pas à quoi ça me servirait, hein. Après cette réunion, un entretien individuel se déroulera avec un membre du conseil départemental. Au-delà du fait que j’ai intérêt à ne pas manquer à mes obligations, j’ai toujours eu horreur de ne pas honorer mes devoirs. En tant que personne extrême de créativité, assistée cynique et chronique de la Vie au grand dam de sa Némésis la Mort, faignante dans le domaine du sommeil – Morphée ne comprend pas pourquoi je fricote tant avec l’insomnie –, illettrée pour le charabia de la bêtise, il y a de quoi écrire un super curriculum vitæ – ou mortem, selon le point de vue auquel on se place.
    
    Je consulte l’horloge de la cuisine. 6 h 45. Je suis large, je dois être au point d’accueil solidarité à neuf heures. La réunion et l’entretien dureront jusqu’à midi. Je me prépare assez rapidement. J’ai même le temps, après avoir flâné sur Internet, de vérifier sur Google Maps l’adresse renseignée sur ma feuille de convocation ! Bien que je sois convaincue que c’est au centre-ville, je veux en être sûre.
    
    L’instinct ne trompe jamais, je l’ai appris de la plus anxieuse des façons.
    
    Quelle ne fut pas ma surprise lorsque le repère sur Google Maps, d’un rouge fraise alors que je le préférerais fuchsia, apparaît dans l’est de la ville. Je fronce les sourcils, j’utilise même la vision satellite. Bon, je ne vois pas très bien les inscriptions sur le bâtiment que j’aperçois, mais il s’agit bien d’une tour. Après avoir regardé les numéros des lignes de bus que je dois emprunter, je ferme mon navigateur et me dépêche de m’habiller. Une heure plus tard, je revêts mon manteau, scrute le contenu de mon sac, puis sors de chez moi afin de prendre le bus. L’angoisse ne me quitte pas, je m’efforce de l’ignorer. Je ne comprends pas pourquoi, cette réunion n’est pas la mer à boire ! Mon rendez-vous à Pôle Emploi la semaine dernière était bien plus décisif, sérieusement…
    
    Je suis irrécupérable. J’ai des penchants pour l’anxiété, je l’avoue. Une satanée drogue dont mon corps rechigne à se priver – une histoire d’adrénaline et de dépendance à ce qu’il paraît. Cependant, je sens confusément que ce n’est pas comme d’habitude. Je ne vais pas tarder à en découvrir la raison.
    
    En parvenant devant l’arrêt de bus, je peste dans la barbe dont mon menton est pourtant dépourvu. Il est passé deux minutes trop tôt ! D’après les horaires des deux lignes que je dois prendre, j’arriverai pile-poil à l’heure au lieu d’être en avance. Je maugrée, sors mon livre pour me détendre et m’efforce de ronger mon frein. J’ai entamé une saga fantasy. Horreur et damnation ! Une sous-littérature, pire que le roman populaire, pouaaaaaah ! Elle est soi-disant bourrée de plagieurs qui sont incapables de la moindre créativité. Par contre, les mythes et légendes des diverses cultures de notre monde ne subissent pas tant d’opprobre ! Ils sont fous ces humains qui croient savoir ce qu’est the littérature.
    
    Oh, je m’égare. La faute à mon angoisse. Je lève les yeux.
    
    Le ciel est d’une tristesse aujourd’hui ! Je grelotte de froid sous ce gris blanc humide, malgré mes bottes, mes collants et ma jupe d’un tissu épais, mes deux pulls, mon manteau et ma casquette d’hiver. Je vous jure, si je suis bien vêtue, ce n’est pas pour briller. Je préférerais m’enterrer plutôt que de m’exposer !
    
    Les joues rougies à cause de l’extérieur, le cœur battant, je monte dans le bus qui arrive enfin. Le trajet global s’effectue tranquillement tandis que j’écoute de la musique grâce à mon MP3 aussi rond qu’un galet. Pourtant, durant le dernier quart d’heure, je consulte l’heure sur mon téléphone portable pendant que le stress forme une chrysalide au sein de mon ventre, tellement ses toiles s’agrippent et se propagent dans le reste de mon corps. J’ai même lancé Google Maps, dont le repère est toujours situé à l’est.
    
    Finalement, l’arrêt de bus qui m’intéresse apparaît. Je me lève et, pressée, je descends. D’un œil aiguisé par la nervosité, je cherche la pancarte qui m’indique le point d’accueil solidarité béni. Il est très exactement 8 h 57. Je peste, je tourne en rond, rien à faire. Comme je ne trouve pas, je commence à demander à des passants. Personne n’est en mesure de me répondre. Je finis par rejoindre un groupe de femmes vers l’entrée du bâtiment d’un bailleur social et leur pose ma question, le cœur grignoté par une sourde appréhension que j’essaie d’assommer à grands coups de la ferme ! mentaux. L’une des femmes me fixe avec étonnement.
    
    — Mais madame, c’est au centre-ville.
    
    C’est à ce moment-là que mon existence bascule de trois cent soixante degrés. Neuf heures tapantes s’affichent sur mon téléphone, que je tiens d’une main crispée et agitée de spasmes.
    
    Fébrile, le souffle court, la tête aussi secouée qu’une boule à neige, je compose le numéro du point accueil solidarité. De surcroît, la permanence téléphonique n’ouvre pas avant ces neuf heures qui sonnent mon glas ; si j’avais tenté de prévenir d’un retard avant cet horaire, je n’aurais pas pu ! Enfin, on décroche.
    
    — Allô ?
    
    Je respire. D’une voix emplie de sanglots, en bégayant, je leur expose mon problème. Google Maps m’a envoyé à l’est de la ville, je ne sais pas où il faut se rendre, je suis en retard alors que je ne le voulais pas… La femme avec qui je suis en ligne me répond d’essayer d’être là pour 9h15 maximum. Or, en bus, c’est impossible ! Je lui ai expliqué en plus que je voyageais en transports en commun ! Je regarde avec un air affolé les alentours. Je suis seule, livrée à moi-même, mes jambes sont prêtes à ployer.
    
    Elle me dit de venir quand même, qu’au pire, on me convoquerait de nouveau.
    
    Ma panique se transforme en terreur pure. Non. Ils ne peuvent pas me faire ça ! Je vois ma vie défiler. Je me vois condamnée pour être arrivée bien après l’heure, d’avoir fait exprès ; je me vois privée de mon revenu de solidarité active ; je me vois plonger ma famille dans une misère plus grande encore. J’ai la tête qui tourne, je crois que j’hyperventile. Emplie de colère et de honte envers moi-même, je me ressaisis. Aucun bus ne m’amènera à temps. Ma mère non plus n’y parviendra pas. Cependant, je finis par l’appeler en pleurs pour qu’elle m’emmène, car aucun autre choix ne s'offre à moi.
    
    Je me déteste. Une telle catastrophe ne s’est jamais produite auparavant ! Pourtant, ce n’est pas la première fois que je me déplace pour un rendez-vous, un entretien, dans des conditions bien plus difficiles que celles-ci ! Il me suffisait d’aller au centre-ville, je n’ai pas été fichue de suivre mon instinct ! J’ai préféré écouter Google Maps !
    
    Je marche dans le froid, les joues humides de larmes, le temps que ma mère me rejoigne. J’ai manqué trébucher à plusieurs reprises. Parfois, je cours à moitié, comme si ça peut changer quelque chose. Si seulement j’avais mon permis ! Malheureusement, je fais partie de ces gens qui sont assez bêtes pour l’avoir raté deux fois et pour avoir eu le toupet de ne pas pouvoir me le payer de nouveau.
    
    Je monte dans la voiture en quatrième vitesse et, sous mes yeux affolés, je la vois braver le Code de la route en faisant un demi-tour à la Matrix ! Elle grommelle :
    
    — Si jamais il y a les flics…
    
    Aussitôt, l’image de fourgons de police collant ma mère, sirène tonitruante au vent, surgit sous le voile de mes paupières. Je me raidis, me tasse sur moi-même, et me sens glisser dans la peau d’une malfrat qui pousse sa propre mère à être complice de ses méfaits !
    
    La route reste calme et personne ne nous suit. Les automobilistes conduisent tous comme des sacs à patates, rien ne change de l’habitude. J’expire.
    
    À tombeau ouvert, nous roulons, devons contourner tout le centre-ville à cause des sens interdits, des rues à sens unique, des voies réservées aux bus… Ma vie continue son kaléidoscope insolite dans mon crâne tandis que je me fustige intérieurement. Je suis clairement à baffer ! Essayez de vous contrôler en pleine crise de panique, haha…
    
    J’étais magnifique et sublimée par l’angoisse lorsque je suis descendue devant le lieu du point d’accueil solidarité à 9 h 20. D’abord, je cours comme un poulet sans tête dans la direction opposée aux portes coulissantes. Ensuite, je me retrouve à faire du patinage artistique sur le carrelage de la galerie commerciale où j’ai dû pénétrer ; j’avale les marches de l’escalier quatre à quatre pour parvenir au premier étage. La pancarte est là, face à moi ! Avant que j’aie mis le bout de ma botte dans le bureau de l’accueil, une femme se lève et m’appelle par mon prénom. J’acquiesce à bout de souffle, le regard larmoyant, la poitrine en feu. Je crois bien que j’ai l’air de m’évader de l’hôpital psychiatrique ; je ne serais pas étonnée que l’on m’y conduise pour que j’y recouvre mes esprits ! Je l’entends me dire d’une voix apaisante :
    
    — Détendez-vous, tout va bien.
    — Pardon, j’ai fait ce que j’ai pu, je…
    — On vous a attendue. Vous aviez jusqu’à 9 h 25.
    
    Ma respiration se bloque. Mon existence entière valse une fois de plus dans ma tête, mais à l’envers. Je ne serai pas punie pour mon audace d’être arrivée en retard. Je ne suis pas la chômeuse qui vit de ses alloc’ et qui sort des excuses fantaisistes pour ne pas honorer mes devoirs. Je ne suis pas la renégate qui ose se plaindre de survivre alors qu’il me suffit de traverser la rue pour trouver du travail ! Non ! Je ne suis rien de tout ça ! Je suis proche de la syncope !
    
    — Oh.
    — Suivez-moi, je vous conduis jusqu’à la salle de la réunion.
    
    D’un pas tremblant, j’obtempère tout en serrant nerveusement mon sac rouge contre moi.
    Tout est bien qui finit bien pour moi. Hélas, je me serais bien passée de ma petite odyssée ! Au contraire d’Ulysse, je n’ai rencontré qu’une seule divinité en la personne – pardon, l’IA – de Google Maps, et elle a bien failli ruiner ma vie ! Quoi qu’il en soit, Homère n’a qu’à bien se tenir !
    
    Je voudrais conclure sur une note positive : si je n’étais pas tombée sur des gens humains, ça aurait pu mal se terminer pour moi. Finalement, peut-être qu’une autre divinité a contré les odieux méfaits de Google Maps. Laquelle ? J’aimerais bien le découvrir. En rentrant chez moi, j’ai signalé illico presto le mauvais positionnement du repère sur la carte. Si Google Maps croyait s’en sortir comme ça, il se trompait lourdement ! Plus personne ne sera victime de sales surprises pour cette adresse-là en particulier.
    
    Du moins, jusqu’à la prochaine fois que Google Maps perde ses repères.

Texte publié par Aislune S., 16 novembre 2018 à 20h03
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