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Tome 1, Chapitre 6 « À Destination » Tome 1, Chapitre 6
Les jambes croisées sur le bureau, K contemplait la pièce désormais vide. Lui parvenaient encore les infimes effluves d’un parfum coûteux, dont il savourait chaque note avec délectation. Gourmet, il passa longuement sa langue sur ses lèvres afin de capturer les ultimes échos d’un baiser volé, cependant qu’il n’oubliait rien de l’incident passé. Les mains derrière la nuque, il fixait le plafond où le ventilateur n’en finissait pas de brasser un air vicié et saturé.
    — Pourquoi es-tu revenu ? maugréa-t-il.
    En haut, les lames jaunies tournaient sur elles-mêmes en une grotesque parodie de carrousel dont les chevaux auraient remplacés par d’énormes moutons de poussières grisâtres. Une cigarette entre les doigts, il tira dessus et inspira longuement la fumée comme pour en déguster jusqu’à ses plus infimes saveurs. Il n’écoutait pas les sifflements stridents de l’air qui circulait dans ses poumons fatigués, pas plus que les quintes de toux que lui vaudrait l’assouvissement de son vice. En fait, il ne prêtait plus aucune attention aux choses qui l’entouraient, pas même la mouche qui vrombissait à ses oreilles.
    — Fort bien, Monsieur K. J’accepte vos conditions. En échange…
    — Pas un mot de plus, mademoiselle… Athéna, susurra-t-il. Ce serait malvenu. Ai-je jamais trahi ma parole ?
    Derrière ses verres fumés, ses yeux scintillaient tandis que ses lèvres s’étiraient en un sourire presque sardonique. Elle l’avait remercié puis s’était retirée, plus rien ne la retenait. K l’avait regardée s’éloigner avec une indifférence feinte qui masquait mal son anxiété.
    — Et maintenant, que fait-on ? balança-t-il à l’adresse de son invisible reflet.
    Au-dessus de sa tête, une mouche tournoyait ; son corps noir et luisant filait semblable à une comète à travers la pièce. Elle semblait errer sans but, puis de temps à autre, elle se précipitait vers la fenêtre, qu’elle heurtait chaque fois un peu plus fort.
    — Et si on y allait, soliloqua-t-il comme il ramassait ses jambes ankylosées.
    Sur le portemanteau, un vieil imperméable taché et un borsalino sale traînaient. Depuis quand ne les avait-il pas revêtus ? Il ne s’en souvenait plus. Négligent, il essaya la sueur qui lui coulait à nouveau dans les yeux ; de larges traînées jaunâtres maculaient les manches de sa chemise. Un peu de cendres tomba sur son pantalon. Bête, il la regardait comme s’il s’interrogeait sur ce qu’il devrait en faire. Du plat de la main, il épousseta sa cuisse et un nuage gris s’éleva à hauteur de son visage avant de se métamorphoser en une pluie d’or, comme les rayons solaires frappaient la colonne poussiéreuse.
    — Quelle stupidité ! se morigéna-t-il soudain tandis qu’il sautait à bas de son fauteuil qui tressauta sous l’effort.
    Découpé dans le cuir, il devinait sa silhouette en creux et il contempla un instant son bas-ventre ; quelques bourrelets dépassaient, mais rien qui le dérangea. D’un geste négligent, il écrasa la cigarette à demi consumée et se racla douloureusement la gorge. Debout, il sentait l’air qui circulait avec difficulté dans ses poumons, tandis qu’il s’efforçait d’expulser la matière collante coincée dans son larynx. Un mouchoir plaqué sur la bouche, il demeura ainsi de longues minutes incapable de se débarrasser de l’intrus qui obstruait son pharynx. Autour de lui, l’air se coagulait, le temps épaississait et la mouche ne vrombissait plus ; une substance jaune piquetée d’écarlate tapissait le morceau de tissu. Derrière ses verres fumés, ses yeux lançaient des éclairs.
    — Chier ! lâcha-t-il entre ses dents, le mouchoir chiffonné entre les doigts.
    Silencieux, il semblait hésiter puis le rangea dans l’une de ses poches, avant de s’emparer d’un minuscule pilulier dissimulé entre deux encriers.
    — Et merde, faillit-il hurler, comme il balança la boîte contre le mur sur lequel elle se fracassa et se vida de son contenu ; sur le sol, des pilules aux couleurs fanées s’étaient répandues sur le parquet.
    Indolent, il se dirigea vers le lieu de son forfait, puis avec une lenteur toute calculée il écrasa avec soin les comprimés multicolores. Sous son talon, il sentait les grains se fragmenter puis devenir poussière, si fine qu’un simple souffle suffirait à la balayer. Lorsqu’il le retira, il n’en restait plus qu’un, d’un noir profond.
    — Au fond… pourquoi pas ?
    Amusé, il le recueillit et le déposa dans le pilulier éventré. La fermeture était endommagée, mais il n’en avait cure et il le glissa à l’intérieur de ses habits. Il fixa le mur désormais ébréché, puis s’en désintéressa. À sa gauche, suspendus à la patère, un vieil imperméable et un chapeau en feutre usé semblaient n’attendre qu’un geste de sa part ; il secoua la tête et claqua des doigts. À
    — Enfin ! s’exclama aussitôt une voix.
    — Ce n’est pas trop tôt ! renchérit une autre.
    — C’est qu’on finit par s’encroûter à force ! Alors K ! tu as levé quoi, encore ! poursuivit la première tandis qu’il se mire dans la psyché.
    — Je ne sais pas encore, marmonna-t-il les yeux rivés sur son reflet.
    — Même pas drôle, ronchonna la seconde.
    Mais K ne l’entendait pas ; derrière lui une ombre se découpait, gigantesque, si grande qu’elle aurait pu engloutir l’appartement si tant qu’elle en fut capable de son côté du miroir. Inquiet, il glissa une main dessus et la présence disparut. À la place se réfléchissait la silhouette d’une large armoire qui mangeait la moitié du pan de mur. K poussa un long, puis passa les mains sur les faux plis de son vêtement. Satisfait, il esquissa un sourire, rajusta ses lunettes sur son nez et s’empara du cornet suspendu à sa droite.
    — Allô ! La compagnie des Wagons-lits ?
    — …
    — À quelle heure part le prochain train en direction de l’Hélicon ?
    — …
    — Je vous remercie.
    L’acoustique posée sur son pied, il demeura un instant songeur. Il consulta brièvement sa montre.
    — Trois heures à tuer, murmura-t-il.
    Dans l’appartement, le silence régnait, même la mouche s’était tue, à moins qu’elle n’eût renoncé. De l’index, il appuya sur un interrupteur couvert d’une poussière collante. Dans les hauteurs, les pâles ralentirent, puis s’arrêtèrent nettes ; un mouton se détacha. Porté par un souffle invisible, il voleta quelques instants puis disparut.

Texte publié par Diogene, 1er avril 2019 à 08h28
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