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Tome 1, Chapitre 5 « La Malédiction de K » Tome 1, Chapitre 5
Au-dessus de sa tête, le ventilateur crème avait disparu, de même que le plafond miteux. À la place, elle découvrit une voûte céleste et obscure ; une église aux formes tentaculaires se dressait, tel un navire fantôme surgi d’un brouillard jaune. De ses éperons rocheux, des anges au regard creux surveillaient les cieux, dans lesquelles se faufilaient des ombres aux allures de démons. Parfois, elles se retournaient et dévoilaient des visages de terre aux couleurs passées. Au loin, d’immenses brasiers de poupées illuminaient le vaisseau de pierre qui baignait à présent dans un océan de sang. Piégés dans une réalité illusionnée, des oiseaux fuyaient à tire-d’aile, un enfant court dans un couloir, mais son visage demeurait plongé dans la pénombre, sous le regard attentif d’un ange décapité au corps mécanique estropié. De la cathédrale s’échappe les tintements d’un carillon semblables à un clavecin aux sonorités désarticulées. Derrière s’élèvent deux billes d’argent ; un ange aux yeux d’argent. D’entre ses doigts, la tasse glissa, mais ne tomba ; une main l’avait rattrapée puis reposée.
    — Que… murmura-t-elle.
    Mais sa phrase s’effaça de sa mémoire, autour d’elle la substance réelle se dissolvait.
    — La vie et la mort sont pareilles à des marionnettes, quand les fils sont coupés elles s’effondrent, lui susurrait une voix qu’elle ne reconnaissait plus. Ne bougez plus, mademoiselle Athéna.
    Dans le miroir, son visage se reflétait tandis que dans la pénombre les éclairs jaillissaient de toute part.
    — Qui peut contempler un miroir sans devenir mauvais ? Un miroir ne reflète pas le mal, il le crée. Le miroir ne donne jamais qu’un aperçu des choses, il n’est jamais inquisiteur, poursuivait-elle.
    Égarés, ses yeux fouillaient l’espace. Dans le ciel, les ténèbres avaient remplacé la lumière, l’arche de pierre était devenue poussière et voltigeait ; des silhouettes ne demeuraient plus que les squelettes affublés de masques grotesques qui couraient dans la voûte.
    — Où suis-je ?
    Mais les mots ne franchirent pas ses lèvres maintenant scellées. Entre les doigts habiles d’un maître invisible, elle n’était guère plus qu’une marionnette dont on aurait tenté en vain de trancher les fils. Face à elle se découpait le visage de K, avec son sourire en coin et son regard toujours dissimulés derrière d’épais verres fumés. Dans l’une de ses mains, un objet étincelait. Effilé, il tailladait, lacérait l’obscurité ensanglantée. Dans les fissures, elle crut apercevoir un rivage, comme un paysage déchiré sur une toile, mais une main voila sa vision tandis qu’un être murmurait à son oreille.
    — Un jour j’ai contemplé l’abîme et l’abîme m’a regardé. Au fond, ce n’est pas le monstre que j’ai vu, mais moi-même.
    Derrière, les sonneries aigrelettes d’un piano jaillissaient comme autant de dards acérés qui se seraient enfoncés sous sa peau.
    — Me suivrez-vous, mademoiselle ?
    La voix était chaude, semblable à une caresse. Pourtant, un frisson de terreur la saisit, effrayée par l’indicible. K était là sans être là. Diffuse, sa présence semblait être la substance même de l’espace où elle demeurait à présent. Autour d’elle, la voix ne cessait de murmurer, de lui chuchoter des promesses, de tendres secrets. Les yeux grands ouverts, elle n’avait de cesse que de désirer accrocher le regard inquisiteur de son invisible auteur.
    — Ne tentez rien. Pourquoi vous dérobez-vous ainsi ? Je ne désire que votre bien.
    Mais le ton dissimulait mal la colère qui animait la voix, furieuse de son hésitation, en même temps que le ciel se teintait de clair et prenait une couleur chair, soutenue par deux sphères où brûlaient des flammes vertes. La présence s’éloignait, ou plutôt se mourrait comme elle percevait le murmure confus de sa voix. À la place se dessinait le visage si étrange, si fascinant de K, dont le regard semblait vouloir percer les ténèbres qui l’entouraient encore. Un doigt posé sur les lèvres, il lui fit signe de se taire tandis que sa main jaillit un trait qui se perdit dans les cieux.
    — Toutes mes excuses, encore pour cette invitation impromptue. Hélas, nous n’avions guère le choix, lui glissa-t-il à l’oreille.
    — Qu’avez-vous vu ? s’enquit-il comme il se retirait ; autour d’elle la pièce reprenait sa place et bientôt elle ressentit la chaleur suffocante des lieux.
    — Une planète, je crois, souffla-t-elle, hagarde. Une sphère vierge perdue dans un espace inconnu, à la géométrie grotesque.
    Dans ses orbites, ses yeux roulaient en tout sens. Au plafond, un vieux ventilateur aux pales fatiguées tournait sur lui-même en un vain mouvement ; une mouche posée dessus frottait ses pattes l’une contre l’autre. Quelqu’un lui tendit un objet transparent. Il lui sembla qu’il contint un liquide, mais elle n’était plus certaines de rien. Dans sa gorge une onde glacée et brûlante à la fois s’écoula soudain ; elle toussa, ou crut le faire. Derrière deux abominables verres fumés, des yeux la fixaient, étrangers, impalpables, implacables ; deux prunelles incandescentes et indécentes. À ses tempes, elle sentit l’étau de la migraine se refermer sur elle. Déjà la douleur s’installait, diffusait dans sa chair et dans la pièce les lumières clignotaient. Dans ses poumons, l’air soudain devenu plus épais s’écoulait avec difficulté ; elle étouffait avalant à grandes goulées les bouffées viciées, aux relents d’ail et de tabac. Du fond de sa gorge, un jet de bile brûlant remonta qu’elle expulsa d’une violente quinte de toux tandis que la douleur refluait.
    — Comment vous sentez-vous ?
    La voix aérienne, presque envoûtante, lui parvenait au travers d’un voile cotonneux.
    — Je… je ne sais pas, suffoqua-t-elle.
    Penché sur elle, K la dévisage. Des rides d’expression couraient sur son front et son teint cendre contrastait avec la violence de son regard.
    — Cependant, je vous prierai de ne plus m’embrasser, ajouta-t-elle comme elle leva la main vers son visage.
    L’avait-elle frappé ? L’avait-il esquivé ? K la fixait toujours, son index retenait la paume de sa main.
    — Toutes mes excuses, mademoiselle, murmura-t-il.
    Surprise, elle ne décelait aucune ironie, aucune moquerie dans le ton de sa voix ; il était sincère.
    — Je crois que ce serait plutôt à moi de vous présenter des excuses, monsieur Khtulhu.
    Elle n’avait pas écorché son nom.

Texte publié par Diogene, 17 mars 2019 à 18h37
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