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Tome 1, Chapitre 4 « L'Autre » Tome 1, Chapitre 4
Il y avait K… et il y avait K, K, l’homme à la mine négligée, aux manières aussi avenantes que le seraient ses avances… et un autre K tapi dans son ombre, un être sombre, redoutable ; la mouche plantée à la pointe du crayon mine était un avertissement des plus explicites. Elle n’avait pas décroisé les jambes. Elle ne suait pas encore, mais cela ne tarderait plus avec la chaleur étouffante qui régnait dans l’appartement.
    Il y avait K… et il y avait K, K, l’homme avec les trois doigts redressés, au sourire narquois, au regard indéchiffrable et un autre, un autre K sournois, implacable. Autour de lui, les mouches ne volaient plus ; elle n’entendait plus les incessants bourdonnements de leurs ailes. Si elle avait pu, si elle avait sur, se serait-elle engagée dans les ruelles étroites de ce quartier mal famé.
    — Êtes-vous certaine ?
    Assise sur une banquette en cuir de bafflovi, elle se mordillait les lèvres à la recherche d’une réponse. Les mots venaient, mais demeuraient collés à son palais, se refusant à sortir de sa bouche. Malgré l’air rafraîchi de l’intérieur de la conduite, elle devinait la chaleur qui pesait sur la ville. Les passants marchaient d’une pas lourd ; du goudron fondu collé sous les chaussures, enfouis dans les ombres suffocantes des tours. La ville entière semblait fondre, enterrée sous des nuées de mouches noires et grasses qui avaient surgi de nulle part, dès les premières vagues. Au début, elles n’avaient qu’un simple désagrément, de celui que l’on chasse d’un coup de tête ou du revers de la main. Maintenant, elles étaient un fléau qui s’abattait partout où il leur était possible, attiré par les amoncellements des ordures qui macéraient au soleil, depuis que les éboueurs avaient décrété une grève générale. Une mouche s’abattit sur son poignet ; sa minuscule trompe noire furetait à toute allure, à l’affût d’un peu de nourriture. D’un geste, elle voulut l’écraser ; elle ne réussit qu’à rougir le dessus de sa main. Bientôt les tours de métal et de verre disparaîtraient et feraient place à des immeubles de briques poussiéreuses, suant la crasse et la misère. Figée dans une circulation au bord de l’apoplexie, la voiture n’avançait qu’à une allure fort modérée. Parfois surgissait le visage amorphe d’un mocheloube ; sa peau grasse perlait de grosses gouttes d’une sueur collante et glaireuse. Elle glissait alors, par une fente appropriée, une carte avec laquelle il pourrait retirer les quelques remords qui lui permettraient de survivre deux ou trois jours durant.
    Et maintenant, il y avait K… et il y avait K, K avec sa chaussette verte presque trouée, dont le pied répandait des effluves noyés par les odeurs de tabac froid, et un autre, si ancien qu’elle était incapable de lui donner un âge.
    Il y avait K… et il y avait K, K l’homme mal embouché, mal dégrossi, avec sa cigarette presque achevée et un autre, un autre K dont elle croyait apercevoir les contours.
    Au milieu des ordures, la voiture roulait au pas pour mieux éviter ceux des loqueteux et des crasseux qui erraient sans but ; certains poussaient un chariot devant eux, d’autres traînaient un môme au regard vide. Parfois, ils tendaient la main et quémandaient quelques vestiges, mais la plupart s’éloignaient pour trouver refuge dans les coins de ténèbres. Dans l’habitacle, les remugles fétides des lieux imprégnaient désormais ses habits et sa personne, à l’instar des nuées de mouches qui se collaient sur les vitres ; même les essuie-glaces n’en venaient pas à bout.
    — Est-ce que nous sommes bientôt arrivés ? soupira-t-elle, la figure tournée vers les cieux embrouillés.
    — Je l’ignore, madame, murmura le chauffeur, les mains sur le volant ; d’un geste brusque, il vira sur la droite pour éviter un monte-charge presque entièrement désossé.
    Perdue dans sa contemplation des lieux, elle repensait aux derniers événements, à ses choix. Elle pouffa, l’avait elle eu ? Paresseuse, la voiture se glissait au milieu d’une foule hagarde dont les yeux ne reflétaient plus qu’un semblant de conscience. Semblable à un serpent qui évoluerait dans une jungle impénétrable et cotonneuse, le véhicule s’enfonçait dans un lassis de ruelles et d’impasses Nerveuse, elle tira une cigarette de son étui mordoré. Derrière, la vitre fumée, le chauffeur demeurait impassible, attentif au moindre surgissement de l’ombre, tandis qu’il pénétrait dans un monde dont ils ignoraient tout des règles. Rien n’avait changé en apparence, seule l’atmosphère semblait devenir un peu plus étouffante encore, comme une présence dans l’air.
    K ne l’avait pas quitté des yeux. En fait, il l’avait épinglé, son mouchoir en coton contre la bouche, et elle ne pouvait s’en retourner. Cependant, vous n’alliez jamais le voir par hasard. N’était-ce point ce qu’il sous-entendait, avec ses allusions oiseuses à propos d’une volonté supérieure ? La pièce semblait s’assombrir, mais ce n’était que les mouches qui s’étaient agglutinées sur la fenêtre en une masse noire et compacte. En revanche, le masque de K n’en devenait que plus effrayant avec ses yeux luisants, dissimulés derrière une épaisse monture fumée, et son sourire enjôleur. Le verre toujours entre les doigts, elle but une nouvelle gorgée. La boisson était fraîche, cependant qu’elle chassait les humeurs noires qui l’assaillaient.
    — Qu’avez-vous mis dedans, s’enquit-elle d’une voix mesurée.
    — Rien que vous n’auriez refusé, susurra-t-il d’un ton empreint d’ironie.
    Elle baissa les yeux.
    — Merci, finit-elle par laisser échapper. Avirilis et syncaumire ?
    En face d’elle, K opina du chef.
    — Je vous l’ai dit, rien que vous n’auriez refusé de vous offrir, murmura-t-il.
    Sa voix zézayait légèrement. Était-ce un effet de la boisson ? À moins que ce ne fût la chaleur encore un peu plus étouffante ?
    — Ni l’un ni l’autre, mademoiselle Athéna, s’entendit-elle répondre. Je crains seulement que nous n’ayons quelque invité imprévu. Vous me permettez ?
    Sur sa chaise, elle se raidit ; elle ne l’aurait pas cru capable de la suivre jusqu’ici, surtout pas jusqu’à lui. K n’avait pas bougé de sa place. Rien ne permettait de penser qu’il allait esquisser le moindre geste ; au plafond le ventilateur tournait toujours au ralenti.c

Texte publié par Diogene, 6 mars 2019 à 16h04
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