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Tome 1, Chapitre 3 « Trois » Tome 1, Chapitre 3
Entre ses doigts, la cigarette achevait de se consumer et répandait dans la pièce des ronds azur et une fragrance qui lui rappelait la cannelle. Assis, ou plutôt vautré dans son fauteuil au cuir élimé, les jambes toujours croisées, son regard la fixait avec la même intensité que le ferait un entomologiste avec un insecte. L’atmosphère était presque irrespirable, poisseuse d’humidité ; elle porta la cigarette à sa bouche et tira dessus. L’extrémité rougeoyante grésilla un long instant faisant s’enflammer les brins de tabac. Dans ses poumons, la fumée se mélangeait aux molécules d’oxygène emportées par le flotrr écarlate. Les paupières closes, les lèvres entrouvertes, elle expulsa un long jet bleuté.
    — Pourquoi suis-je venue ? murmura-t-elle. Je me le demande…
    Soudain, elle ouvrit les yeux. K n’avait pas bougé. Les pieds posés sur le bureau, les mains passées derrière la tête, une ombre sur le visage, il était demeuré le même. Pourtant… elle l’aurait juré. Troublée, elle tentait de le surprendre, en vain ; ses yeux n’accrochaient que le vide ; un sourire narquois se dessinait sur ses lèvres, comme une invite au prodige.
    — Vous vous questionnez, n’est-ce pas ? ronronna-t-il comme s’il lisait dans son esprit ; il lui tendait un cendrier jauni couvert de suie.
    Juste un peu de cendres… Elle contempla sa cigarette à demi consumée un instant. Entre ses doigts, la fine et grise poussière filait. Au fond, ce n’était plus qu’une poudre blanchâtre entourée de noire qu’un simple souffle aurait suffi à disperser ; la même qu’elle avait retrouvé un matin d’été. De ce qui avait été un foyer, il n’était demeuré que les os calcinés, et elle avait pleuré..
    — Peut-être, rétorqua-t-elle d’une voix qu’elle souhaita ferme, mais d’où se détachait la détresse ; elle se raidit sur sa chaise.
    En face d’elle, K. ou plutôt celui qui se faisait appeler ainsi semblait amuser, sans pour autant se moquer. Il émanait de sa personne une impermanence qui le rendait insaisissable et en même temps si fascinant, si séduisant.
    — Non pas peut-être. Tous ceux qui franchissent cette porte se la pose, susurra-t-il.
    Ses yeux azur étincelaient de mille feux derrière leur épaisse monture aux verres fumés. Quelle était leur couleur à présent ?
    L’atmosphère s’alourdissait de plus en plus, s’épaississait, comme à l’approche d’un orage. Par la fenêtre, elle aperçut les ombres qui grandissaient, le soleil qui se cachait et les mouches, des nuées de mouches qui se pressaient ; elle les entendait. Cet homme, ce lieu, ce bureau, tout n’était qu’un immense mirage, un piège parfait. Mais qui était la proie ? Qui était le chasseur ? K. posa un doigt sur ses lèvres ; au fond une porte claqua, il n’avait pas bougé de son fauteuil. Pourtant… pourtant elle en doutait ; les jambes croisées, posées sur le bureau en désordre, il souriait toujours. Il applaudissait même ! Ses mains s’entrechoquaient, au ralenti comme si l’épaisseur de l’air l’entravait. Se moquait-il ? Elle aurait voulu croire que oui, car il y avait autre chose, quelque chose que ses lorgnons fumés demeuraient incapables de dissimuler, le même regard qu’aurait un chasseur pour sa proie. Mais ce n’était pas elle qu’il observait, car elle aurait alors péri d’effroi. Immobile ? L’était-il seulement ? Le temps d’un battement, le temps d’un frôlement, il lui semblait qu’il disparaissait. Elle cligna des yeux et la sensation de vertige s’évanouit. En face d’elle, il n’y avait plus que K, K dont le regard était caché par d’épais lorgnons fumés ; une mouche était empalée sur la pointe d’un crayon. Son sourire s’était éclipsé, il paraissait soudain très sérieux. Que s’était-il produit ? Quel prodige avait nourri ce lieu ? Les questions elles-mêmes n’avaient plus lieu d’être. En fait, elle s’interrogeait :
    — Pourquoi ?
    Elle contempla un instant la pièce, les murs malpropres, le parquet maculé de traînées noirâtres, le bureau en désordre et, par-dessus tout, l’homme, monsieur Khtulhu, mal rasé, mal peigné, malodorant, les pieds, dont l’un était nu, posé sur le plan de métal. Au-dessus de sa tête, le ventilateur poursuivait ses inlassables mouvements inutiles, sinon pour brasser un air de plus en plus vicié. Un tour, puis un autre, encore, toujours ; cela n’en finissait pas, semblable à un escalier sans fin dont les marches seraient sans cesse renouvelées. La bouche sèche, elle n’osait rien dire.
    — Vous avez soif, n’est-ce pas.
    Elle avait presque sursauté, mais n’en avait rien montré. Un verre était posé à côté d’elle, sur une tablette qu’elle aurait juré ne pas être là un instant plus tôt. De grosses gouttes perlaient sur son front, puis glissaient jusque dans son cou. Pourtant, il ne semblait guère s’en soucier ; d’une poche débordait un mouchoir qui avait vu de meilleurs jours.
    — Merci, murmura-t-elle comme elle trempait ses lèvres dans l’eau glacée, sans quitter du regard K qui paraissait se délecter de son trouble, malgré le sérieux qui se dégageait tout à coup de sa personne.
    Elle remarqua soudain qu’il avait replié deux des doigts de sa main droite, le pouce et l’auriculaire. Les trois autres, dressés, semblaient dessiner les contours d’une indéfinissable silhouette, mais ce n’était sans doute qu’un caprice de son esprit tourmenté.
    — Trois, mademoiselle Athéna, ronronna-t-il. Pas une de plus, pas une de moins.
    Les yeux étrécis, elle soutint le regard inquisiteur de son interlocuteur.
    — Bien sûr… rétorqua-t-elle d’une voix feutrée.
    Derrière lui, le soleil paraissait étirer ses derniers rayons si elle en jugeait par la couleur du ciel qu’elle entrapercevait par les lamelles de bois. Mais c’eut pu être tout à fait un effet du brouillard qui se sera levé et qui aura enveloppé le quartier de ses volutes toxiques.
    — L’on m’avait prévenu.
    Grave, elle semblait peser chacune de ses paroles, comme si chaque mot qu’elle prononçait la rapprochait d’une destination qu’elle désirerait ne jamais connaître.
    — Rancunière ? s’amusa K.
    — Peut-être…
    Elle tira une nouvelle fois sur sa cigarette cependant que l’homme négligé en faisait tout autant. Jeux de miroir, chacun à leur manière, ils se scrutaient, se défiait.
    — Alors. J’ai tout mon temps, mais vous ?
    Un jet bleu s’éleva vers le plafond, où il fut mis en lambeaux par les pales d’un ventilateur paresseux.

Texte publié par Diogene, 16 février 2019 à 07h48
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