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Tome 1, Chapitre 2 « La Quatrième Soeur » Tome 1, Chapitre 2
— Qu’est-ce qui m’amuse autant ? lança-t-il entre deux quintes poussives.
    — Damnée toux ! Ça n’en finira donc jamais ? songea-t-il.
    Mais c’était se leurrer. Il connaissait l’état de ses comptes et une occase comme ça, ça ne se représentait pas deux fois ; au moins aurait-il de quoi s’offrir une rallonge de quelques mois, jusqu’à la fois prochaine, s’il y en avait une, de prochaine. Il ricana. Bien sûr qu’il y en aurait une, il y en avait toujours une quand on se mourait à petit feu. L’immortalité avait cela de bien, on n’était jamais surpris. Et sa toux qui n’en finissait pas, rauque, rocailleuse, sèche ; ses poumons, plus creux encore qu’une grotte de Lascaux, ne lui laissaient aucun répit ; il bloqua sa respiration. Le diaphragme en feu, il retenait les secousses douloureuses et chaotiques de son muscle. Dans l’embrasure de la porte, la dame attendait toujours ; il apercevait son reflet dans la fenêtre crasseuse. Élégante dans un tailleur couleur abricot, racée, elle détonnait autant qu’un claquemerdeux au milieu d’une foule de roussins. Tout l’incommodait jusqu’à sa personne même, mais elle ne partirait pas. Impossible !
    — Vous ! finit-il par cracher, après qu’il eut terrassé le dragon tapi dans sa cage thoracique.
    Raide, elle ne put contenir un haut-le-cœur.
    — Holà ! Le prenez pas pour vous ! Y a rien de personnel. En fait, ça me le fait chaque fois que quelqu’un franchit le seuil de cette putain de porte.
    Sur son visage se reflétait une étrange désinvolture, il avait balancé sa phrase avec une sincérité désarmante, à présent que dans l’ambre siliceuse il apercevait le regard troublé de sa cliente. Enfin, cela devenait intéressant ; il sourit. Soudain, elle plongea une main dans son sac et en sortit un étui doré ; odeur de rose mêlée de jasmin.
    — Asseyez-vous donc ! Vous n’allez pas demeurer tout la journée sur le pas de ma porte, s’exclama-t-il, les yeux rivés sur l’extrémité de son pied et l’obscénité jaunâtre qui le narguait.
    — Non ! En effet, monsieur Kthu…, murmura-t-elle.
    Il lui sembla que sa voix zézayait de manière presque imperceptible. Accro ? Peut-être… quelle importance cela pouvait-il revêtir.
    — Appelez-moi K. Ce sera plus simple, rétorqua-t-il.
    Soudain, les gonds de la porte miaulèrent, grincèrent, soupirèrent. Un instant, il crut qu’elle ne refermerait jamais. Les paupières closes, il écoutait le bruit de ses pas, cependant qu’il s’imprégnait de sa présence, de sa conscience. Tendre, délicate, elle lui faisait oublier le feu impérieux qui rongeait l’intérieur de ses organes. L’air était toujours aussi lourd, étouffant ; l’été devenait interminable. Il étira ses bras où dansaient deux dragons jumeaux. Tout à coup, il n’entendit plus le staccato raide des talons hauts sur le parquet, mais le râle d’une chaise par trop vieille.
    — Vous ne faillez pas à votre réputation, monsieur K., susurra-t-elle avec une pointe de répugnance dans la voix, tandis qu’elle s’asseyait.
    Une épaisse couche de crasse et de poussière recouvrait les accoudoirs, et elle ne comptait pas les innombrables déjections nasales qui en maculaient la surface. Dans la surface vitrée, il devinait ses yeux errants, à la recherche du moindre amarrage où elle pourrait se raccrocher. Souris enfermée en compagnie de son prédateur ; elle n’aurait pu reculer. Toujours vautré dans le canapé, il faisait mine de rien et attrapa un kiwi à demi pourri qu’il goba sans même l’éplucher. Un pied dénudé ; l’autre encore chaussé d’un mocassin en plastine vert bouteille qui tombait à présent en copeau. Cependant, elle gardait le silence et demeurait maîtresse d’elle-même, malgré le dégoût que lui inspiraient les lieux. Admirateur de son sang-froid, il se délectait de son image renvoyée par la fenêtre maculée de taches, même s’il n’osait avouer le trouble qu’elle lui inspirait. Le ventilateur ne brassait plus l’air et l’atmosphère devenait suffocante ; sa chemise lui collait à la peau.
    — Vous me flattez, madame. Cependant, j’ignore si dans votre bouche cela sonne comme un compliment ou un reproche.
    Elle tripotait avec négligence l’une des innombrables cartes de visite qu’il semait à tous les vents.
    — Si vous n’étiez pas acculé, vous ne vous seriez pas donné la peine de franchir les limites de ce quartier, encore moins d’oser venir chez moi, poursuivit-il impassible.
    Un instant, leurs regards se croisèrent ; un mince sourire étira ses lèvres.
    — Une chose m’intrigue, monsieur K., murmura-t-elle.
    — Dites-moi ! Il n’y a rien que je ne devrais vous cacher, ma foi.
    Le visage reflété étira les yeux.
    — Ce S. devant votre nom. Que signifie-t-il ?
    Une vague orageuse sembla traverser les prunelles de son interlocuteur qui se ravise de suite.
    — Séraphin, madame. Séraphin Kthulu. Est-ce là la chose dont vous vouliez vous enquérir ?
    Boudeuse, elle n’ajouta pas un mot et d’un geste vif ouvrit l’étui qu’elle tenait entre ses doigts pour en sortir un fume-cigarette en ivoire.
    — Permettez !
    La flamme blonde lécha l’extrémité brune ; l’espace d’un instant, elle crut devenir folle.
    — Mademoiselle Athéna… La quatrième sœur, n’est-ce pas ?
    Maîtresse d’elle-même, elle enfermait les émotions qui se bousculaient dans son esprit. Froide, elle contempla son reflet dans la fenêtre ; il n’avait pas bougé. Allongé, plutôt vautré, sur le canapé, il souriait.
    — Merci pour la cigarette, jeta-t-elle.
    Ses yeux fouillaient avec intensité l’image dans la vitre aux teintes jaunâtres, celle d’un homme, ou plutôt d’une créature dans un costume d’homme, dont l’apparence n’aurait été qu’une feinte et une farce.
    — De rien, mademoiselle, ronronna-t-il. Sans rancune.
    Sa voix s’était faite soudain plus douce, plus aimable, plus lointaine aussi ; elle ferma les yeux et l’étrange sensation reflua ; dans la fenêtre, son reflet lui souriait toujours.
    — Et si vous me confiiez l’affaire qui vous amène en ces lieux de perdition. Vous n’avez quand même pas fait tout ce chemin pour compter les mouches écrasées.
    Le visage impassible, elle suivait les mouvements chaloupés de son interlocuteur. Flou, il donnait l’impression d’une absence, d’une inconsistance. Un instant, elle croyait deviner son prochain mouvement. Mais non, il demeurait insaisissable dès lors qu’elle croisait son regard. Sans doute était-ce la raison pour laquelle il portait ces affreux verres fumés.

Texte publié par Diogene, 17 décembre 2018 à 19h58
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