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Tome 1, Chapitre 8 « La chambre de Lord Jakob » Tome 1, Chapitre 8
Grey

    
    La formule lui parut bien trouvée.
    
    Rendre hommage pouvait aussi bien s’appliquer à la volonté de saluer la tombe du défunt, qu’à celle de rencontrer l’homme -et Grey avait cette intuition que quoi qu’il fut arrivé au Lord Jakob Wight, père d’Alleister, celui-ci n’était pas -encore ?- mort.
    
    Alleister se figea un instant, dévisageant Grey avec un regard d’abord indéchiffrable. Puis il hocha la tête avec aménité.
    « Bien entendu. Il est à l’étage juste en-dessous. »
    
    Grey savoura les expressions de stupeur de ses serviteurs. Tous trois, comme sans doute la plupart de ceux qui avaient appris la nouvelle de l’ascension de Lord Alleister, n’avaient pu qu’en déduire que son seigneur et père était, donc, décédé : ç’aurait dû être la seule circonstance dans laquelle le titre avait pu passer du seigneur à son héritier. Mais Grey se rappelait que l’invitation reçue ne faisait pas mention du décès de Lord Jakob comme il aurait dû être d’usage, ce qui laissait imaginer un mystère que Grey était bien résolu à percer.
    
    Penser plus vite -et mieux- que la plupart de ceux qui l’entouraient faisait partie des talents de Grey qui le distinguaient d’eux et justifiait à ses yeux, au moins autant que son ascendance, que ce soit lui qui les mène.
    
    Alleister Wight était déjà ressorti de la pièce, et commençait à descendre l’escalier vers l’étage inférieur : Grey lui emboita le pas, et chacun redescendit alors à sa suite. Le pas du Lord était vif et alerte : Grey ne doutait pas que sa célérité soit causée par la nécessité pour lui de conduire mille tâches dans le château pour répondre aux nécessités de l’événement, mais ce que sa démarche révélait également, c’est qu’il était un homme manifestement bien entraîné, et habitué à une discipline militaire.
    
    « Participerez-vous à la compétition ? », l’interrogea Grey avec une curiosité pas entièrement feinte, tandis qu’ils atteignaient le palier suivant.
    
    « C’aurait été mon plaisir sincère, croyez-moi. Mais il me faut aussi arbitrer les joutes, en plus d’assurer que tout se déroule convenablement : j’ai préféré renoncer. »
    La réponse était prévisible, et ne surprit pas Grey.
    « Vous rencontrerez mon frère Connor, en revanche », ajouta Alleister dans un second temps.
    
    Grey tiqua. Connor n’était pas le prénom qu’il avait gardé en tête après s’être renseigné autant qu’il avait pu sur la maison de leur hôte.
    « Vous voulez dire Seth ? »
    
    Alleister eut un sourire en coin.
    « Seth s’est absenté, malheureusement. »
    
    Tournant la clé dans la serrure comme pour couper court à la conversation, le Lord entrouvrit la porte, révélant une profonde obscurité au-delà. L’idée que la pièce aurait aussi bien pu être un cachot traversa fugitivement l’esprit de Grey ; il ne se sentit soudain plus si pressé d’y pénétrer.
    Alleister saisit le flambeau suspendu sur le palier, et s’engagea dans la pièce d’un pas souple, amortissant son poids comme pour étouffer le son de sa marche. Mickolas et Grey échangèrent un regard, et ce fut le maître d’armes qui entra le premier, la main nonchalamment posée sur la garde de son épée. Les autres avancèrent à sa suite, protégés par la forme rassurante du chevalier devant eux.
    
    La pièce était de trop grandes dimensions pour que la lumière du flambeau en éclaire les murs, mais c’était bien une chambre, néanmoins. Alleister avait rejoint un lit dont la structure de bois massive paraissait dans cette pénombre d’un noir infernal. Les piliers du baldaquin s’élevaient à près de quatre mètres au-dessus du sol, et Grey se fit la réflexion furtive en découvrant le plafond de la pièce, qu’il s’était attendu à ce qu’elle soit plus haute encore. Les voiles de fine soie qui y étaient suspendus composaient un rideau de plusieurs épaisseurs derrières lequel se devinait une forme étendue, et immobile. Le silence était total. A la lueur d’une unique torche, dans cette ambiance soudain solennelle et intense, Grey songea que s’il existait une définition du mot « sépulcral », ce tableau en aurait composé une illustration parfaite.
    
    Les sens aiguisés par l’obscurité et le silence, Grey perçut le son d’une respiration, provenant de la silhouette allongée : le seigneur Jakob Wight était donc bien vivant.
    
    Un frisson imperceptible le parcourut, et son cerveau se mit à bourdonner : si le père était vivant, le fils n’avait aucune légitimité à se prononcer Lord. Le sentiment du danger rejaillit en lui et il se mit à redouter de nouveau cet hôte d’aspect parfaitement convenable, mais dont l’ascension semblait bien usurpée.
    
    « Ne risquons-nous pas de le réveiller ? », chuchota la septa Eleanne.
    
    Alleister haussa légèrement les épaules.
    « Son sommeil n’est pas de ceux dont on se réveille. Il est dans cet état d’inconscience depuis une demi-lune. »
    
    Grey leva les yeux vers la septa et vit que celle-ci était intriguée par le cas médical. Nul à Carapace n’ignorait ses compétences dans ce domaine, pour inattendues qu’elles soient chez une religieuse. S’épargnant ainsi de paraître curieux ou méfiant aux yeux de leur hôte, il se contenta de la laisser poser la question suivante.
    « Que lui est-il arrivé ? »
    
    Alleister maintint son regard tourné vers celui, éteint, de son père. Grey eut le sentiment qu’il ne cherchait pas à dissimuler la vérité cette fois.
    « Nous l’ignorons. Il a été retrouvé sur le pas de cette chambre un matin au lever, fiévreux et inconscient. »
    
    « Me permettrez-vous de l’examiner ? », osa la septa.
    
    Cette fois la question fit tourner le visage d’Alleister dans sa direction. Les mouvements de ses sourcils traduisaient sa perplexité, mais pas d’embarras.
    
    « Notre septa produit de véritables miracles en matière de soins », expliqua Ser Mickolas. « Si votre père souffre d’une maladie commune, elle saura vous en donner le remède. »
    
    Alleister haussa un sourcil dubitatif, mais se contenta pour toute réponse de reculer d’un pas, laissant à la septa l’accès à la tête du lit. Celle-ci s’approcha alors, et écarta précautionneusement les rideaux de soie transparente pour observer la figure du Lord. Par-dessus sa frêle épaule, Grey découvrit la tête chauve et glabre d’un homme d’une cinquantaine d’années, les yeux clos.
    
    Mickolas s’avança à son tour, et tint écartés pour elle les voiles de soie afin qu’elle puisse mieux examiner le vieillard. La scène à présent masquée par les corps de ses serviteurs, Grey retourna son attention vers Alleister, resté en retrait. Un bras croisé sur la poitrine, celui-ci suivait avec attention les gestes de la septa, mais avec dans le regard une expression assez claire de scepticisme. Derrière lui, Grey s’aperçut qu’Edoyn s’était positionné de façon à pouvoir observer aussi bien le lit que la porte d’entrée, et qu’il se tenait sur ses gardes, l’œil vigilant ; Grey n’était donc pas seul à s’inquiéter de l’étrangeté de la situation, et il se félicita de la présence du veneur à leurs côtés.
    
    Un mouvement se produisit du côté du lit, et Grey vit la septa et le maître d’armes échanger un regard. La septa était interpelée, mais l’expression de Mickolas était interrogative, comme s’il ne comprenait pas. Elle chercha dans la pièce le visage de Grey, comme pour obtenir son accord, mais Grey ne saisissait pas plus que Mickolas le sens de sa question silencieuse.
    La septa se redressa, et se tourna vers leur hôte, seul parmi les cinq occupants de la pièce à être totalement éclairé par la torche qu’il tenait toujours. De sceptique, l’expression du jeune Lord se fit appréciatrice.
    
    « Vous avez vu ses mains, n’est-ce pas ? », l’interrogea-t-il avec un sombre sourire en coin. Il s’approcha de la septa, la frôlant pour saisir la main de son père et la porter dans la lumière de la flamme. La paume était rouge et boursoufflée.
    
    « Savez-vous ce dont il s’agit ? », questionna la septa.
    
    « Le savez-vous, vous ? », lui rétorqua-t-il, à nouveau expectatif et méfiant.
    
    « Votre père a été empoisonné, Lord Alleister. »
    
    Alleister grogna.
    « C’était ce que j’avais supposé, naturellement. Mais l’homme qui aurait pu m’en dire davantage a disparu la nuit même au terme de laquelle mon père a été retrouvé dans cet état… »
    C’était l’amertume qui teintait sa voix à présent. Grey eut le sentiment que si le Lord était en train de jouer un rôle, il était un sacrément bon acteur ; il lui paraissait sincère dans son dépit, ce qui le rassura, et l’incita à relancer l’échange, sentant Alleister prêt à conclure là la rencontre s’il n’intervenait pas.
    
    « L’homme qui aurait pu vous en dire davantage… Votre frère Seth ? »
    
    Tous les traits du visage d’Alleister se détendirent, et il partit d’un court, mais sonore, éclat de rire.
    « Non… non non. Seth n’aurait pas été d’une grande utilité en la matière », expliqua-t-il en reprenant progressivement son sérieux, avant d’ajouter : « Ce n’est pas l’alcool qui a empoisonné mon père. »
    
    « Qui donc, alors ? L’un de vos serviteurs ? »
    
    Alleister hocha la tête, et ses lèvres se pincèrent.
    « Mon père avait engagé un mestre de la Citadelle, il y a moins d’un an. Il est introuvable depuis… l’accident. Vous imaginez assez facilement ce que je déduis de cette mystérieuse disparition. » Alleister se tourna à demi vers Grey, adressant à chacun des autres occupants de la pièce un regard grave, sourcils froncés. « J’ai fait fouiller les alentours, mais il a été impossible de retrouver la moindre trace de ce Mestre Owain ; je promets de me montrer extrêmement reconnaissant envers ceux qui m’aideront à retrouver cet assassin. »
    
    Grey hocha profondément la tête, et adressa un regard du coin de l’œil à son maître veneur. Si quelqu’un était capable de pister un fuyard, même adroit, c’était bien Edoyn ; Grey s’imaginait déjà gagner la faveur du seigneur en lui fournissant les précieux indices qui lui manquaient.
    
    « Je vous promets que nous ferons notre possible pour vous y aider », confirma-t-il à leur hôte avec un sourire malicieux.
    

Texte publié par Akodostef, 5 octobre 2018 à 08h26
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