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Tome 1, Chapitre 1 « Le grand départ » Tome 1, Chapitre 1
Johan Destuiz avança jusqu’à la porte vitrée du sas de l’astroport. Il avait les mains moites. Avisant son reflet dans la baie en verre, il rajusta nerveusement son uniforme immaculé. Au loin, l’immense engin ravitailleur raccordait ses tubulures d’acier grisâtre aux puits de carburant du paquebot stellaire.
    Après un dernier regard à la petite délégation qui l’avait accompagné, Destuiz déclencha l’ouverture de la porte. Une bourrasque chargée de vapeurs de kéro-proxium s’engouffra dans le hall, éteignant la délicate musique d’ambiance sous le hurlement des tuyères en préchauffe. Au bout du tarmac, le monstre azur et or délavé de la “Compagnie Spatiale de la Bordure” grondait d’impatience.
    Sur la piste d’envol déserte, le vent soufflait par rafales. Destuiz avança courbé, une main sur la casquette. Plus il approchait, plus le chuintement des réacteurs lui vrillait les tympans. Un steward l’attendait au pied de la rampe d’accès du Colossus 458. Un tel dénuement matériel correspondait bien à l’économie de la planète. Petite, dénuée de ressources et tournée uniquement vers l’auto-suffisance, Venturi V avait été oubliée à la bordure externe de la ceinture galactique. L’unique compagnie stellaire qui la reliait au reste du monde ne lui accordait que deux vols par an, et encore, juste pour faire le plein avant son saut hyperquantique vers la porte de Tannhauser.
    Destuiz était le seul passager à embarquer sur le long courrier de la CSB. Mais un passager ô combien important, songea-t-il avec angoisse. Il représentait le dernier espoir d’une planète aux abois, dont le bouclier stratosphérique était atteint d’un dysfonctionnement majeur. Tout en se laissant happer par le rayon tracteur zéro-G qui menait dans les entrailles du monstre, il repensa aux conclusions de l’ordinateur planétaire : maître-opérateur endommagé. Sans pièces de rechange, le cœur du réacteur finirait par dérailler. Les calculs prédictifs donnaient moins d’une saison avant que l’ensemble n’échappe à tout contrôle. Or, Venturi ne possédait aucune industrie. Même pas de quoi produire les quelques circuits basiques dont le bouclier avait besoin. Il fallait se résoudre à aller chercher ces pièces, pourtant anodines, outre-monde… Et au plus vite. Donc, au plus près : dans un système à l’extérieur de la Ceinture Civilisée.
    Destuiz fut happé par la gueule du Colossus. Le pont d’accueil le reçut dans une douce pénombre entrecoupée de scintillements intermittents. Toutes les veilleuses étaient affaiblies par le préchauffage des moteurs. Il se retourna et fut aveuglé par l’éclatante lumière de Venturi qui émanait du sas. Une hôtesse en livrée de la compagnie se porta à sa rencontre.
    – Monsieur Destuiz ? dit-elle d’une voix suave. Veuillez me suivre jusqu’à votre cabine s’il vous plaît.
    Il songea que c’était, paradoxalement, la mission la plus agréable de sa vie : voyager outre-monde était un luxe que peu de Venturiens pouvaient s’offrir.
    Ils franchirent une allée décorée de vues holographiques de planètes lointaines. Au bout de la coursive, ils s’installèrent à bord d’un petit véhicule automatique sur coussin d’air. L’engin démarra et traversa une passerelle qui surplombait un gigantesque salon rempli de passagers. Destuiz observa d’un œil étonné l’activité fourmillante du navire. Jamais il n’aurait pu soupçonner un tel bouillonnement depuis l’extérieur.
    – Nous transportons plus de cinq mille passagers en ce moment, et nous sommes encore à moitié vides, expliqua l’hôtesse avec fierté.
    Après cinq minutes de déambulations, l’appareil débarqua ses deux passagers devant la cabine. Le nom de Johan Destuiz brillait en caractères venturiens au-dessus du numéro 7865. La porte glissa en silence dès qu’il approcha. Sans dévoiler le moindre amusement face à la perplexité du voyageur, l’hôtesse l’invita à entrer.
    – La cabine est capable de vous identifier sans la moindre erreur possible. Voici votre badge de classe affaire. Les secteurs pourpres et magenta vous sont prohibés car réservés à une clientèle d’accréditation supérieure. Nous espérons que vous passerez un excellent séjour sur la CSB, honorable Destuiz.
    Elle fit une courbette puis regagna la passerelle avec un sourire poli. La porte coulissa derrière elle et le passager se retrouva soudain seul dans l’atmosphère feutrée de la cabine. Un peu hébété, Destuiz explora son nouvel espace de vie comme un animal captif mesurerait les dimensions de sa cage. Le ronflement crescendo des réacteurs le tira de son apathie. Les parois se mirent à vibrer. Une mélodie d’alarme précéda l’annonce du décollage, suivie du rappel des procédures de sécurité. La lumière faiblit d’un coup, aussitôt remplacée par la lueur sanguine d’un témoin lumineux au plafond. Conformément aux instructions, Destuiz s’installa avec fébrilité dans son couffin Anti-G. Après avoir tâtonné pour trouver la mise en marche, il se sentit soudain beaucoup plus léger. Le voyant passa au vert et une agréable animation musicale accompagna le hurlement des machines.
    
    
*

    
     Le navire était rempli de touristes en tous genres. La plupart parlaient des langues vernaculaires et un minimum d’Unidiome. Tous arboraient des vêtements différents, mais Destuiz sentait malgré tout que ces gens avaient l’habitude de voyager : il n’y avait rien chez eux, dans leurs manières ou dans leurs tenues, qui puisse choquer ou se distinguer par une quelconque extravagance exagérée. Destuiz, quant à lui, faisait tâche sur ce panorama de passe-partouts, avec son costume et ses vêtements d’apparat : casquette à haut bord, cape à fibule dorée, épaulettes cousues d’argent. Il avait voulu présenter l’image la plus digne possible de sa planète, mais il se rendait soudain compte qu’il aurait le plus souvent affaire à des gens qui, au mieux, ne connaissaient Venturi que de nom, sans pouvoir la localiser sur une carte. Il dut se résoudre à une exploration de la galerie commerciale en quête d’habits plus adaptés.
    Le voyage devait durer cinq semaines solaires, avec le double d’escales. Jamais de sa vie Destuiz n’aurait pu imaginer tant de mondes différents, autant de cultures et de langages. Il passait pour un paysan qui ne parlait qu’une seule langue couramment… Nombre de passagers faisaient assaut de récits de voyages extraordinaires. Dans l’une des salles récréatives, il assista à des virtualités qui l’emmenèrent dans des univers extraterrestres incroyables.
    Le troisième jour, en se promenant sur un des ponts du navire, il aperçut un groupe d’extrahumains. Grands, de type humanoïde, peau gris-bleuté, ils se mouvaient avec une grâce féline et faisaient en sorte d’éviter les autres passagers. Leur proximité anatomique avec le genre humain était frappante.
    – La plupart des extraterrestres, fit une voix dans son dos, sont d’apparence et de morphologie globalement humaine, du moins pour les deux races les plus avancées technologiquement.
    Destuiz se retourna. Un petit homme à l’œil électronique suivait le groupe d’extraterrestres des yeux.
    – Je parle des Pacitains, originaires de Pacita, et des Terrastructeurs, poursuivit-il après s’être assuré de l’attention du voyageur. Il existe bien sûr quelques espèces totalement différentes, mais pour ce qui est des races qui ont évolué et colonisé la galaxie, elles sont toutes comme nous… N’est-ce pas une étrange coïncidence ?
    – L’antique religion chrétienne disait que Dieu avait fait l’homme à son image… hasarda Destuiz, pensant étonner l’autre par sa culture sur le passé humain.
    – C’est prouvé. Les plus grands universologues de l’Institut Théoscientifique vous le diront, Dieu n’est plus très loin : les races pensantes s’en rapprochent de jour en jour ! Bientôt nous pourrons entrer en communication avec lui. Le nouveau messie sera bientôt là, toutes les religions en parlent : une coïncidence de plus…
    Destuiz quitta la passerelle médusé par le trou culturel qui séparait Venturi des autres systèmes… Il était soudainement fasciné par la profusion de connaissances à glaner dans cet univers. Cela donnait le tournis. Il pensa que c’était certainement la raison pour laquelle Venturi avait délaissé la recherche théoscientifique et technologique : la paix d’esprit de ses citoyens était à ce prix. Il avait d’ailleurs surpris un steward qui parlait avec envie de son monde natal. Il en avait éprouvé beaucoup de fierté jusqu’à ce que le gars qualifie les Venturiens d’imbéciles heureux… Maintenant, il se rendait compte combien c’était vrai. Mais puisqu’il avait goûté au mal des autres systèmes, cette soif de connaissance, il en éprouvait désormais le besoin. Il sentait quelle étrange attraction le savoir et la nouveauté exerçaient sur l’esprit humain.
    
    Plus tard, installé dans un recoin nocturne de la serre, il repensa à son départ de Venturi. Aux circonstances de son voyage. Il se remémora le soulagement de ses collègues quand il s’était porté volontaire.
    – Je n’ai pas de famille, avait-il trouvé comme excuse pour répondre aux effusions empathiques et aux discours de remerciement vantant son courage. Ma folie, plutôt, se retenait-il d’avouer.
    Juste avant d’embarquer dans le gyroïde du gouvernement à destination de l’astroport, le vieux Talbruk, recteur de la communauté, l’avait pris à part.
    – Commandeur Destuiz, nous avons réuni la somme nécessaire à votre mission grâce à notre quête planétaire. Cette somme a été transformée en trois jetons Omnirace de la banque Œcuménique. Un personateur, lecteur interconnectable sur tout réseau informatique, vous sera confié avant d’embarquer. Prenez-en soin, cet ordinateur vaut l’équivalent de notre budget agricole trimestriel. Il vous permettra de localiser les magasins, les revendeurs et d’effectuer vos transactions. Le premier jeton est dans ce personateur. Le second est dissimulé dans le double fond de votre sacoche. Le troisième se trouve dans la semelle d’une paire de chaussures terriennes qui se trouve dans votre sac de voyage. Avez-vous des questions ?
    – Pourquoi avoir choisi Téluxa III ? C’est une planète de criminalité 10.
    – Parce que c’est le système évolué le plus proche, et que la CSB y possède une ligne directe.
    Sans s’étendre davantage, il avait serré fraternellement l’épaule de Destuiz et avait ajouté :
    – L’avenir de Venturi est entre vos mains, nous saluons votre dévouement.
    
    
**

    
    Un mouvement à la limite de sa perception le tira de sa rêverie. Une silhouette féminine était accoudée à la balustrade qui surplombait les frondaisons, le visage tourné vers le ciel. La jeune femme observait la projection de la voûte céleste recréée dans la serre. Destuiz leva le nez et détailla à son tour les étoiles. Il n’y connaissait pas grand-chose en astronomie et se trouvait incapable de reconnaître cette configuration stellaire. Il n’avait pas pensé à regarder à l’entrée quelle carte du ciel était projetée. Il n’en avait pas commandé de spécifique, car peu lui importait la disposition des constellations… Mais il éprouvait désormais le regret de ne pas savoir depuis quelle planète l’inconnue observait l’univers.
    Une lune orangée se leva sur l’horizon, peignant la serre d’ombres chatoyantes. Destuiz huma le parfum végétal : la demoiselle avait dû commander les fragrances et le ciel de sa planète natale. C’était pour lui un réflexe inconnu, lui qui n’avait jamais quitté son monde, qui ne s’était jamais senti éloigné de sa campagne venturienne.
    Ignorant la présence d’un autre passager, elle baissa la tête et laissa échapper un soupir, suivi d’un sanglot vite étouffé. Destuiz se sentit gêné, voyeur malgré lui, dissimulé dans la pénombre.
    Il eut envie de la réconforter, de faire sa connaissance, de la questionner sur son monde. Il aurait aimé entendre sa voix, découvrir son regard, comprendre ce qu’elle faisait loin des siens. Mais il n’en eut pas le courage. Les femmes l’avaient toujours impressionné : parfois si proches, parfois si lointaines.
    La voyageuse sécha une larme, se recoiffa machinalement, défaisant et refaisant avec aisance le complexe chignon qui tenait ses cheveux sombres. Puis elle s’éloigna à travers les arbres. Destuiz la suivit du regard jusqu’à ce qu’elle disparaisse, happée par cette longue nuit stellaire. J’ai peut-être raté la femme de ma vie, se dit-il avec tristesse, comme chaque fois qu’il croisait une belle inconnue. Il se leva à son tour et s’accouda à la balustrade, comme s’il cherchait à se mettre dans la peau de la jeune étrangère loin de chez elle. Le nez dans le cosmos, il chercha du regard l’astre qui chauffait amoureusement son monde douillet. Quelque part, sur une planète tranquille, des milliers de personnes s’étaient saignées aux quatre veines pour envoyer un homme chercher quelques circuits salvateurs. Un peuple au bord du gouffre, qui ne s’en rendait pas compte. D’un jour à l’autre, il pouvait se retrouver pour toujours loin de chez lui, apatride à jamais : seul rescapé d’une terrible catastrophe technologique. S'il échouait dans sa mission, pourtant anodine, ce serait la fin d'un petit coin de paradis perdu à la lisière de la galaxie.
    Il laissa échapper un soupir, regarda machinalement le personateur à son poignet, puis s’éloigna. Arrivé à l’extérieur, il consulta l’ordinateur de la serre pour savoir de quelle planète il s’agissait.
    – Wenigassy, colonie pacitaine, irradiée lors de la guerre contre les Terrastructeurs à la suite d’un sabotage du bouclier stratosphérique, répondit la machine.
    Destuiz eut un pincement au cœur. Apatride à jamais.

Texte publié par Joe Cornellas, 1er août 2018 à 18h13
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