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Tome 1, Chapitre 4 « Là où les hommes baissent les bras » Tome 1, Chapitre 4
Un embrasement éclatant illumina l’horizon. Des lignes de lumière multicolores s’élancèrent à l’assaut du ciel, comme les pattes d’une gigantesque araignée. Le grondement sourd d’une explosion ébranla le sol. Les arbres s’embrasèrent et disparurent, soufflés dans la poussière d’une terre qui se craquelait, peau soudain flétrie par un vieillissement accéléré. La casquette de Destuiz s’envola, emportée par une bourrasque de chaleur. Au loin, les sirènes de la ville hurlaient un son lugubre en crescendo. À l’endroit de la conflagration, l’horizon palpitait désormais d’une lueur rougeoyante. La plainte stridente s’éteignit puis se remit à rugir sur un mode aigu.
    Étrange cette alarme, songea Destuiz. Au fur et à mesure que le son du personateur devenait plus net, il émergea du sommeil. Une lueur pulsait dans la pénombre, accompagnée de la sonnerie caractéristique d’un appel. Il connecta le communicateur.
    – Ici Johan Destuiz, dit-il d’une voix pâteuse.
    – Ah ! Destuiz ! J’ai eu un mal fou à vous joindre !
    – Bonjour, monsieur l’ambassadeur.
    – J’ai une bonne nouvelle pour vous, nasilla la voix transmise par le personateur.
    – Ah ?
    – J’ai obtenu un prêt de sept millions auprès de Daltimore. J’ai réussi à le faire plier en le menaçant de le traîner devant le tribunal galactique pour non-assistance à planète en danger.
    Destuiz se redressa sur son lit. Son épaule le faisait toujours cruellement souffrir et sa tête tournait encore sous l’effet des calmants.
    – Je vous fais parvenir la carte de crédit par Groom Service. Donnez-moi votre adresse et ne bougez pas tant que vous n’aurez pas reçu la somme, d’accord ?
    – Entendu, je vous remercie de vous être donné tant de mal.
    – C’était la moindre des choses, et je suis heureux d’avoir pu vous être utile, croyez-moi. Bon, je vous souhaite bonne chance, et surtout tenez-moi au courant !
    – Je n’y manquerai pas.
    Il rêvait d’un bon bain, de pouvoir se délasser dans une eau chaude et parfumée. Mais l’effort demandé pour enlever l’exo-squelette de sa jambe coupa net son envie. Il se dirigea maladroitement vers la cuve de désinfection et sélectionna un parfum doux à base de Tellius rose d’Altaïr. La peau synthétique qui le grimait en Pacitain se détacha et tomba à ses pieds.
    – Et merde…
    Il inspira profondément et poussa un soupir presque aussi profond. De toute façon, tout le monde sait que je ne suis pas un représentant… Alors à quoi bon jouer au clown plus longtemps ? Au moins, je pourrai me raser aujourd’hui …
    C’était l’avant-dernier jour avant le décollage du vaisseau de la CSB, et il ne devait pas perdre de temps. Il décida de remettre son costume de Commandeur et de descendre prendre un petit déjeuner au salon. Peu lui importait ce que pourraient en penser les représentants. Ils avaient sûrement l’habitude de l’esprit humain et de ses étranges lubies.
    Dans le salon, les rayons du soleil tombaient à travers les baies vitrées, exaltant les couleurs verdoyantes des plantes qui l’emplissaient. Il y avait peu de monde. Talwène était assise à une table en pleine lumière, seule, attendant visiblement d’être servie. Après une hésitation, Destuiz s’avança dans une envolée de cape blanche. La jeune femme écarquilla les yeux de surprise devant cette apparition étonnante.
    – Permettez-vous, digne demoiselle, que je me joigne à vous pour ce petit déjeuner ?
    Talwène acquiesça d’un hochement de tête suspicieux.
    
    
*

    
    Tout était en nuances de bleu chez elle, songea Destuiz. Tout, sauf ses yeux sombres et ses lèvres délicatement maquillées en rouge. Il dégrafa sa cape, tira la chaise et s’installa. Vite, un sujet de conversation.
    – Nous sommes arrivés par le même vol, me semble-t-il.
    – C’est possible, répondit doucement Talwène en se penchant en arrière pour ne pas gêner la serveuse qui posait devant elle une tasse fumante et un plateau de galettes dorées agrémentées de fruits en salade.
    – Tiens ! s’exclama l’employée en voyant Destuiz, vous avez muté en humain cette nuit ? C’était pour ça que vous étiez si malade !
    Destuiz la regarda d’un air interdit, mais elle souriait innocemment. Il sourit à son tour.
    – C’est un douloureux retour aux sources, répondit-il tristement.
    – Bah, tant que vous n’êtes pas Terrastructeur à votre réveil, tout va pour le mieux ! Je vais vous servir un bon vanguard chaud, ça vous remettra de vos émotions…
    – Merci, vous êtes bien aimable.
    Talwène trempa ses lèvres dans le liquide mordoré, ses prunelles trahissant un soudain intérêt pour l’étrange personnage en face d’elle.
    – Vous jouez admirablement de cet instrument, reprit Destuiz en indiquant du pouce le vieux piano.
    La jeune femme se contenta de sourire, tout en attrapant un petit pain. Peut-être essayait-elle de le sonder.
    – Pourquoi faites-vous tout cela ? demanda-t-elle finalement.
    – Quoi donc ?
    – Ces déguisements…
    Destuiz se sentit rougir. Il jeta un regard nerveux à son costume de Commandeur et répondit avec un sourire gêné :
    – Celui-là n’est pas un déguisement.
    Ce fut au tour de Talwène de rougir et de se sentir honteuse. Elle se mordilla la lèvre, essayant de retenir un fou-rire. Destuiz sourit à son tour. Il avait réussi l’inespéré : faire rire la jeune femme.
    – Excusez-moi, dit-elle finalement, sans réussir à retrouver son sérieux.
    La serveuse revint avec le vanguard et un plateau de légumes variés.
    – D’où venez-vous, Johan Destuiz ? demanda la représentante, sans se départir de son sourire.
    – De Venturi.
    – Tous les gens sont-ils comme vous sur Venturi ?
    – Bien sûr que non…
    – Parlez-moi de Venturi.
    Destuiz se mit en devoir de décrire sa planète, les fermes volantes de Soubissa, Les Trolls Jongleurs des compagnies Gag-moutarde qui sillonnaient les routes. Il raconta en détail les journées "à l’envers" au ministère de l’agriculture et au conseil planétaire de Fartzella. Il se laissa emporter dans le récit d’une chasse au Dahut initiatique à laquelle il avait participé étant jeune. La pacitaine était toute attentive, son visage rayonnait. Destuiz devinait qu’elle riait silencieusement de ce qu’il racontait. Il se découvrit un véritable don pour narrer les anecdotes pittoresques.
    Le personateur se mit à sonner. Destuiz aurait bien voulu l’ignorer, mais la sonnerie retentit de plus belle.
    – Veuillez m’excuser. Ici Destuiz, répondit-il en reprenant son sérieux.
    – Ici Angelis, de l’ambassade.
    – Rebonjour, monsieur l’ambassadeur. Qu’y a-t-il ?
    – J’ai reçu un message de Venturi à l’instant. Ils disent que le réacteur s’est emballé alors qu’ils essayaient de le débrancher.
    Destuiz jeta un coup d’œil embarrassé à Talwène, qui venait de froncer les sourcils. L’ambassadeur reprit :
    – J’ai fait des pieds et des mains pour vous trouver un pilote qui puisse vous reconduire à Venturi dans les plus brefs délais. Cela nous coûtera trois millions de plus. Vous devez maintenant vous débrouiller avec le reste et repartir dès que possible !
    Le cœur de Destuiz se serra. L’univers s’arrêta un instant de tourner. Il hésita.
    – Commandeur ?
    – Oui, je suis toujours là…
    Il y eut un soupir dans l’écouteur.
    – Monsieur l’ambassadeur, il faut tenter d’évacuer la planète. Il me faudra au moins trois semaines pour rentrer !
    – Nous ne pouvons rien faire : Venturi n’est pas affiliée à la Charte. Le C4 ne débloquera pas un écu pour nous sortir de là. Pour le Conseil, nous n’existons pas ! C’était le prix de la tranquillité… Le choix de nos ancêtres.
    Il y eut un silence. Destuiz se trouvait bloqué hors du temps, au plus profond d’un repli hyperspatial.
    – Bonne chance Johan ; faites vite.
    Lorsqu’il reprit conscience de ce qui l’entourait, Talwène avait disparu. Le vanguard fumait toujours sous son nez. Un homme en livrée rouge et or de la compagnie Groom Service arriva près de lui.
    – Monsieur Destuiz ?
    Il se secoua.
    – Un pli pour vous.
    
    
**

    
    La cape claquait dans le vent de la passerelle qui menait à l’appareil. Sur le tapis roulant, Destuiz avançait d’un pas rapide, la valise contenant les trois modèles TN90-Stratelec dans la main. Il jeta un dernier coup d’œil à la ville derrière lui. Très chère Talwène. Quel dommage que les circonstances nous aient séparés si tôt. Dès que Venturi sera à nouveau à l’abri, je parcourrai la galaxie et je vous retrouverai. À travers la verrière, il aperçut le courrier qui devait l’emmener chez lui. Une longue et fine sculpture d’acier, petite merveille de technologie dont l’enveloppe jetait des éclairs dans les reflets du soleil. Il pénétra dans le sas et fut accueilli par le co-pilote Pundergast.
    – Salut Majoral.
    Destuiz ne lui adressa pas un regard. Il était lassé de cette planète et de ses petits rigolos qui se prenaient pour le nombril de l’univers.
    – Alors, on retourne à la ferme ? ajouta le co-pilote, en crachant sa chique par terre.
    C’était un homme de taille moyenne, trapu, avec une casquette posée de travers sur un crâne oblong. Ses petits yeux et son nez en patate ne lui conféraient pas un aspect très héroïque. Destuiz l’ignora.
    Le commandant de bord était un homme grand, plutôt efféminé, avec un costume de pirate du plus mauvais effet. Il avait les cheveux plaqués sur la tête à la gomina et un tricorne fuchsia décoré de dentelle rose posé sur le crâne. Une ridicule tête de mort argentée brillait sur le revers de sa veste. Un pin’s lumineux, songea Destuiz. Les yeux de la tête de mort s’allumaient et s’éteignaient alternativement.
    – Bienvenue à bord de mon Prince des Enfers ! fit-il avec un petit signe de la main vers une représentation holographique d’un démon flamboyant qui dansait dans le cockpit.
    Le comble du kitsch galactique. Dans quel nouveau merdier Angelis m’a-t-il fourré ?
    – Je vais vous conduire à votre cabine et vous faire visiter les lieux. En route pour le tour du propriétaire !
    À part au décollage, Destuiz n’avait pas eu trop à se plaindre du Prince des Enfers. Pundergast l’avait laissé tranquille pendant les trois semaines qu’avait duré le voyage, et le commandant Fisfuld s’était montré des plus prévenants, parfois même un peu trop.
    À mesure que le vaisseau approchait de Venturi, il sentait monter en lui la tension et l’inquiétude étrangement mêlées à la joie du retour. Par la grande baie vitrée du cockpit, il put assister à l’arrivée en orbite autour de son monde natal. L’autorisation d’atterrir parvint aussitôt et il distingua les éclairs stratosphériques qui signalaient l’ouverture du bouclier au point de passage. Le Prince des Enfers pivota et plongea dans l’ouverture. Destuiz s’agrippa à son fauteuil. Fisfuld était un bon pilote, mais un peu trop versé dans le spectaculaire. Il pria pour que l’appareil ne soit pas désintégré à la suite d’une erreur de pilotage de ce casse-cou. Mais tout se passa bien : le vaisseau redressa le nez et sortit les trains pour se poser sur le tarmac de l’astroport dans un gémissement de réacteurs.
    La porte du sas s’ouvrit en expulsant un jet de gaz. La lumière éclatante de Venturi obligea Destuiz à plisser les yeux. Les odeurs familières mêlées de kéro-proxium vinrent lui effleurer les narines. Il fit un pas en avant dans le soleil et réprima une terrible envie de hurler de joie. La passerelle s’arrima au sas et il s’engouffra dans le tube de verre translucide. Arrivé dans le hall de l’astroport, une délégation officielle l’accueillit chaleureusement. Certains pleuraient de joie, d’autres gardaient sur leur visage le masque de l’inquiétude.
    Le gyroïde de la défense planétaire se posa dans le champ en face de l’astroport et la délégation s’engouffra à l’intérieur. L’appareil reprit son vol, en direction de la base de défense. Après deux heures de vol à folle allure, l’engin se posa dans un vrombissement de pâles sur le toit de la base. Au milieu du superbe panorama montagneux, un énorme pilier de béton soutenait une lance de métal de plus de dix kilomètres de haut. Un minuscule bâtiment, adossé au pilier, donnait un repère pour juger la taille colossale du réacteur. La délégation pénétra dans la construction et Destuiz fut conduit sous bonne escorte jusqu’au centre du pilier. Là travaillaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre les équipes techniques humaines et robotiques. Le manque de sommeil et la tension se lisaient sur les visages des hommes que Destuiz avait si longtemps côtoyés. Il eut du mal à les reconnaître.
    – Dieu soit loué, vous voilà de retour honoré Commandeur, soupira le chef des techniciens, un grand homme maigrelet au visage ridé et aux cheveux grisonnants.
    – Ne perdons pas de temps, répliqua Destuiz, nous aurons tout le loisir de nous réjouir quand nous aurons réparé ce maudit bouclier.
    
    
***

    
    La consternation venait de s’abattre sur l’ensemble de l’équipe. Toutes les machines s’étaient arrêtées, ne laissant comme bruit de fond que le vrombissement sourd du réacteur. On aurait dit que la mort venait de les envelopper tous de ses grandes ailes membraneuses, riant intérieurement du tour qu’elle leur avait joué. Il y eut un murmure, presqu’un sanglot :
    – C’est pas possible…
    L’esprit de Destuiz s’était emballé : il avait posé les boites des trois TN90 Stratelec sur l’établi et, avec l’aide des techniciens, ils les avaient sortis de leurs emballages. Mais il ne s’agissait pas de TN90 Stratelec… À leur place, trois vieux HJ48 Atmos avaient été empaquetés. Destuiz fit un rapide calcul du temps nécessaire pour retourner jusqu’à Tassanarive et revenir. Trop long, même avec un pilote allumé comme Fisfuld. Du coin de l’œil, il devinait les arcs électriques qui parcouraient les tables de commande du réacteur ionisé.
    Il se souvint de son passage dans le magasin à Tassanarive, où un jeune rouquin l’avait accueilli avec un sourire amusé.
    – Vous venez d’où comme ça, Majoral ? lui avait demandé le vendeur.
    – De Venturi. Votre femme n’est pas née là-bas par hasard ? avait-il demandé avec tout le sarcasme qu’il avait pu mettre dans sa voix.
    – Non, non… Vous êtes venu visiter notre magnifique planète ?
    – Voyage d’affaire. Votre tombereau de pu que vous appelez une planète, se rentint-il d’ajouter.
    – Ah ? Vous restez longtemps ?
    – Je repars dans trois heures.
    Une lueur d’intérêt s’était allumée dans le regard du rouquin.
    – Bien, qu’est-ce qu’il vous faut ? Nous avons ici le matériel électronique le plus sophistiqué aux prix les plus bas dans cette galaxie.
    – Il me faut trois circuits Stratelec de type Comatec VN80.
    – Ah, voilà qui est précis. Je peux vous fournir des modèles TN90 de Stratelec, les derniers sortis, un must. Ils contiennent le type de circuits que vous cherchez. Mais c’est dommage de démonter de si belles machines pour n’en conserver que le circuit d’admission…
    – En effet, je verserai une larme sur ce pitoyable gâchis, avait rétorqué Destuiz.
    Le rouquin s’était passé la langue sur les lèvres et avait paru réfléchir un instant. Puis il s’était éloigné vers la réserve avec un sourire énigmatique.
    
    Voilà à quoi se résumait la disparition d’une planète, songea Destuiz, fulminant de rage et de chagrin, les yeux rivés sur les HJ48. Tous les hommes avaient la tête basse et les yeux embués d’incompréhension. Ils prirent le chemin de retour, traversant les couloirs tels des fantômes soufflés par un vent éthéré. Destuiz resta seul, assis devant le panneau de commande parcouru d’éclairs irisés. Le réacteur eut un toussotement. Les lumières vacillèrent, puis s’éteignirent, définitivement.

Texte publié par Joe Cornellas, 1er août 2018 à 18h19
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