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Tome 1, Chapitre 8 « Harlem et Igniire » Tome 1, Chapitre 8
Naola fut réveillée par des coups frappés à sa porte. Elle se recroquevilla en position fœtale et se cacha sous la couverture. Elle avait dû se glisser au chaud durant la nuit.
    
    « Mademoiselle ? » entendit-elle distinctement à travers la cloison qui devait être plutôt fine.
    
    Mademoiselle, songea-t-elle, voilà que le barman faisait dans la politesse. Au moment de lui demander de payer sa chambre, il oubliait de l’appeler gamine. Elle grommela, chercha à rattraper les bribes de son sommeil. Mais l’autre insista :
    
    « Mademoiselle ?
    
    — ’Arriv’ », lança-t-elle d’une voix pâteuse.
    
    Elle repoussa les draps en notant au passage son odeur de moyennement propre, puis posa les pieds au sol. Se remettre debout lui tira la grimace des jours de courbatures. Elle vacilla jusqu’à la porte qu’elle tenta d’ouvrir plusieurs fois avant de se souvenir l’avoir fermée à clef.
    
    « Quoi ? demanda-t-elle, de méchante humeur à travers la porte entrebâillée
    
    — Je… je venais juste voir si ça allait, répondit le serveur. Il est onze heures, j’avais peur que tu ne te réveilles pas. »
    
    Naola se détendit un peu et ouvrit plus grand à l’homme qui l’avait, l’air de rien, sortie d’un bien mauvais pas.
    
    « Je vais bien… merci… Harlem… », souffla-t-elle après une petite seconde à faire remonter son nom jusqu’à sa bouche.
    
    Elle avait haussé les épaules et cela lui tira aussitôt une grimace, puis un gémissement douloureux. Elle porta la main à l’endroit où le mécamage l’avait frappée. Elle devait avoir un sacré bleu. Harlem sourit et leva une tasse d’où s’élevaient des volutes de vapeur.
    
    « Café ?
    
    — Oui ! »
    
    Elle tendit la main et grogna à nouveau. Bouger le bras lui faisait mal. L’homme en face d’elle termina son geste et lui mit le breuvage entre les doigts.
    
    « J’ai de la crème pour ton épaule. Je peux regarder si tu veux. »
    
    Tant de sollicitude surprit Naola qui lui jeta un regard méfiant. En fait, c’était la première fois qu’elle l’observait vraiment. Il n’était pas très grand et pas très beau non plus. Ses yeux bruns s’enfonçaient sous des arcades un peu trop proéminentes. Une cicatrice barrait son visage, du sourcil au milieu de la pommette gauche. Des cheveux sombres, tirés en arrière par une petite queue de cheval, un nez droit et fin… Il dégageait une impression étrange.
    
    Il devait avoir la trentaine, mais son attitude trahissait la fatigue d’une vie difficile. Sa façon de se tenir, le regard un peu fuyant, les épaules en avant, ne respirait pas la confiance.
    
    « J’aimerais prendre une douche avant… répondit Naola avec quelques secondes de retard. Si c’est possible. Et après… je veux bien de ta crème…
    
    — Hum… Si tu veux. Mais vu l’état des sanitaires ici, je te conseille plutôt d’utiliser un sort de propreté corporelle…
    
    — Je préférerais me doucher, insista la jeune fille avec un froncement de nez par-dessus son café.
    
    — C’est au fond du couloir, indiqua le serveur, d’un geste. Bon courage. Je retourne aux cuisines. Fais en sorte d’avoir de quoi payer quand tu descendras manger. Igniire, la patronne, est pas du genre à tolérer les squatteurs.
    
    — Je lui dois combien à ta patronne ?
    
    — Treize Dens, répondit l’autre après un rapide calcul mental.
    
    — Treize Dens pour ça ! s’exclama la fille avec un coup d’œil sur la chambre vétuste et sale qu’elle avait occupée durant la nuit.
    
    — Ça, le repas, la douche, le café, le petit déjeuner… », précisa Harlem en s’engageant dans les escaliers.
    
    Naola grogna en se disant que treize Dens, c’était plus deux mois d’argent de poche. Et que c’était du vol.
    
    L’adolescente avala une gorgée de café, mais manqua de s’étouffer tant l’ersatz de breuvage avait mauvais goût. T’aurais dû oser demander du chocolat ma grande…. Elle posa la tasse sur sa table de chevet, tira une serviette de son sac et prit la direction indiquée pour la salle de bain.
    
    Harlem ne lui avait pas menti, elle était dans un état déplorable. Crasseuse, noire d’humidité, la pièce donnait l’impression qu’on allait se salir juste en passant la porte. La jeune fille soupira de dépit.
    
    Jusque là, elle avait pris soin de ne pas utiliser la moindre magie. Une rumeur disait que chaque sorcier ayant un jour emprunté le réseau de transfert officiel pouvait être tracé via la signature magique de ses sortilèges. Par prudence, elle n’avait pas usé de ses pouvoirs depuis sa fugue.
    
    Elle craignait que ses parents, par elle ne savait quel miracle, convainquent les P.M.F. de la localiser. Avec une vraie nuit de sommeil, elle voyait bien l’improbabilité de cette supposition. Sa famille n’aurait jamais accès à de tels moyens pour la retrouver.
    
    Après réflexion, Naola se décida donc à jeter un sortilège ménager dans la pièce. Elle détacha de son cou le concentrateur volé à sa mère, le plaça au milieu de sa paume et murmura la formule de récurage.
    
    « Wow ! », s’émerveilla-t-elle, alors que le puissant artefact pulsait sa magie hors d’elle.
    
    Il laissa le carrelage, l’évier, le sol et le miroir dans un état, si ce n’est impeccable, au moins praticable. Elle referma les doigts sur le bijou qu’elle détailla avec intérêt. Une antiquité vieille de plusieurs siècles. L’Iris se bonifiait au contact de la magie. Elle n’avait pas imaginé, en le volant à sa mère, mettre la main sur une arme pareille.
    
    Quelques minutes plus tard, elle se glissait avec délectation sous une douche brûlante.
    
    Une fois la crasse de son voyage évacuée à grand renfort de savon, Naola rejoignit sa chambre à laquelle elle appliqua un nouveau sortilège ménager. La veille, elle s’était effondrée sur le lit, trop exténuée pour se rendre compte de la saleté ambiante. Elle s’en félicita, car l’état de la pièce l’aurait probablement empêchée de dormir.
    
    Elle lança aux draps douteux le même type de charme qu’à la douche. La couverture, mue par un élan joyeux, alla se dépoussiérer dans un coin de la chambre. Naola lui appliqua une formule de propreté qui embauma la pièce d’une charmante odeur de lavande. C’était mieux que rien, mais très loin d’être suffisant pour rendre l’endroit vivable.
    
    « Enfin bon, ça devait pas être à moi de faire le ménage, pour treize Dens ! » grogna l’adolescente en se juchant sur le lit recouvert de propre.
    
    Elle attira son sac à dos à elle et entreprit de déballer une partie de ses affaires. Elle sortit un petit porte-monnaie en toile cirée bleu pétrole dont elle extirpa sa toute nouvelle, mais peu légitime fortune. Ses économies et les liasses subtilisées dans les caisses familiales. La pochette, enchantée, contenait bien plus que ce que sa taille ne laissait supposer.
    
    Ses parents seraient-ils en colère en constatant qu’elle leur avait volé une telle somme ? Probablement moins que pour le concentrateur de sa mère… La jeune fille haussa les épaules. De toute façon, elle ne comptait pas leur laisser l’occasion de le lui reprocher.
    
    Naola aligna consciencieusement les billets par taille croissante et fit un tas avec toutes les petites pièces dorées – demi, quart et dixième de Dens – qui alourdissait sa bourse. À la fin de son calcul, elle posa de côté la somme (six pièces et deux billets) réclamée par Harlem. Elle grimaça.
    
    « Deux cent quatre-vingt-deux Dens… » articula-t-elle en se laissant tomber sur le dos.
    
    Les bras passés sous la nuque, les genoux relevés, elle resta un long moment, les yeux perdus sur les auréoles d’humidité qui constellaient le plafond.
    
    Même pas de quoi tenir jusqu’à la rentrée dans ce taudis…
    
    L’adolescente se perdit dans une série de calcul dont la conclusion inexorable la déprimait profondément : il allait falloir un paquet d’argent pour vivre jusqu’à la reprise des cours, encore plus pour payer son année scolaire, surtout en internat… Quant aux équipements sportifs nécessaires à son cursus, elle devrait, cette année encore, utiliser ceux prêtés par l’école. Envolé son futur hexoplan bien à elle.
    
    Naola chassa sa morosité en claquant vivement dans ses mains. Pas question de se laisser abattre ! Elle se redressa d’un coup et rangea sa fortune au fond de son porte-monnaie, lui-même enfoui tout au fond de son sac. Pour manger, s’habiller, payer l’école et l’internat, pour toute l’année à venir, elle devait trouver environ mille Dens, neuf cent soixante-seize Dens et demi, pour être précise, d’ici la rentrée.
    
    L’adolescente tira un carnet et un crayon de ses affaires, l’ouvrit à la première page et inscrivit “Neuf cent soixante-seize Dens” sur toute la largeur. Elle plissa les yeux, pinça les lèvres et, juste en dessous, nota le chiffre mille trente-cinq, en plus petit : le prix de l’hexoplan de ses rêves, une machine réputée pour sa légèreté et sa rapidité. Exigeante, nerveuse, plus rapide que n’importe quel autre bolide… La bécane parfaite.
    
    La faim poussa finalement la jeune fille à sortir de sa tanière. Ses affaires soigneusement rangées au pied de son lit, elle se glissa dans le couloir et descendit l’escalier principal, accompagné du gargouillis sonore de son l’estomac. Elle tomba nez à nez avec une grande femme au visage rond, aux cheveux couleur feu et au regard bleu lavé.
    
    Naola ne nota ces détails qu’en arrière-plan, obnubilée par le seul élément que daigna lui signaler son cerveau. La patronne avait une tige métallique cuivrée qui lui sortait du crâne et venait se positionner devant son œil gauche, y déployant un tout petit écran transparent. Elle portait une robe verte, sans manche, et un tablier qui avait dû être blanc. Son avant-bras et son épaule n’étaient plus qu’à moitié organiques.
    
    La jeune sorcière recula, dégoûtée par la mécanique dont les rouages et les tubes jouaient des articulations à chaque geste de son interlocutrice.
    
    « Bah c’est qu’elle fait la petite prude, la gamine qu’a foutu le boxon dans mon établissement c’te veille ! » s’exclama la femme que Harlem avait nommée Igniire.
    
    Elle lui tendit une main métallique, l’autre appuyée contre sa hanche et réclama :
    
    « Elle a de quoi payer au moins la p’tite ?
    
    — Oui. Oui, pardon », souffla Naola en détournant le regard, gênée.
    
    Elle se fit violence pour déposer son dû au creux de la paume cuivrée, avec beaucoup d’effort pour ne surtout pas entrer en contact avec elle.
    
    La géante sourit d’un air avide et referma vivement sa poigne. Une poigne, mais aussi une arme, nota l’adolescente. Une main d’acier, en elle-même, constituait déjà une menace, comme Naola l’avait douloureusement expérimentée. Mais, plus redoutable encore, la tenancière avait découvert quatre petits canons à l’articulation de ses doigts en serrant le poing.
    
    « Elle dormira ici la nuit prochaine la p’tite, questionna la matrone. J’lui fais un prix sur la bouffe si c’est le cas.
    
    — Heu… Ouais. Sans doute. Maintenant que j’ai nettoyé la chambre et la salle de bain, autant rentabiliser mon temps, répliqua Naola qui commençait à en avoir marre qu’on parle d’elle à la troisième personne.
    
    — À la bonne heure ! grinça Igniire, sans conviction. Votre repas est avancé, demoiselle », ajouta-t-elle avec ironie.
    
    Elle désigna une table dressée d’une tasse et d’une assiette garnie, dans un coin de la pièce jusqu’alors caché par son corps massif.
    
    Naola s’installa sans rien répondre. Du bout de sa fourchette, elle inspecta le petit déjeuner avec méfiance. Si les cuisines ressemblaient à la salle de bain, elle doutait que manger quoi que ce soit ici fût une bonne idée. Néanmoins, elle avait payé. À sa surprise, le pain, les œufs, le bacon frit et même l’espèce de gruau informe jeté au fond d’un bol… Tout n’était pas simplement mangeable, tout était excellent.
    
    La première bouchée fut suspicieuse, le reste du repas fut dévoré.

Texte publié par Cestdoncvrai, 27 juillet 2018 à 11h34
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