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Tome 1, Chapitre 6 « Les Agates » Tome 1, Chapitre 6
La rosée ornait l’herbe et les fleurs du Parc Aux Agates d’une parure scintillante, la lumière rasante des premières lueurs de l’aube miroitait sur mille gouttelettes. C’était le plein été, mais le ciel dépourvu de nuages rendait les nuits très fraîches. Naola avait peu dormi, allongée sous une couverture trop fine. Elle s’était dissimulée dans le bosquet touffu derrière lequel elle se réfugiait ces deux derniers jours.
    
    Le Parc Aux Agates était un petit jardin public aménagé à l’anglaise dans les quartiers les plus prisés de Stuttgart. En venant s’y perdre, l’adolescente avait limité le danger. Pas de mauvaises rencontres. Pas, non plus, de risque de se faire repérer : elle n’utilisait pas sa magie.
    
    La grande banlieue où se trouvait sa maison et le centre de Stuttgart étaient distants d’une soixantaine de kilomètres. Pour Naola, habituée à se déplacer via le réseau de transfert de la Fédération, ce chiffre ne représentait rien. Avant, elle n’avait aucune idée, aucune échelle de valeurs pour juger de la difficulté et du temps que prendrait une telle randonnée. Maintenant, elle savait. Des jours. Et un sacré mal aux pieds.
    
    Elle était arrivée dans les beaux quartiers l’avant-veille et avait décidé de s’y poser. Elle ne pouvait plus marcher. Épuisée, elle avait songé à faire demi-tour. Avec un transfert, en moins de deux secondes, elle aurait retrouvé le confort de son lit, la sécurité de sa maison. Lorsqu’elle doutait, il lui suffisait de penser à Sverre, à sa mort atroce et au rôle que son père avait joué dans son agonie pour réaffirmer sa détermination.
    
    Naola grogna en se redressant et se frotta vigoureusement les bras pour se réchauffer. Elle se réconfortait en se disant que, ce soir, elle dormirait dans un vrai lit. En centre-ville, les hôtels étaient nombreux. Elle disposait de beaucoup de liquide et n’avait aucune obligation de laisser son nom.
    
    Le plus dur est fait. Reste à ne pas se faire choper, et tout ira bien.
    
    L’adolescente s’imaginait recherchée par les P.M.F., ou pire, par l’Ordre. Les menaces de la Veste Grise l’avaient tenue éveillée une bonne partie des deux premières nuits passées à la belle étoile.
    
    La prochaine fois que je te croiserai, gamine, tu vas salement regretter de m’avoir mordu. Fais gaffe à toi.
    
    Puis la fatigue avait eu raison d’elle.
    
    Naola s’extirpa de sa cachette, regroupa ses affaires, hissa son sac sur son épaule et alla s’installer sur le banc le plus proche. Le parc apparaissait dans toute sa superbe. Conçu par un paysagiste visionnaire, cet espace vert rendait un glorieux hommage à la beauté de la nature ; à sa magie qui persistait encore et toujours, malgré l’insistance des humains à la meurtrir.
    
    La jeune fille faisait face à une série de modestes étendues d’eau, les Agates, protégées par un écrin de pelouse vallonnée et entremêlée de saules. Les arbres centenaires, plantés peu après les Cataclysmes, pleuraient leurs branches jusqu’à l’ondée. Ils la caressaient avec délicatesse et faisaient chatoyer le flot de petits cercles, à la lumière du jour naissant.
    
    L’architecte avait conçu la scène pour qu’on puisse, de ce banc précis où Naola se tenait, observer le soleil jouer de ses rayons sur le paysage, de ses premières lueurs à ses feux moribonds. L’endroit incitait à la contemplation, à la méditation, au calme. C’est ce qui avait interpellé l’adolescente, ce qui l’avait stoppée dans sa fuite sans but.
    
    Elle remonta les jambes sur l’assise, passa les mains autour de ses genoux, y posa son menton et soupira. En partant de chez elle, Naola n’avait imaginé qu’un vague projet. Rejoindre la ville pour y trouver de quoi loger, en attendant la reprise des cours. C’était le début des vacances d’été. Dans deux mois et demi, elle pourrait retourner à l’internat.
    
    D’ici là, il faudrait improviser. Elle avait pensé se rendre chez Teija, sa meilleure amie, pour qu’elle la dépanne. Mais réflexion faite, les parents de la jeune fille l’auraient très probablement dénoncée et reconduite à son domicile.
    
    Naola avala sa salive et serra les dents. L’adolescente devait se montrer prudente. Elle ne pouvait pas compter sur ses amis. Elle ne pouvait plus se fier qu’à elle-même, de toute façon.
    
    Le plus raisonnable restait de se trouver une planque. Un petit hôtel au centre-ville. Un truc discret. Est-ce qu’elle aurait assez d’argent pour tenir jusqu’à l’automne ? Elle n’en était pas certaine. Et quand bien même ? Il était hors de question qu’elle s’appuie sur ses parents pour payer son école. Elle ne voulait plus rien avoir à faire avec eux. Bien sûr, une fois à l’internat, ils sauraient forcément où la trouver, mais elle comptait mettre à profit ces deux mois pour gagner son autonomie. S’ils la cherchaient, elle leur expliquerait qu’elle se débrouillait sans eux. S’ils la forçaient à retourner chez elle, car après tout, elle était encore loin d’être majeure, elle fuguerait de nouveau.
    
    Elle grogna, toute seule sur son banc, et cracha par terre. Ça lui donnait l’impression d’être plus endurcie qu’elle ne l’était. L’adolescente était passée par la colère, la rage, la haine, le désespoir, ces cinq derniers jours. Elle avait eu le temps de compter ses sentiments tout autant que ses pas. Mais elle avait l’esprit plus clair à présent. Elle était déterminée.
    
    Naola sauta au sol, vive, et sourit. Cette pause s’avérait très bénéfique. Ses pieds ne hurlaient plus de douleur au simple fait de se tenir debout. Elle extirpa une galette de riz de son sac, puis elle se mit en marche tout en mâchonnant son insipide petit déjeuner. Elle avait mangé une bonne partie de ses réserves, et ce qui restait manquait de fraîcheur. Son périple, heureusement, prenait fin aujourd’hui.
    
    Elle quitta le Parc Aux Agates avant que tout ce que Stuttgart comptait d’aristocratie ne se lève pour la promenade matinale. Elle en avait essuyé des regards outrés et des petits froncements de nez méprisants. Quelle outrecuidance de monopoliser ce banc ! Avec sa tenue d’une relative fraîcheur, ses cheveux décoiffés et son air de chien qui va mordre, la jeune fille prenait soin de paraître juste assez propre sur elle pour qu’on ne s’inquiète pas de la voir là. L’effort minimal.
    
    Il lui fallut deux heures pour rejoindre Stuttgart et, fatalement, ses pas la menèrent aux lieux qu’elle avait l’habitude de fréquenter : le centre historique de la ville. Le point névralgique de la cité, avec ses énormes constructions humaines et ses boutiques, évoquait des souvenirs joyeux à la jeune fille.
    
    Agacée par son sentimentalisme, elle se détourna de l’Opéra-Reconstruit où ses parents l’avaient plusieurs fois amenée voir des représentations. Elle essuya le coin de ses yeux de sa manche et gagna la grande place.
    
    Une fois l’an, la garde d’honneur de la Police Magique Fédérale y tirait les dragons d’artifices du spectacle pyromagique. Les Fédérés célébraient ainsi la fin symbolique des Cataclysmes et l’anniversaire du traité constitutionnel de la Fédération.
    
    Les sorciers n’avaient fait qu’investir la ville deux cents ans plus tôt. Ils avaient restauré ce qui pouvait l’être, détruit certains quartiers dangereux et redonné de la cohérence à l’environnement urbain. La Capitale était le cœur de la Fédération. Entre les murs épais des châteaux de Stuttgart respiraient tous les organes vitaux du monde des enchanteurs.
    
    La jeune fille s’immobilisa au milieu de la Place des Fédérés, l’axe principal de la cité. En face d’elle se dressait le Neucastle, un gigantesque bâtiment de pierres blanches, aux fenêtres hautes et aux toits d’ardoises. L’une des deux ailes avait été détruite lors d’une explosion, du temps où les humains vivaient encore là. Les sorciers l’avaient reconstruite à l’identique. Aujourd’hui, le monument abritait les Hautes Instances politiques de la Fédération. Plus jeune, l’adolescente en avait visité la partie accessible au public en sortie de classe.
    
    Naola venait souvent en ville, pour sortir, pour faire des courses, avec ses parents, avec ses amies… Pourtant, se retrouver devant l’immense édifice lui donnait toujours une impression de vertige. À la fois centre de commandement de l’Armée Fédérale, siège du Gouvernement et Demeure des Présidents, le palais précataclysmique en imposait autant que les pompeux fonctionnaires qu’il logeait.
    
    L’obélisque brisé dans son dos, la fille tourna lentement sur elle-même et détailla un à un les bâtiments alignés aux bordures de la place. La Bibliothèque Fédérale, une cage faite de miroirs et de vitres, le palais de justice et ses allures de château fort, et, bien sûr, la Grande Halle.
    
    La colonnade en pierre marquait le début du quartier couvert, un ensemble de rues et de ruelles qui sinuaient, protégées par des toits d’ardoise et de verre. Le secteur commercial. Celui que Naola connaissait le mieux, dans les artères principales au moins. Il se disait qu’on trouvait tout sous le couvert de la Grande Halle. Et que, bien sûr, tout s’achetait.
    
    La jeune fille voulait s’y rendre, pour se loger dans un premier temps, puis pour travailler. De sa courte marche matinale, elle avait conclu que, pour gagner de quoi survivre une fois ses provisions et sa cagnotte épuisées, il lui faudrait rapidement trouver un emploi. Elle devrait également s’arranger pour payer elle-même sa scolarité, ce qui représentait une somme tout à fait conséquente. Surtout si on comptait l’achat de l’hexoplan, un engin indispensable pour réussir son année. Neuve, la machine volante coûtait très cher. Le modèle qu’elle visait, en particulier, était hors de prix. Ses parents avaient convenu de le lui offrir pour son anniversaire. Elle devait à présent faire une croix dessus. Revoir ses exigences à la baisse la déprimait.
    
    L’adolescente suivait un cursus particulier. Athlète en herbe, elle avait intégré une prestigieuse école sportive qui la destinait à entrer dans l’une des meilleures équipes de Course à Quatre de la Fédération. À moins que Naola ne choisisse le steeple-chase. Les deux disciplines se pratiquaient, de toute façon, sur un hexoplan ; une mécanique magique volante, évolution lointaine du balai que les sorcières chevauchaient dans les anciennes légendes. Perdue dans ses pensées, Naola sursauta. Au loin, des soldats fédéraux dans leurs uniformes bleu nuit marchaient vers le Centre de Commandement. Vers elle. Elle prit peur et tourna les talons.
    
    Quelle sotte ! Bien sûr qu’elle croiserait des P.M.F. en venant traîner dans le quartier !
    
    Elle se mit à courir, directement vers les Grandes Halles dans lesquelles elle s’engouffra sans se retourner.

Texte publié par Cestdoncvrai, 26 juillet 2018 à 23h34
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