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Tome 1, Chapitre 4 « Balançoire » Tome 1, Chapitre 4
Certains réveils s’avèrent plus douloureux de d’autres. Naola, lorsqu’elle ouvrit les yeux, ne se souvenait pas des événements de la veille. Trop frais, trop difficiles pour que son cerveau les ait assimilés comme partie intégrante de son histoire.
    
    Dans le demi-sommeil qui précède l’éveil, la jeune fille sourit, savourant le confort douillet de sa couette chaude, la tête enfouie dans l’oreiller qu’elle serrait comme autrefois elle tenait ses peluches tout contre elle.
    
    La mémoire lui revint. D’un coup, comme une gifle qui la fit sursauter et se redresser dans son lit. Un cauchemar, espéra-t-elle sans conviction. Elle se leva et descendit.
    
    La maison était parfaitement silencieuse. Les parents dormaient encore, rien d’étonnant à cette heure très matinale. Naola s’immobilisa à l’entrée du salon, tendue. L’aube grise filtrait par la baie vitrée, mais ne dispensait qu’une faible lumière, laissant la pièce plongée dans la pénombre.
    
    L’adolescente contourna le canapé avec beaucoup de soin, elle s’appuya contre la grande fenêtre et s’abîma dans la contemplation du jardin. La longue bande d’herbe parsemée d’arbustes et de massifs floraux s’achevait par une butte de terre surplombée d’un érable. Naola accrocha son regard sur la balançoire hors d’usage qui oscillait au grès de la brise. Le jeu pour enfant, aussi loin qu’elle se souvienne, avait toujours été là et, comme tous les objets immémoriaux, il était, d’ordinaire, invisible à ses yeux habitués. Ce matin-là, pourtant, elle s’y attarda. Elle ouvrit la baie vitrée, traversa les plates-bandes en frissonnant et s’assit avec précaution sur la vieille planche en bois.
    
    La jeune fille peinait à mettre de l’ordre dans ses idées. Elle se sentait vide et aucune de ses pensées ne parvenait à raviver le moindre écho d’émotion dans sa poitrine. L’adolescente baissa les yeux sur ses bras, hérissés d’une forte chair de poule alors qu’elle n’avait pas l’impression d’avoir froid. Le sol défilait d’avant en arrière, au rythme du très lent va-et-vient de la balançoire.
    
    Un homme était mort dans sa maison, hier soir, torturé en face d’elle. Elle avait beau se le répéter, cela lui paraissait toujours aussi irréel. Naola rejeta la tête en arrière, les yeux clos, et fit remonter les images du corps, le sang, les cris, sans provoquer plus de réactions qu’un vague malaise. Encore sous le choc.
    
    « Naola ? »
    
    L’adolescente sursauta et se tourna vers la voix qui venait de l’interpeller. Madame Kendel, la vieille voisine, l’observait par-dessus la haie de lauriers-roses. Un filet d’eau sortait du concentrateur qu’elle tenait au creux de sa paume.
    
    « Bonjour madame Kendel.
    
    — Eh bien, mon petit, voilà longtemps que je ne t’avais pas vue t’amuser ici ! Mais… Tu vas bien ? Tu pleures ? »
    
    Naola écarquilla les yeux et essuya ses joues d’un revers de la manche. Le visage ridé et souriant de son interlocutrice s’était fermé et tendu. La vieille femme se pencha en avant et jeta un coup d’œil autour d’elles.
    
    « Qu’est-ce qui t’arrive, mon petit ? demanda-t-elle à mi-voix. Qu’est-ce qui s’est passé ?
    
    — R… rien, bafouilla la jeune fille. Je n’ai… rien. Je vais bien. »
    
    Elle se releva précipitamment et recula de quelques pas sous l’air suspicieux de la voisine.
    
    « Je dois y aller », trancha l’adolescente en tournant les talons.
    
    Elle regagna l’abri de la maison, le cœur battant. Je vais bien. Qu’aurait-elle pu répondre d’autre ? Elle traversa le salon et se rendit directement à la salle de bain, pour se passer de l’eau sur le visage. Son reflet lui renvoya l’image d’une gamine livide aux yeux rougis et aux traits tendus. Qu’est ce que j’aurais pu répondre d’autre ?
    
    La jeune fille serra les poings et les dents en se lançant un regard d’encre à travers la vitre. Elle gagna la cuisine, se fit chauffer du lait puis alla s’installer à la table du salon. En temps normal, elle se serait affalée dans le canapé et aurait visionné des mnémotiques en attendant ses parents. Il n’y aurait plus de “temps normal”. Elle ne voulait plus de ce canapé. La poitrine serrée, elle se força à boire une gorgée de chocolat chaud, puis observa les volutes brunes se former dans sa tasse, lorsqu’elle remuait la cuillère.
    
    « Tu es levée depuis longtemps ? »
    
    Naola releva la tête vers sa mère, immobile sur le pas de la porte. Hyzerfrid avait passé son châle vert et le tenait étroitement serré par-dessus le vêtement qui lui servait de pyjama. Son visage blême était tendu par de larges cernes. Britton arriva derrière elle, s’arrêta lui aussi à l’entrée, puis vint prendre place en face de sa fille. L’adolescente l’observa quelques secondes en silence, puis haussa les épaules et, d’un signe du menton, désigna le sol, au milieu du salon.
    
    « Vous avez nettoyé », constata-t-elle.
    
    Le jour était à présent assez levé dans la pièce pour que la jeune fille puisse noter l’absence parfaite des traces de la veille. Les chaises renversées, les traînées de sang entre le sol et le canapé, la mare rouge au milieu de la pièce, l’odeur de fer et d’urine, car l’homme s’était vidé en mourant… Naola détourna brusquement la tête et se leva, tremblante. Hyzerfrid marcha vers elle, mais l’adolescente s’esquiva et referma ses bras autour de son ventre. Le chocolat chaud avait l’envie furieuse d’effectuer un trajet retour.
    
    « Ça s’est vraiment passé ? chevrota-t-elle.
    
    — C’est terminé à présent, rassura son père avec douceur. Tu n’as plus rien à craindre. »
    
    Naola s’était remise à pleurer et épongea une fois de plus ses larmes avec le revers de sa manche. Elle poussa un long soupir, se passa la main dans les cheveux et redressa la tête.
    
    « Madame Kendel m’a demandé s’il s’était passé quelque chose.
    
    — Quand ça ? demanda Britton d’une voix soudain très tendue.
    
    — Tout à l’heure, dans le jardin…
    
    — Tu ne lui as rien dit ? s’inquiéta sa mère, tout aussi alarmée.
    
    — Non, mais…
    
    — Il ne faut pas que tu en parles. À personne. Si on nous dénonce… C’est important, Nao, nous sommes en danger avec… avec ce qu’il s’est passé… »
    
    Hyzerfrid et son mari échangèrent un regard grave. Leur fille les observait, sans oser comprendre ce qu’ils lui demandaient. Britton se racla la gorge, mal à l’aise.
    
    « Il vaut mieux qu’on n’en reparle plus, articula-t-il. Plus du tout.
    
    — Je ne peux pas faire comme si ça n’avait pas eu lieu », répondit Naola d’une voix blanche.
    
    Un très long silence suivit leur échange. Les adultes, les yeux ailleurs, refusaient de soutenir son regard.
    
    « Tu ne peux pas me demander de faire comme si de rien n’était, répéta l’adolescente.
    
    — L’Ordre va nous surveiller à présent et si… si les P.M.F. apprennent ce qui s’est passé ici…
    
    — Quoi, ils t’enverront en prison pour complicité de meurtre ?
    
    — Naola ! s’exclama Hyzerfrid en se redressant.
    
    — Quoi ? C’est ce qui s’est passé, non ?
    
    — Nao, je n’avais pas le choix… souffla Britton, horrifié.
    
    — Bien sûr que t’avais le choix ! Livrer un mec à l’Ordre ou le sauver… Espèce de lâche, t’avais le choix et t’as… »
    
    La tirade brûlante s’acheva par une gifle. Hyzerfrid, le visage blanc de rage, dévisagea sa fille, bouillante de colère. Elle baissa très lentement la main. Naola, les doigts sur sa joue douloureuse, lui rendit un regard non moins incendiaire.
    
    « Je t’interdis… articula la mère avec difficulté. Comment est-ce que tu peux… Ton père n’a fait que nous protéger !
    
    — T’étais pas là ! gronda la jeune fille, la rage au ventre. Tu ne peux pas savoir, tu les as pas vu faire ! T’as pas vu ce que ton mari a laissé faire !
    
    — Monte dans ta chambre ! ordonna la femme sur un ton glacial.
    
    — Tu l’aurais secouru, toi, ce P.M.F., hein ? On l’aurait amené au centre fédéral si papa n’avait pas été là ?
    
    — Je… »
    
    Hyzerfrid hésita quelques secondes de trop. Juste assez pour laisser le temps à Naola de douter.
    
    « Dis-moi que tu n’aurais pas fait pareil ! paniqua-t-elle.
    
    — Je ne sais pas, Naola ! On ne sait jamais comment on va réagir face à ce genre de situation ! »

Texte publié par Cestdoncvrai, 26 juillet 2018 à 23h32
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