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Tome 1, Chapitre 20 « Première Pleine Lune » Tome 1, Chapitre 20
Le Pub se remplit petit à petit, au cours de la nuit. Naola ne tarda pas à se rendre compte que la population, d’habitude si diverse, ne se composait ce soir-là que de vampires. Bien plus nombreux, qui plus est, et bien plus nerveux.
    
    « T’es nouvelle ? » demanda un petit gars très sec en prenant place au comptoir.
    
    Il la fixait avec une expression de prédateur et l’adolescente se félicita de porter le col roulé imposé par Mordret.
    
    « Oui, répondit-elle en lui adressant un sourire poli. Je vous sers un verre ?
    
    — Du sang », gronda la créature du fond de la gorge.
    
    Il découvrit ses dents, l’air affamé.
    
    « Dans ce cas, je vous invite à passer dans l’alcôve et voir avec mon patron, répondit la fille avec un petit signe de tête en direction de la bibliothèque. Le truc le plus rouge que je puisse vous servir ici, c’est du jus de tomate. »
    
    L’alcôve, en aucun cas elle ne devait y pénétrer. Elle ne voulait surtout pas imaginer ce qu’elle dissimulait. Son interlocuteur resta sans rien dire à la fixer pendant presque une minute. Mal à l’aise, Naola finit par lui servir ledit jus de tomate.
    
    Le vampire plissa les yeux, gronda et poussa lentement la consommation vers le bord du comptoir. La boisson s’explosa au sol dans un éclat de rouge et de verre. Naola pinça les lèvres et, sans quitter la créature du regard, exécuta quelques gestes de sa main gantée. Elle murmura les mots d’une formule obscure apprise les jours précédents.
    
    Le récipient se recomposa, comme un mnémotique déroulé à l’envers. Les morceaux éparpillés se restructurèrent autour du liquide qui remonta le long du zinc pour venir se poser à l’endroit précis où la jeune fille l’avait servi.
    
    « Si vous n’en vouliez pas, il suffisait de le dire. Dégagez maintenant », lâcha-t-elle avec sécheresse.
    
    La créature sembla peser le pour et le contre et quitta finalement le comptoir pour disparaître vers l’alcôve. Naola baissa les yeux sur sa main. Elle l’avait dissimulée dans le torchon qu’elle utilisait pour garder le bar propre entre deux clients. Elle tremblait.
    
    Les maléfices temporels étaient considérés comme des sorts occultes. Les pratiquer était illégal, pourtant elle venait de le faire, dans l’indifférence générale. Mieux, le niveau de maîtrise dont elle faisait preuve, dans le bluff le plus total, avait dissuadé son interlocuteur de s’acharner.
    
    Les conversations, interrompues par l’incident, reprirent progressivement. La jeune fille se composa un masque assuré et se remit au travail comme si de rien n’était. Mais elle avait maintenant conscience de la façon dont les clients de cette nuit-là la percevaient : une réserve de sang et un casse-croûte tout à fait potable à grignoter. Les mises en garde de Mordret prenaient un sens nouveau. Elle comprit, à retard, ce qu’il avait voulu dire par « ne pas servir de consommation. »
    
    La soirée fut ponctuée d’incidents similaires. Une vampire chercha à planter ses canines dans le bras de Naola alors qu’elle lui tendait un verre de cocktail. Un autre l’insulta purement et simplement quand elle lui refusa une morsure. Ils venaient là pour le sang. Pas pour boire des trucs qui n’agissaient pas sur eux. Elle devait les distraire et faisait sa rabat-joie.
    
    L’ambiance, plutôt agréable, les soirs précédents, se révélait électrique sous la pleine lune. Vers trois heures du matin, l’établissement était plus bondé qu’il ne l’avait jamais été. Naola enchaînait les commandes, les vaisselles et les encaissements, directement dans l’un des tiroirs du comptoir, à défaut de caisse.
    
    Elle n’aurait su dire comment cela dégénéra. D’un seul coup, une clameur s’éleva de l’un des coins de la salle. Une chaise vola et s’écrasa contre un mur. Un cercle se forma autour de deux vampires prêts à en découdre. L’assistance encourageait le combat de grognements et de cris excités.
    
    Naola hésita. Mordret ne lui avait donné aucune instruction en cas de bagarre. Il se trouvait dans l’alcôve, elle ne pouvait donc pas aller le chercher. Tendue, elle passa de l’autre côté du comptoir et, la main planquée contre sa gorge pour amplifier sa voix d’un sortilège, elle cria :
    
    « Arrêtez ça tout de suite ! »
    
    Cela s’avéra inefficace. Plusieurs clients se tournèrent vers elle, hilares.
    
    « Arrêtez ! » insista-t-elle en tentant de se rapprocher.
    
    Une femme lui saisit les bras et, sans comprendre comment, elle se retrouva soulevée du sol. Elle se débattit, cria et se prit un coup au visage qui la sonna pendant quelques secondes. La vampire la traîna jusqu’au milieu du cercle et interpella les deux autres, toujours en train de se battre.
    
    Elle attrapa Naola par la gorge et la hissa au-dessus d’elle en lançant à la cantonade :
    
    « Le vainqueur gagne le droit de goûter à la petite serveuse ! Puis il fait tourner ! »
    
    Il y eut des rires alors qu’elle lâchait l’adolescente. Naola suffoqua, à moitié en pleurs sur le plancher. Les deux combattants s’étaient à peine interrompus pour lui jeter un regard. Entre deux hoquets inarticulés, la sorcière tentait de reprendre le dessus sur sa peur. Les prédateurs sentaient sa terreur et s’en amusaient.
    
    Elle serra les dents. Soit elle se défendait, soit elle y restait. C’était limpide. Avec un effort, elle se releva. Elle chancela un instant, mais se resaisit juste à temps pour esquiver le coup que lui envoya la vampire. L’adolescente se décala, attrapa le bras de la femme et l’étala au sol d’un croche-pied.
    
    Le gagnant obtenait le droit de la goûter en premier ? Parfait ! Elle allait gagner et ils lui foutraient la paix une fois pour toutes. Elle en avait marre de se prendre des coups, d’encaisser sans rien dire, de se faire balader, qu’on la considère comme une cible, qu’on la traite comme une conne. Mordret avait eu raison de la forcer à se bouger un peu.
    
    Son apprentissage intensif de la semaine lui parut soudain dérisoire face à cette foule de longues-dents. Néanmoins, elle savait l’essentiel : les vampires n’aimaient pas l’argent. Les vampires une fois immobilisés s’avéraient faibles.
    
    La sorcière arma son concentrateur, visa la femme au sol, dans le dos, et lui asséna un charme de pierre. La créature se retrouva plaquée face contre terre par son propre poids. Elle cria de rage, ce qui suspendit l’affrontement. Les deux adversaires, comme l’assemblée, reportèrent leur attention sur Naola qui avait déjà chargé un second sort.
    
    Ils hésitèrent une seconde de trop à se jeter sur elle. Elle attaqua. Le premier, le plus amoché, reçut son maléfice de plein fouet, propulsé contre le mur le plus proche. Il s’y écrasa, inconscient. Le second atteignit la jeune fille et lui asséna un coup qu’elle tenta de contrer en se mettant en garde. Elle recula de plusieurs mètres, étirant le cercle de leur zone d’affrontement.
    
    Sans comprendre comment, elle sentit son bras partir en arrière, tordu avec violence. Le vampire était passé au contact. Il la souleva et la plaqua contre le mur, juste à côté de son confrère inanimé. De son autre main, il lui attrapa les cheveux. Penché sur elle, il lui tira la tête pour dégager sa gorge.
    
    Certain que sa proie ne pouvait plus lui échapper, il rit et fit glisser ses canines sur son cou. Il passa sa dentition acérée sous son col roulé qu’il découpa en partie. À chaque mouvement, il entaillait sa peau d’une fine coupure.
    
    « Arrête, ou je te règle ton compte », prévint Naola, très calme.
    
    Sa respiration s’était complètement bloquée avec le choc, ce qui l’avait empêchée de réagir, pourtant, l’adrénaline aidant, elle voyait parfaitement comment reprendre le contrôle de la situation. Le vampire frappait fort, il se montrait rapide… mais il était bien moins redoutable que Mordret. Elle le sentit rire à sa remarque. Son torse tressauta dans son dos. Il assura sa prise et accentua la pression sur son bras d’un petit geste sec. Naola étouffa une plainte de douleur, les dents serrées. Elle se concentra. Il la plaqua un peu plus contre le mur. Elle grimaça et souffla :
    
    « Tant pis pour toi… »
    
    Un sortilège brûlant pulsa hors de son concentrateur. Le vampire la lâcha avec un cri de surprise. La petite serveuse, d’un mouvement d’épaule, se dégagea du mur, pivota sur elle-même et, sans une hésitation, lui asséna un coup dont elle augmenta intuitivement la puissance grâce à sa magie. Son genou partit dans l’entrejambe de son agresseur. Il émit une plainte aiguë et se plia en deux à la violence du choc. Les vampires pouvaient toujours avoir mal aux couilles. Bon à savoir.
    
    La sorcière cessa de réfléchir et se jeta sur lui. Sa main droite se para d’une lourde pièce de métal, par-dessus son gant. Habituellement, elle ne l’utilisait que pour effrayer ses adversaires en Course à Quatre. Les joueurs ne pouvaient pas se servir d’arme… mais étaient autorisés à feinter.
    
    Ça n’était pas de l’argent, mais ça ferait passer un sale moment à la créature. Elle ne songeait plus à user de sa magie, juste à démonter la gueule de ce vampire. Il allait prendre pour tous ceux qui l’avaient emmerdée ce soir. Pour tout ce qui lui était arrivé en si peu de temps. Pour le meurtre sous ses yeux. Pour la lâcheté de ses parents. Pour l’indifférence méprisante de Mordret.
    
    L’agresseur tomba à genoux, elle l’envoya au sol d’un direct du droit, le retourna sur le dos d’un coup de pied et lui sauta dessus. Elle l’immobilisa sous elle, prise d’une rage incontrôlable, lui enfonça un poing dans le ventre, puis lui attrapa la tête et amorça un geste pour le frapper au visage. Casser ces canines, réduire son nez en bouillie. Se défouler.

Texte publié par Cestdoncvrai, 6 août 2018 à 23h44
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