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Tome 1, Chapitre 12 « La machine de rêve » Tome 1, Chapitre 12
Naola effectua ainsi une dizaine de courses pour la Vieille Naine qui tint parole : la jeune fille n’entendit jamais parler d’un quelconque avis de recherche. Elle éprouvait, à ce sujet, un sentiment mitigé. Elle se sentait fière de jouer avec un coup d’avance sur ses parents, mais, bien qu’elle ne se le serait avoué pour rien au monde, elle était un peu honteuse du tort qu’elle leur causait et triste qu’ils aient abandonné si rapidement.
    
    La jeune sorcière portait des paquets soigneusement emballés aux quatre coins de la ville et, parfois, revenait avec d’autres marchandises indéfinies à destination de son employeuse. Elle s’était même retrouvée à déposer une enveloppe scellée à l’accueil d’un bâtiment fédéral, ce qui la confortait dans la croyance populaire que les fonctionnaires gouvernementaux se finançaient autant de pots-de-vin que de leurs salaires.
    
    Le travail de la matrone prenait beaucoup de temps et ne lui laissait que peu de marge pour chercher un vrai boulot. Pour quelques dizaines de Dens, Naola effectuait parfois des livraisons en extra, pour d’autres clients que la Vieille Naine. À ces revenus sporadiques s’ajoutaient, de temps à autre, des demi ou quart de Dens de pourboire. En multipliant les courses, l’adolescente était parvenue à couvrir tout ce qu’elle avait pu dépenser depuis le début de sa fugue…
    
    Mais cette solution, elle le savait très bien, n’avait rien de pérenne : il lui fallait un salaire fixe, et surtout une activité qui n’impliquât pas de baigner dans l’illégalité.
    
    Naola, lorsqu’elle en avait le temps, poursuivait donc sa recherche d’emploi, mais, puisque personne aux Halles Basses ne voulait d’elle, elle allait devoir étendre sa prospection au-delà, vers les faubourgs de la ville. Elle avait prévu de s’y rendre dans l’après-midi, une fois sa livraison du jour expédiée.
    
    Pour l’heure, elle remontait vers les Halles Hautes, jusqu’à Die Kräutersammler, la plus grande herboristerie de la Fédération. La magnifique boutique avait pignon sur rue et accueillait les plus prestigieux mages et sérumologues du monde dans un décor luxueux et élégant. La légende voulait que la maison Kräutersammler possédât au moins un échantillon de tous les végétaux existant, ou ayant existé, depuis Merlin.
    
    Ses premières missions avaient rendu la jeune fille nerveuse. Livrait-elle de la contrebande ? Les personnes à qui elle délivrait ses paquets étaient-elles les bonnes ? Était-ce des meurtriers, faisaient-ils partie d’organisation criminelle ? Y avait-il de la drogue, des armes, ou pire dans ce qu’elle déposait ? Que risquait-elle si elle se faisait prendre ?
    
    Après quelques jours à courir partout, et après avoir constaté qu’en effet personne ne semblait prêter attention à une petite sorcière fringuée comme une ado qui flânait dans les Halles Hautes, Naola avait cessé de s’inquiéter.
    
    Cette fois, le paquet qu’elle devait apporter tenait dans la poche intérieure de sa veste. Un sachet de papier brun tout simple que la jeune fille devinait être une plante rarissime. La façon dont la Vieille Naine s’était débrouillée pour l’obtenir, en revanche, elle ne voulait pas y penser.
    
    Elle entra dans la belle boutique, laissa glisser son regard dans la pièce et savoura le délicat et agréable parfum du magasin. Cela sentait l’herbe fraîchement coupée, les fleurs des champs et l’odeur de la ville après une pluie d’été.
    
    Une vendeuse l’aborda immédiatement et lui proposa de prendre place. L’espace était réparti entre plusieurs petits salons, aménagés d’élégantes chaises hautes et de plan de travail aux formes épurées. Un grimoire relié de cuir, le catalogue de la maison, trônait sur chacun d’entre eux. Le personnel se chargeait de rapporter leurs commandes aux clients confortablement installés.
    
    Naola s’assit, puis déroula ses instructions. Elle demanda du Clepodium caportatum, la vendeuse s’éclipsa, une autre la remplaça, lui tendit une enveloppe vide, signe qu’elle avait compris le message. L’adolescente lui donna le fameux sachet et, quelques minutes plus tard, elle ressortait, sa mission terminée et la journée devant elle.
    
    La jeune fille, les mains dans les poches, déambula dans les rues marchandes. Le soleil mordait les hautes verrières des Halles et tombait en cascades de lumière jusqu’aux pavés blancs de la chaussée. Un sortilège climatique s’occupait de maintenir une température agréable pour les nombreux clients qui cheminaient entre les boutiques. Naola n’était pas pressée de retourner aux Halles Basses : le quartier ne bénéficiait pas de ce luxe et suffoquait dans la chaleur estivale.
    
    L’adolescente se dirigea d’un pas habitué jusqu’à Mycroft Flying Machin. Elle s’y arrêtait à chaque fois qu’elle trainait dans le coin. Elle adorait l’endroit : les rayonnages alignaient mille artefacts de vol, pièces détachées pour hexoplan ou méca-aile, matériel d’entretiens, ainsi qu’une mnémothèque d’ouvrages techniques et, bien sûr, un showroom où les acheteurs pouvaient manipuler les derniers modèles d’engins volants. Naola, comme à chaque visite, en prit la direction avec la ferme intention de passer dix bonnes minutes à fantasmer sur sa machine. Une odeur de fer, de graisse et de soudure s’échappait de l’atelier, dans l’arrière-boutique. L’adolescente inspira et expira, satisfaite.
    
    L’hexoplan qu’elle visait faisait partie de l’entrée de gamme des bolides professionnels. Il était tout en haut de la liste des appareils conseillés par son école. Et, accessoirement, c’était le plus bel engin qu’elle n’ait jamais vu ; le genre de bécane à chevaucher presque couchée, la joue frôlant la structure d’iris réduite à une carlingue minimaliste. Un bijou d’aérodynamisme, une merveille de souplesse. Une liberté de mouvement sans limites, une réactivité proche de l’instinctif… Tout ce qu’elle avait lu sur sa future machine ne faisait que lui confirmer ce qu’elle avait su, au premier regard, quand elle l’avait découvert la première fois au salon de l’aéromagie : l’appareil était fait pour elle. Il fallait absolument qu’elle trouve le moyen de se le payer.
    
    « Naola ! »
    
    La sorcière se retourna, pâlit et s’obligea à afficher un sourire enjoué sur son visage alors qu’un groupe de cinq adolescents et adolescentes se rapprochait d’elle. Des élèves de son école, dont Teija, sa meilleure amie, qui s’empressa de la rejoindre et l’embrassa avec son habituelle et exubérante joie de vivre.
    
    « Tu aurais dû me dire que tu venais aussi faire tes fournitures aujourd’hui ! On a mangé ensemble ce midi, tu aurais pu nous retrouver ! reprocha la longue et filiforme jeune fille.
    
    — C’est que j’avais pas prévu… enfin ça s’est improvisé », bredouilla Naola
    
    Naola se retrouva donc à faire à bise à Josune, Panya et Seda, trois filles de sa classe avec qui elle s’entendait bien, ainsi qu’à Snorre, un gars qui suivait le même cursus, mais une année au-dessus d’elles. L’adolescente, bon grès malgré, prit part aux achats de rentrée qui mirent à mal ses précieuses économies. Les jeunes riaient et plaisantaient en parcourant les rayonnages. Quels professeurs auraient-ils le prochain semestre ? Est-ce que la rumeur comme quoi madame Baum attendait un bébé était vraie ? Alors qui allait la remplacer ?
    
    « Tu es allée voir la course contre les Seinois, la semaine dernière ? » demanda Snorre alors que le groupe sortait de la boutique.
    
    Naola, pour se faire le plus discrète possible et ne pas alerter ses camarades sur sa situation, suivait le mouvement. Tant pis pour sa recherche d’emploi, l’essentiel était d’agir comme si de rien n’était : si elle avait encore été chez ses parents, elle aurait sans aucun doute passé le reste de la journée avec ses amis.
    
    « Non, j’ai pas eu l’occasion, on était en vacances, mentit-elle en réponse.
    
    — Ah ! Dommage, c’était épique comme course ! Stuttgart a fait de ces mouvements ! »
    
    L’adolescente sourit et haussa les épaules :
    
    « Je trouverais un mnémotique pour voir ça alors ! »
    
    Elle devait bien admettre que retrouver ses camarades de classe, discuter de tout et rien, écouter les ragots, parler mécanique magique ou résultat sportif, sans prise de tête, sans devoir surveiller sans arrêt ses paroles et être sur ses gardes… bref, se retrouver dans un environnement amical lui faisait le plus grand bien.
    
    Le petit groupe s’installa pour boire une tisane glacée en terrasse et l’après-midi passa en un rien de temps. Vers dix-sept heures, Panya se leva et leur dit au revoir : ses parents, qui avaient fait des courses en ville, de leur côté, l’attendaient sur la Place des Fédérés. Josune ne tarda pas à disparaitre à son tour, puis Snorre et Seda partirent à deux et il ne resta plus que Teija attablée en face de Naola.
    
    « Seda et Snorre sortent ensemble ? demanda Naola, à peine le couple se fut-il éclipsé.
    
    — Oui ! Depuis le début de l’été… Ils ont été dans le même camp de vacances et… voilà ! »
    
    Les deux amies rirent doucement, complices. La grande jeune fille à la peau sombre et aux interminables cheveux noirs faisait tourner son verre presque vide entre ses longs doigts, souriant de son éternel sourire immaculé. Naola finit le reste de sa tisane et soupira. L’après-midi était passée trop vite. Teija et elle se connaissaient depuis toujours. Elles avaient vécu dans le même quartier toute leur enfance. Leurs parents se fréquentaient beaucoup, le père de Naola travaillait dans le même institut que la mère de Teija et les deux familles se voyaient presque tous les week-ends. Leurs fillettes d’à peine six ans avaient découvert les joies du vol en hexoplan ensemble et, lorsque Teija avait déménagé, deux ans auparavant, elles s’étaient arrangées pour se faire accepter dans la même école. Elles se menaient une compétition amicale qui les aidait à progresser. Naola n’avait, jusqu’alors, jamais eu de vrai secret pour la jeune fille qu’elle considérait comme sa sœur.
    
    « Faut que je rentre, dit-elle à regret.
    
    — Je sais que tu as fugué, Nao », lâcha Teija.
    
    Naola se tendit immédiatement et perdit toutes couleurs. Son amie poursuivit sans lui laisser le temps de se reprendre :
    
    « Tes parents sont venus voir les miens, une semaine après que tu sois partie. Ils voulaient savoir si je savais où tu te cachais…
    
    — Tu vas me balancer ? Coupa Naola d’une voix blanche.
    
    — Qu’est-ce qui t’a pris Nao ? Qu’est-ce qui s’est passé ? »
    
    L’adolescente croisa les bras et détourna le regard.
    
    « J’ai pas envie d’en parler. Ils t’ont dit quoi ?
    
    — Que vous vous étiez disputé à cause du prix de ton hexoplan et que tu étais partie après ça…
    
    — Pardon ? »
    
    Naola lâcha un rire nerveux et se passa la main dans les cheveux. C’était ridicule.
    
    « Quels connards », gronda-t-elle de colère.
    
    Teija écarquilla les yeux et se redressa, lèvres pincées d’une moue désapprobatrice.
    
    « Hé ho, c’est de tes parents que tu causes !
    
    — Hé ben mes parents t’ont menti, c’est pas pour ça que je me suis barrée et crois moi, j’ai une bonne raison de l’avoir fait. Pas un prétexte à la con qui me fait passer pour une gamine pourrie gâtée et capricieuse ! »
    
    Son amie, mal à l’aise, garda le silence plusieurs secondes. Ses doigts trituraient nerveusement l’anse de sa tasse.
    
    « Jure-moi que tu ne diras pas qu’on s’est vues. »
    
    Teija ne répondit pas tout de suite, puis poussa un grand soupir et planta un regard déterminé dans les yeux de la jeune fille. Naola en fut surprise : elle n’était pas habituée à lire autre chose qu’une joie malicieuse dans ses prunelles sombres.
    
    « OK, je te jure, mais tu me racontes tout. Tu dors où ? Tu fais quoi ? Comment tu fais pour vivre ? Qu’est ce que tu foutais vraiment dans le centre-ville cet après-midi ? »
    
    Résignée, Naola livra ses dernières semaines à son amie. Teija blanchit lorsqu’elle lui expliqua les raisons de sa fugue.
    
    « C’est horrible Nao, je… »
    
    Elle se tut, incapable de trouver les bons mots. Naola but une longue gorgée de thé pour chasser la boule de tristesse et de colère du fond de sa gorge. Elle avait tenté de rester détachée de son récit, sans grand succès. Elle en reprit le fil, au bout de quelques secondes. Elle se montra très évasive quant aux petites missions de livraison qu’elle remplissait pour la Vieille Naine.
    
    « Mais tout ça va se tasser, de toute façon. C’est temporaire jusqu’à la rentrée, conclut-elle.
    
    — Tu vas quand même reprendre les cours, s’étonna Teija. Mais tes parents seront forcément au courant, non ? Ils vont recevoir les bulletins de notes !
    
    — Qu’ils essaient de me faire rentrer à la maison. Je les attends. »
    
    Une fois son indépendance financière assurée, plus rien ne l’obligerait à retourner chez elle… et si ses parents se mettaient en tête de la forcer, elle verrait bien ce qu’ils diraient lorsqu’elle les menacerait de les dénoncer aux P.M.F..

Texte publié par Cestdoncvrai, 29 juillet 2018 à 12h39
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