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Tome 1, Chapitre 5 Tome 1, Chapitre 5
Bonjour à tous ^^. Merci à Melior Silverdjane pour son commentaire. Je vous souhaite une bonne lecture de ce chapitre 5 !
    

    

    
    Le mois de juin apportait les premières chaleurs de l’été. Un vent doux s’amusait à folâtrer entre les branches alourdies de bourgeons éclos du sakura. Fidèle à ses habitudes, Héloïse était assise à son tronc. Elle lisait un roman depuis une bonne demi-heure.
    
    Malgré les incidents avec les fleurs, elle ne craignait pas l’arbre. Désormais, elle en avait sur son oreiller toutes les semaines. Son esprit s’était fixé sur une certitude même si elle n’avait cessé de réfléchir au phénomène : la personne à l’origine de tels cadeaux ne lui souhaitait aucun mal. Sinon, il lui serait arrivé des événements fâcheux.
    
    Pensive, elle ferma son livre après y avoir placé un marque-page qui représentait un kitsune (1), puis elle s’adossa davantage contre lui.
    
    La floraison des sakuras ne durait que quelques jours en temps normal. Or, pour celui-là, elle se déroulait depuis un peu plus de deux mois… Un autre mystère que la jeune femme ne parvenait pas à élucider. Son imagination prenait le pas sur sa logique. Peut-être que les branches déposées sur son oreiller provenaient des rêves qui la visitaient pendant son sommeil ? Ou du tableau de sa chambre ? Même si elle était consciente que c’était bien trop surréaliste pour être vrai, elle ne pouvait s’empêcher de le supposer. De toute manière, personne n’était en mesure de l’aider à résoudre ses questions, alors tant pis si elle « fantasmait » les réponses.
    
    Héloïse soupira. Le parfum des fleurs l’entourait sans pour autant lui provoquer des maux de tête. Si elle le pouvait, elle se prélasserait dans le verger toute l’après-midi. Malheureusement, elle devait se rendre à une convocation de Pôle Emploi pour un bilan de compétences. Avant, elle s’occuperait de Margot.
    
    À regret, elle se releva et épousseta son jean. Lorsqu’elle s’éloigna, elle ne remarqua pas que plusieurs pétales de cerisier s’étaient glissés dans ses cheveux.
    
    En pénétrant dans le hall d’entrée, elle se dirigea vers la chambre de l’aïeule, qui l’accueillit avec un grand sourire :
    
    — Coucou Héloïse !
    — Tu n’as besoin de rien ?
    — RAS. Ma couche est propre, je n’ai pas fait tomber ma télécommande, j’ai mon verre d’eau…
    
    La jeune femme eut un rire amusé.
    
    — Il y a juste l’autre andouille qui m’a tenu la jambe tout à l’heure.
    
    Héloïse arqua un sourcil d’étonnement.
    
    — Christophe ?
    — Eh bien oui ! Il voulait mieux me connaître, tu vois bien…
    — Il ne s’est pas montré condescendant ou méprisant avec toi au moins.
    
    Margot secoua la tête.
    
    — Oh, non. Il a été charmant. Très serviable aussi.
    — Tant mieux…
    — Tu sais Héloïse, les apparences sont trompeuses. Je reste méfiante.
    — Mamie, peut-être exagères-tu un peu…
    — Je n’aime pas les remarques qu’il se permet de te faire, rétorqua l’aïeule. Et je t’arrête tout de suite : tu ne m’influences pas. Hier, il t’a mal parlé. Je suis peut-être dure d’oreille, mais j’entends encore.
    
    Héloïse grimaça. En même temps, ils se trouvaient près de la chambre de Margot quand il lui avait reproché d’avoir laissé sa mère faire à manger, alors que celle-ci l’en avait dispensé parce qu’elle avait eu envie de cuisiner un nouveau plat.
    
    — Ce n’est rien.
    — Mouais.
    
    Margot poussa un long soupir.
    
    — Aaaaaah, ma petite Héloïse… Si jamais tu as besoin de t’épancher, tu peux, hein ?
    — Oui, oui.
    — Ne dis pas ça pour me faire plaisir.
    — J’essayerai. Je dois y aller.
    — Bon courage pour ta convocation ! répliqua l’aïeule en croisant les doigts.
    
    La jeune femme lui répondit avec un sourire, puis quitta la pièce. Sa grand-mère avait toujours le don de lui remonter le moral. Elle se sentait plus détendue pour son rendez-vous.
    
    
    
***

    
    
    Le sommeil ne tarda pas à s’emparer du corps fourbu d’Héloïse malgré le stress engendré par la soirée tendue qu’elle venait de passer. Une fois de plus, Aline s’était montrée désagréable envers elle.
    
    Un soupir franchit ses lèvres. Elle savait d’avance où le monde onirique allait la conduire. Impatiente d’abandonner toutes ses peines, d’être envahie par ce bien-être qui lui permettait de ne pas s’effondrer même lors des instants les plus obscurs, elle céda aux limbes de Morphée. Ses muscles se relâchèrent, puis sa respiration s’apaisa tandis qu’elle se glissait petit à petit dans le cocon des songes.
    
    — Qui es-tu ?
    
    Si son organisme ne réagit pas, sa conscience – ou son âme ? — sursauta ; aussitôt, Héloïse se retrouva plongée au sein du rêve, dans le verger. Le ciel, dont la couleur grise tirait sur le noir, l’angoissa. Elle tenta de localiser le son de la voix grave inconnue, mais masculine.
    
    — M’entends-tu ?
    
    Elle se crut obligée de répondre :
    
    — Oui.
    — Qui es-tu ? Cela fait un long moment que je te sens auprès de moi. Peut-être des années... Tu m’as réveillé contre mon gré.
    — Je n’habite dans cette maison que depuis neuf mois...
    
    Un dialogue surréaliste. La jeune femme regarda autour d’elle ; personne. Qui s’adressait à elle ? N’était-ce pas le fruit de son imagination un peu trop surmenée ?
    
    — Tu m’as arraché de mon sommeil. J’ai peiné à établir un vrai contact avec toi, mais j’y suis parvenu. Je suppute que ton aura est humaine.
    
    Héloïse paniqua ; un cri étranglé jaillit de sa gorge. Combien de temps resta-t-elle plantée au milieu du verger ? Plusieurs secondes ou plusieurs minutes ? Lorsqu’elle réussit enfin à sortir de sa sidération, elle se précipita à l’intérieur de la maison. Une fois qu’elle aurait franchi le seuil, elle se réveillerait... Les choses se déroulaient toujours ainsi. Ou alors, elle devait s’assoupir contre le cerisier, mais une telle option n’était clairement pas envisageable ici !
    
    Le paysage disparut. Les ténèbres la ravirent un instant pour la porter jusqu’à son lit.
    
    La jeune femme se redressa. La sueur perlait à ses tempes. Tremblante, elle alluma sa lampe de chevet et fixa chaque recoin de sa chambre, en quête d’un monstre ou d’un illustre sombre inconnu. Voilà des mois qu’elle n’avait pas été victime de terreurs nocturnes ! Elle se gratta le cuir chevelu et se leva pour se rendre aux toilettes. Il se passait beaucoup de choses étranges ces derniers temps. Les fleurs de cerisier sur son oreiller, ce rêve...
    
    Quand elle retourna se coucher, elle n’éteignit pas sa lampe ; elle se releva pour observer le sakura. La pleine lune baignait l’endroit d’une lumière laiteuse qui semblait caresser la cime de l’arbre. Héloïse fut saisie d’un frisson dont elle ne sut déterminer l’origine. Elle l’attribua à la fatigue. Elle ne permit pas à son imaginaire de vagabonder trop loin. Elle ne désirait pas s’imposer plus d’angoisses !
    
    Alors qu’elle s’apprêtait à se rallonger, un détail attira son attention : le vent était tombé, et pourtant... Les branches du cerisier continuaient de frémir, comme dérangées par une main invisible. Le mouvement était si imperceptible que la jeune femme n’était pas certaine de ce qu’elle voyait. Elle s’efforça de se concentrer sur l’arbre. Au bout de dix longues minutes, elle finit par abandonner en se rendant compte qu’après tout, elle ne se trouvait pas à l’extérieur pour vérifier si le vent soufflait ou non, même légèrement. Son cœur battait plus vite que de raison ; la montée d’adrénaline ne l’aiderait pas à se rendormir... Elle se fustigea. Elle se mettait dans des états impossibles pour tout et n’importe quoi !
    
    Elle se pelotonna sous les draps avec la ferme intention de ne penser qu’à son entretien d’embauche. Au moins, c’était concret, même si elle n’avait pas plus de prises là-dessus que sur les rêves !
    
    Dans la chambre, un objet chuta au sol. Le son étouffé par la moquette la fit tressaillir, puis soupirer : encore une fois, la toile qui représentait le cerisier s’était décrochée du mur. L’incident s’était produit à plusieurs reprises durant les deux semaines précédentes, alors qu’elle n’avait jamais bougé avant… Tant pis, elle la replacerait demain !
    
    Le sommeil daigna venir la rechercher au bout d’une demi-heure de cogitations.
    
    
    
***

    
    
    Pourtant, le rêve poursuivit sa trame.
    
    Assis contre le tronc du cerisier, il se délecta de la stupéfaction qui gagna l’humaine au moment où elle apparut devant lui. Avant qu’elle ne puisse protester, il lui dit avec une voix empli de sarcasme :
    
    — Eh bien ? N’est-ce pas ce que tu souhaitais, me voir ?
    
    Les lèvres de son interlocutrice se retroussèrent et il put distinguer un éclat de fougue dans ses yeux aussi bruns que la terre des montagnes.
    
    — Qui êtes-vous ? Laissez-moi partir !
    — Sache que seul le Rêve commande, petite humaine. Je n’ai aucune réelle emprise sur lui malgré ma nature, même si je suis capable d’influencer certains de ses fils. Je ne peux te retenir.
    
    Ces quelques mots jetèrent un froid entre eux ; son regard ambré s’attarda sur l’expression de la jeune femme à l’aura toujours aussi rayonnante, empreinte de diverses émotions. Avait-il donc tant sommeillé au sein de sa prison ?
    
    Il se morigéna. Cette question stupide, il devrait arrêter de se la poser.
    
    — Pourquoi êtes-vous là, alors ?
    — Parce que le Rêve nous a permis de nous rencontrer. Il s’agit de l’unique moyen pour moi d’entrer en contact avec toi.
    — Ah ? Et qu’êtes-vous exactement ? rétorqua-t-elle tout en croisant les bras.
    
    Il prit la peine de se lever. Il arrangea son kimono blanc d’une main nonchalante, puis il s’avança vers elle. Même s’il ne couvrit pas toute la distance entre eux, elle eut un mouvement de recul. Il la dépassait d’une tête et demie environ. L’intimidait-il déjà ?
    
    — Tu ne le devines pas ?
    — Comment ? Je n’ai pas vraiment d’indices.
    — Ne me dis pas que ton intelligence est absente ou s’est dissoute à mon arrivée.
    — Je ne vous permets pas ! Vos chevilles, là, ça va bien ? Elles ne sont pas hypertrophiées ?
    
    Il arqua un sourcil.
    
    — Que signifie un tel terme ?
    
    Il ne plaisantait pas. Le dialecte des humains de cette partie du monde avait beaucoup évolué au cours des derniers siècles. Elle maugréa :
    
    — Oh peu importe. Qu’êtes-vous ?
    — Dans la langue natale des terres originelles du cerisier de ton domaine, on me désigne en tant que yōkaï (2).
    — Oh !
    
    Il la vit pâlir, ce qui le surprit. Connaissait-elle le sens du mot ? Quand elle répliqua, ses doutes se dissipèrent :
    
    — Que faites-vous ici ? Mon pays n’est pas du tout le vôtre !
    — Je ne peux t’offrir la réponse même si je le désire.
    — Pourquoi ?
    — Cela aussi, c’est à toi de le découvrir.
    
    Il ferma les yeux. L’agacement de la jeune femme, il le devinait sans difficulté. Il ne ressentit nulle joie ; seuls le vide et l’amertume revinrent l’assaillir. Pourtant, il n’en montra rien devant elle. Le fait que ses émotions se manifestent sur son visage et qu’elles le dépouillent de son honneur – le peu qu’il en restait – le répugnait.
    
    — Néanmoins, je te livre une clé : tout découle d’une malédiction.
    
    L’expression déroutée de l’humaine ne lui procura aucune réjouissance.
    
    — Vous me prenez pour une idiote ?
    — Ai-je l’air de me moquer de toi ?
    
    Elle serra les dents.
    
    — Non.
    
    Elle laissa ses bras retomber avec mollesse le long de ses hanches, baissa le menton et murmura :
    
    — Que dois-je faire ?
    
    Elle réagit à peine quand autour d’eux, le verger commença à s’effacer, signe qu’il était bientôt l’heure pour elle de retourner parmi les siens. Il se contenta de la fixer, puis lui rétorqua :
    
    — Si c’est ton destin qui t’a amenée jusqu’à moi, tu es à la hauteur de la tâche.
    — Je vous trouve bien sûr de vous. Vous ne me connaissez pas, je ne suis en rien comme vous…
    — Tu as reçu le don de percevoir ma présence. Il s’agit d’un signe à ne pas négliger.
    
    Elle leva les yeux au ciel.
    
    — Vous êtes un peu rapide pour aboutir à vos conclusions. Que suis-je censée accomplir ?
    — Je te l’ai déjà dit : c’est à toi de voir. Moi, je ne peux que te confier quelques bribes du secret qui m’entoure.
    
    Il remarqua la frustration qui émanait d’elle. Contrairement à lui, qui affichait une expression impassible, elle semblait loin d’être une personnalité infroissable. Il se ressaisit. Il ne s’agissait que d’une apparence. Elle brûlait d’envie de le traiter de crétin – il le distinguait avec clarté dans son regard – mais elle était gagnée par l’appréhension. Il le discernait même si elle cherchait à le cacher sous une attitude bravache. Enfin, il s’adressa à elle dans un chuchotement :
    
    — Bonne chance.
    
    Il sentit l’ahurissement qui sourdait d’elle avant qu’elle ne rejoigne les contrées du réel en le laissant seul. Pourtant, il fut déconcerté. Son sort dépendait d’elle, mais si elle ignorait l’existence de ces clés qui sommeillaient en son être afin de briser la malédiction, il ne devait pas espérer pour rien. Il ne désirait pas sortir de sa stase à la base, alors pourquoi son comportement s’était-il modifié ? Pourquoi l’humaine l’intriguait-elle autant ?
    
    Au simple contact de son esprit si chatoyant, pareil à un feu-follet, tout avait changé.
    

    

    
    (1) Esprit surnaturel polymorphe, représenté le plus souvent par un renard qui peut avoir jusqu'à neuf queues, dans le folklore japonais.
    
    (2) Il s'agit d'une créature surnaturelle dans le folkore japonais. Elle est souvent traduite par « esprit », « fantôme », « démon », ou « apparition étrange ».

Texte publié par Aislune S., 12 juin 2018 à 09h11
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