Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 1, Chapitre 3 Tome 1, Chapitre 3
Note de l'autrice : Bonjour ^^. Je voulais apporter une certaine précision : ce roman n'est pas spécialement jeunesse. Du coup, il y aura des passages un peu difficiles, vulgaires, etc.
    Voilà le chapitre 3. Bonne lecture :).

    
    

    

    
    
    
Chapitre 3

    
    
    
    Assise auprès de Margot, Héloïse l’écoutait dégoiser sur ses belles années, du temps où « c’était mieux avant ». Elle ne parvenait même plus à s’insurger contre une telle façon de penser ; au final, sa grand-mère avait peut-être raison… Quand elle lui racontait les conditions de vie des années soixante ou soixante-dix, la jeune femme éprouvait l’envie d’y avoir vécu.
    
    — Puis tu vois, quand j’allais aux bals populaires, c’était que de dix-huit à dix-neuf heures. Ma belle-mère refusait que je fricote avec les garçons. J’en avais marre.
    — Comment es-tu arrivée à t’en sortir ?
    — Pour acheter ma liberté, je me suis mariée.
    
    Héloïse tiqua.
    
    — Tu n’aimais pas papi ?
    
    La vieille femme posa son regard vert d’eau sur elle.
    
    — Je n’ai pas dit ça. En fait, j’ai développé des sentiments pour lui après le mariage. De la tendresse surtout. Il était gentil et avait un cœur d’or.
    
    Margot n’avait jamais parlé d’amour, mais Héloïse ne s’en était vraiment rendu compte que récemment. Bien entendu, les révélations de Margot avaient cassé le mythe du couple inébranlable qu’elle s’était construit depuis son enfance. Sa mère, en dépit de ses déboires, avait au moins connu cette émotion si noble et si pure.
    
    — Tu devrais m’imiter, tu sais. Tu t’en sortirais pas si mal.
    — Non merci, je préfère rester seule.
    — Et puis, si tu as un ami avec qui tu es, hum, compatible… C’est du sexe friand, je crois, non ?
    — Euh, mamie…
    
    Margot éclata de rire devant la mine à la fois gênée et déconfite de sa petite fille.
    
    — Eh ben quoi ? Ce n’est pas parce que tu goûtes à ça que tu es une femme facile ! Je peux comprendre que tu te sens bloquée et que tu n’oses p…
    — Non, je n’ai juste pas envie de ce type de relations. Ne cherche pas plus loin. En plus, on dit « sexfriend ».
    — Oh, ça va hein ! C’est presque pareil.
    
    Héloïse lui adressa un sourire sincère malgré la situation embarrassante. La vieille femme renifla.
    
    — Tiens, Christophe n’est pas encore arrivé ?
    — Non. Maman nous a annoncé qu’il viendra demain.
    — Il est charmant, même si je le trouve un peu trop collant pour ta mère.
    — Hm...
    
    À son plus grand soulagement, Margot finit par se taire et s’endormir. Héloïse réajusta le col de sa chemise de nuit et dégagea quelques mèches blanches de son front ridé. Ensuite, elle posa un verre d’eau sur sa table de chevet. Même en hiver, c’était un geste primordial à adopter pour s’occuper des personnes âgées, afin d’éviter la déshydratation.
    
    Son regard s’égara vers la fenêtre. Qu’il était loin le temps de ses vingt-cinq ans, où elle vendait des fleurs dans une boutique qui tournait bien ! Enfin, pas tant que ça… Ah, voilà qu’elle se mettait à réagir comme les vieux. Cette constatation lui arracha un autre sourire.
    
    Silencieuse, elle se leva et sortit de la pièce en prenant soin de ne pas faire craquer le plancher. Le moindre bruit pouvait réveiller sa grand-mère. Elle frissonna et redressa le col roulé de son pull en laine. Le mois de mars se révélait particulièrement rigoureux ; hier, il était tombé quinze centimètres de neige. Pourtant, ce n’était pas ça qui la découragerait de prendre l’air !
    
    La jeune femme attrapa sa parka bleue et la boutonna jusqu’au cou. Un bonnet et des mitaines noirs complétèrent sa tenue, ainsi que de grosses bottes fourrées. Elle comptait se réfugier dans le verger pour y méditer.
    
    Un ciel moucheté de brouillons de nuages l’accueillit. Une bise réfrigérante la gratifia d’une étreinte. Héloïse grommela et accéléra le pas pour se réchauffer. Ses jambes la portèrent jusqu’au cerisier. Elle appréciait vraiment s’y reposer ! Malgré son absence de feuillage, l’arbre était épargné en permanence par la neige ou l’humidité à la base de son tronc.
    
    Elle s’y assit et ramena ses genoux contre sa poitrine tout en fermant les yeux.
    
    Elle aimait bien s’y rendre ; au moins, le calme gardait son emprise sur elle et sur le reste. Elle qualifiait Christophe d’intrusif. En trois mois, il avait pris de plus en plus d’importance dans leur vie. Il passait de plus en plus de temps à la maison et se permettait certaines choses qui hérissaient la jeune femme. Il commençait même à lui adresser des reproches quant à son chômage, le comble ! Heureusement qu’il n’habitait pas avec eux !
    
    Ces six derniers longs mois, emplis de déroutes et de difficultés, l’avaient endurcie. Trop peut-être, mais elle tenait bon. Il le fallait pour sa famille.
    
    Héloïse pencha la tête en arrière ; son occiput effleura l’écorce de l’arbre remarquable (1). Elle avait été surprise d’apprendre qu’il était âgé de plus de mille ans et que jamais il n’avait été déplacé. Le propriétaire, qui était venu une fois pour voir si tout fonctionnait – dont le chauffe-eau un peu capricieux –, le lui avait expliqué. Ses fleurs ne donnaient pas de cerises non plus. Il s’agissait d’un pur sakura.
    
    Elle se fit la réflexion qu’au printemps, il serait magnifique. Si elle avait su peindre, elle aurait essayé de reproduire son effigie sur une toile, comme celle accrochée dans sa chambre.
    
    Elle fixa ses pieds. Depuis quelque temps, même son sommeil était plus paisible. La présence de cet arbre n’était pas anodine. Dans ses rêves, elle s’y reposait tout en écoutant les murmures du vent, de la campagne environnante. Elle y percevait aussi un chant qui semblait parfois émaner du tronc. Un étrange phénomène qu’elle avait tenté de vérifier dans la réalité… Hélas, le cerisier restait muet.
    
    Sa meilleure amie lui avait conseillé de prêter une attention accrue à ses songes, mais la jeune femme n’avait pas le cœur à le faire. Elle devrait plutôt trouver un emploi. Aline le lui assénait si souvent…
    
    Les querelles entre elles s’étaient aggravées en quatre semaines ; l’adolescente prenait pour argent comptant tout ce que disait Christophe, et elle ne supportait pas d’être rappelée à l’ordre par sa grande ratée de sœur. Martial, lui, se contentait d’agir comme si rien d’autre ne le préoccupait mis à part son ordinateur et sa musique. Dès l’âge de six ans, il avait appris à jouer de la guitare. Depuis un certain temps, il recherchait un groupe qui l’accepterait en tant que musicien.
    
    Héloïse fixa ses mains. Elle, elle n’était douée pour rien. Du moins, son chômage le révélait davantage... non. Il ne fallait pas se mentir : depuis ses quatorze ans, elle n’était qu’une assistée. Elle excellait pour planter son existence en beauté.
    
    Alors que ses pensées noires l’assaillaient, elles s’évaporèrent aussitôt dans les larmes qu’elle versa. Des larmes chaudes au goût amer, mais libérateur. Elle avait suivi cette habitude dès la première fois où elle s’était assise sous le cerisier ; pourtant, durant de longues années, elle n’avait pas pleuré. Elle avait mis un point d’honneur à résister à une tentation aussi risible. C’était réservé aux faibles d’après Aline, et aussi d’après Christophe.
    
    La voix de sa mère la sortit de sa torpeur environ une demi-heure plus tard. Il fallait préparer le dîner. La vie continuait, même si pour Héloïse, elle s’était arrêtée à de nombreuses reprises. Elle avait perdu des années et des années à essayer de se la construire. Ou de la détruire, au choix. Peut-être que son talent résidait uniquement là-dedans...
    
    Elle posa une main sur le tronc de l’arbre, le caressa, puis quitta son refuge à regret.
    
    
    
***

    
    
    — Je suis désolé, mademoiselle Tisserau.
    
    Héloïse secoua la tête avec une grimace avant de se permettre de le corriger :
    
    — Tisserand, monsieur.
    — Oh… Mille excuses, marmonna le recruteur. Bref. Nous avons trouvé un candidat pour le poste.
    — Très bien. Dans ce cas, au revoir, monsieur Juncker.
    — Nous vous recontacterons dès que nous aurons une place vacante. Votre profil nous intéresse.
    
    Que de belles paroles ! Héloïse les avait tellement entendues... Elle raccrocha et laissa son smartphone sur la table. Elle s’était arrêtée à un café le temps de souffler un peu. Elle avait passé la journée à déposer des CV. Une routine qu’elle tentait d’adopter au moins une fois par semaine, quand elle parvenait à se libérer de ses tâches – s’occuper de sa grand-mère parmi d’autres. Elle avait beaucoup espéré de cet appel. De surcroît, le magasin de fleurs où elle s’était présentée six jours plus tôt ne se trouvait pas loin de chez eux.
    
    Son regard fixa un point imaginaire vers la rue que le café surplombait. Elle ne comptait plus le nombre de candidatures envoyées depuis qu’elle était au chômage, dans diverses boutiques de fleuristes ; neuf l’avaient conduite à un rendez-vous, et seulement après plusieurs relances. Hélas, chacun d’entre eux s’était soldé par un « Revenez lorsque nous chercherons quelqu’un ». Elle avait aussi postulé en tant que caissière, technicienne de surface, ou pour divers petits boulots. En vain. Elle devait être bien nulle puisqu’elle était incapable d’obtenir ou de garder le moindre emploi. Selon Christophe, elle invoquait toujours des excuses afin d’expliquer ses échecs répétés.
    
    Elle s’était même proposée en tant que secrétaire administrative ; malgré ses compétences dans ce domaine, le recruteur avait préféré écourter l’entretien. Il ne la jugeait pas assez sûre d’elle et la trouvait trop stressée. La mort dans l’âme, Héloïse avait développé un complexe supplémentaire : elle haïssait sa sensibilité.
    
    Elle termina son diabolo à la menthe et se donna du courage. Une fois rentrée, si sa grand-mère dormait encore, elle pourrait se détendre devant sa console de jeux. Un des seuls loisirs qu’elle s’autorisait sans éprouver de remords.
    
    Une demi-heure plus tard, tandis qu’elle garait sa vieille Clio dans l’allée, ce fut avec déplaisir qu’elle constata la présence de Christophe. Elle maugréa, sortit de la voiture et, après l’avoir verrouillée, pénétra dans la maison. Elle entendit deux voix familières sur la terrasse, située à l’opposé du verger.
    
    — Tu iras chercher le pain ? Moi, je serai au boulot, et Héloïse en rendez-vous...
    — Oui. Je peux même commander des pizzas pour demain soir.
    
    Héloïse serra les dents. Il séjournerait chez eux durant le week-end. Par bonheur, elle avait un entretien d’embauche en début de matinée.
    
    Elle gravit les escaliers tout en se disant qu’elle mangerait en solitaire. C’était préférable selon elle. Plongée dans ses réflexions, elle remarqua alors un détail anormal.
    
    La porte de sa chambre était grande ouverte. De même que sa fenêtre.
    
    La colère la gagna. Elle savait que sa mère n’y entrait pas, de même que Martial ! Quant à Margot, elle ne montait jamais à l’étage ! Aline ou Christophe auraient-ils osé, alors qu’elle avait demandé que personne ne pénètre dans son espace privé pendant son absence ?
    
    Le cœur gonflé d’exaspération, envahie par un immense sentiment de ras-le-bol, la jeune femme se dirigea vers la fenêtre pour la fermer d’un coup sec. Ils allaient l’entendre ! Soudain, elle se figea tandis que son regard se rivait sur son oreiller. Elle s’en approcha et saisit entre ses doigts tremblants une branche recouverte de délicates fleurs blanches, à peine rosées en leur centre. Leur parfum particulier d’amande sollicita ses sens. Elle en fut surprise.
    
    Confuse, elle les posa sur son bureau. Toute fureur s’était envolée de son être. Aucun membre de sa famille – encore moins Christophe – n’aurait pris une telle initiative.
    
    Un pli soucieux apparut sur son front. Ces fleurs, elle savait d’où elles provenaient. Le cerisier du verger.
    
    Non, impossible. Il n’avait pas encore fleuri.
    
    Pâle, elle les fixa en s’interrogeant de plus belle.
    
    

    

    
    
    (1) Les arbres exceptionnels par leur âge, leurs dimensions, leurs formes, leur passé ou encore leur légende sont appelés arbres remarquables.

Texte publié par Aislune S., 25 mai 2018 à 09h24
© tous droits réservés.
Commentaire & partage
Consulter les commentaires
Pour réagir â ce chapitre et poster une review, veuillez vous identifier ou vous inscrire !
«
»
Tome 1, Chapitre 3 Tome 1, Chapitre 3
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1058 histoires publiées
505 membres inscrits
Notre membre le plus récent est St Seb
LeConteur.fr 2013-2018 © Tous droits réservés