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Tome 1, Chapitre 2 Tome 1, Chapitre 2
Le lendemain du réveillon de Noël, Héloïse émergea avec difficulté du pays de Morphée. Il n’était que six heures du matin, et Margot dormait profondément dans sa propre chambre. Ce n’était donc pas elle qui l’avait tirée de son sommeil, comme elle le faisait souvent lorsqu’une envie pressante la tenaillait, ou quand elle cauchemardait – en appelant un membre de la famille à tue-tête. Sa voix portait assez loin. Les personnes âgées ressemblaient dans ces moments-là à des enfants. Elles se montraient à la fois attendrissantes et exaspérantes.
    
    Le regard embrumé de fatigue, la jeune femme tourna la tête vers la fenêtre. Elle resta plusieurs minutes ainsi, l’esprit dans du coton, puis elle finit par se redresser. Elle entrouvrit les stores avant d’observer le cerisier soumis à la danse des flocons, malgré la buée de la vitre. Dépouillé de ses ornements, il n’en paraissait pas pour autant désolé. La neige le couvrait… non. Elle l’habillait avec ses étoiles de glace, d’une pureté cristalline empruntée au ciel. À côté, les autres arbres arboraient une grise mine, même s’ils étaient aussi exposés aux caprices de la saison.
    
    Ce n’était pas la première fois que l’attention d’Héloïse était attirée par le cerisier. Plus le temps passait, et plus elle s’y attachait.
    
    Un sourire illumina son visage. La matinée semblait s’annoncer sous de bons augures. De manière inexplicable, rien que d’admirer un tel paysage enchanteur avait allégé son cœur d’un poids. Son âme s’en trouvait plus rayonnante, et quelques fragments de félicité égayaient son humeur.
    
    La soirée du réveillon l’avait accompagnée jusque dans ses rêves, qui s’étaient parés d’atours cauchemardesques aux moments les plus obscurs de la nuit. Depuis son adolescence, elle souffrait d’un sommeil difficile, mais là...
    
    Elle secoua la tête pour chasser ces sombres pensées, puis remit les stores en place et se rallongea avec un grognement. D’ici une heure ou deux, Margot serait réveillée et le manifesterait en chantant. Malgré son âge, elle possédait encore une jolie voix. Un sourire étira de nouveau les lèvres d’Héloïse. Elle en profiterait pour lui donner son cadeau ; la veille, la vieille femme s’était endormie très tôt.
    
    Elle ferma les yeux et s’abandonna à la rêverie.
    
    Si elle avait été dans son propre appartement, elle se serait levée et aurait occupé son temps à lire dans son salon avec une tasse de café noir ainsi que des biscuits en guise de petit déjeuner, avant de se lancer dans des croquis où elle représenterait des bouquets de fleurs qu’elle confectionnerait. Son coup de crayon pour dessiner les végétaux était tout juste correct.
    
    Si la jeune femme avait pu décrocher un travail, elle s’y serait rendue, qu’il soit pénible ou non. Elle ne se plaignait jamais.
    
    Hélas, elle ne possédait ni l’un ni l’autre. Retourner au bercail lui avait serré le cœur, mais quel choix alternatif s’offrait à elle ?
    
    Sans emploi, pas de chez soi.
    
    
    
***

    
    
    Le marché de Noël de Lure se cantonnait à la salle des fêtes de la mairie. Si elle en avait eu l’occasion, Héloïse serait restée à la maison avec Margot, mais sa mère avait tenu à emmener tous ses enfants pour une sortie familiale. En vérité, elle désirait leur présenter son compagnon, rencontré un mois plus tôt.
    
    D’un regard absent, la jeune femme contemplait des figurines de crèche tout en frottant ses mains gantées. Une légère odeur de vin chaud aux épices flottait dans l’air et côtoyait des fragrances sucrées provenant de beignets à la noix de coco. Même si la pièce n’était pas spécialement petite et qu’elle n’était pas bondée, elle se sentait à l’étroit. Les badauds allaient et venaient sans discontinuer. Elle était transie et rêvait de se pelotonner sous les couvertures avec un livre.
    
    En jetant un coup d’œil sur sa droite, Héloïse aperçut Aline et Martial qui fixaient des peluches artisanales. Elle s’apprêtait à les rejoindre lorsqu’elle entendit leur mère les appeler. Elle la repéra vers l’entrée de la salle, aux côtés d’un homme de taille moyenne aux cheveux blonds et courts. Avec son frère et sa sœur, elle parvint à leur hauteur. Il inclina la tête.
    
    — Floriane, ce sont tes enfants ?
    — Oui. Je te les présente : Héloïse, Aline et Martial.
    — Enchanté, répondit-il avec un sourire.
    
    Il les dévisagea tour à tour avec calme. Son attitude ne montrait rien de particulier ; pourtant, Héloïse sentit un frisson la parcourir. Le regard de cet homme était bizarre, comme s’il cherchait à pénétrer dans les pensées d’autrui à tout prix. Elle chassa sa réflexion saugrenue. N’importe quoi. Elle se décida à le saluer, tandis qu’Aline et Martial restaient muets. Il leur demanda :
    
    — Cela vous dirait de partir dans un café en ville ? Le marché de Noël n’est pas terrible, je trouve.
    — Ouais, marmonna Aline.
    — Dans ce cas allons-y, renchérit Floriane.
    
    Héloïse suivit le mouvement en silence. Oui, une bonne boisson chocolatée la requinquerait et briserait la glace entre eux tous – sans mauvais jeu de mots. Le vin aux épices ne la tentait vraiment pas, et elle n’était pas la seule. Tout à l’heure, elle avait remarqué l’air écœuré de Martial lorsqu’ils étaient passés devant le stand qui en vendait.
    
    Sous un temps gris et maussade, le petit groupe sortit. Un vent humide se leva et taquina leurs visages rougis par le froid. Aline grogna et resserra son écharpe autour de son cou sous le regard attendri d’Héloïse. Leur mère et son nouveau compagnon discutaient avec gaieté.
    
    Elle ne put s’empêcher de laisser un faible sourire fleurir sur ses lèvres en les observant. Ils étaient tellement touchants !
    
    Ils arrivèrent devant un café à l’enseigne bleue. Assez animé, il restait de la place toutefois. Ils s’installèrent près de la baie vitrée. Une fois qu’ils furent servis, Christophe se tourna vers elle.
    
    — Tu es l’aînée, c’est bien ça ?
    — En effet.
    — Tu vis chez Floriane en colocation et tu t’occupes de Margot, d’après ce que j’ai compris ?
    
    Héloïse acquiesça, mais se tendit. Pourquoi l’abordait-il d’emblée avec un sujet délicat ? Elle s’efforça de se rassurer. Il était curieux, voilà tout. Il souhaitait en savoir davantage sur la famille de sa compagne. À son plus grand soulagement, il n’insista pas.
    
    Tandis qu’il discutait avec elle, son frère et sa sœur, elle l’observait discrètement. Christophe avait l’air d’un homme attentionné, ouvert d’esprit. Il leur posait beaucoup de questions et montrait qu’il s’intéressait à eux. Héloïse y répondait avec prudence toutefois. Elle n’aimait pas trop se confier sur elle.
    
    Leur mère était aux anges et les couvait du regard. Héloïse était heureuse pour elle.
    À la fin de leur conversation, Christophe acheva son café, puis sourit.
    
    — Bon ! Il faut que je rentre.
    — On se voit ce week-end ? s’enquit Floriane.
    — Pourquoi pas.
    — Héloïse, tu n’as rien de prévu ?
    — Non, ne t’inquiète pas.
    
    Le couple s’échangea un baiser. Martial se détourna avec une grimace comique que la jeune femme trouva adorable. Ensuite, ils se quittèrent en partant chacun de leur côté. Aline était très enthousiaste et parlait sans cesse de Christophe sur le chemin du retour, au point qu’Héloïse fut soulagée de descendre de la voiture, puis de retrouver sa chambre et sa tranquillité.
    
    Elle ralluma son radiateur afin de chauffer la pièce, puis étendit un plaid sur son lit. Frissonnante, elle leva les yeux vers le tableau du cerisier avec un soupir. Elle n’avait pu se résoudre à le laisser dans la cave et l’avait accroché à son mur. De toute façon, personne ne l’avait réclamé. Lors de ses coups de blues, lorsqu’il lui était impossible de sortir et de s’asseoir sous l’arbre, il lui suffisait de le contempler pour recouvrer un semblant de sérénité. Elle percevait presque l’odeur suave des fleurs, le vent doux sur son visage, la caresse des rayons du soleil.
    
    La toile incarnait une forme de plénitude qu’il lui faudrait atteindre, mais qu’elle ne pouvait que frôler du bout des doigts.
    
    Héloïse s’allongea sur son matelas et se plongea dans ses pensées, tandis que son corps se détendait petit à petit. Inexplicablement, elle s’était tenue crispée tout le long de sa conversation avec Christophe. En règle générale, elle ne se comportait pas ainsi lorsqu’elle rencontrait des personnes malgré sa timidité.
    
    Elle haussa les épaules. Tant que sa mère était comblée, c’était tout ce qui comptait à ses yeux. Elle le méritait.
    
    
    
***

    
    
    Jadis, ouvrir les yeux et s’extirper de son sommeil lui paraissait ridicule, grotesque, aussi utile que de continuer à entretenir l’espoir qu’il se libérerait seul, sans l’aide de quiconque. Ce monde insipide ne l’attendait plus. Quant à la mort, elle se refusait à lui… Risible ! Que pouvait-il bien encore accomplir ? Plus aucune expérience de vie ne méritait sa curiosité ni sa volonté. Il aurait dû rejoindre les limbes depuis…
    
    Il ne comptait plus les années ni les siècles à moisir ici. Pour lui, une seconde possédait la saveur amère d’une éternité.
    
    Ceux qui l’avaient condamné à un tel sort savaient ce qu’ils faisaient ; le rendre immortel lui avait ôté toute échappatoire afin de fuir dans l’Au-Delà qui, pourtant, représentait son unique salut. Les maudire, il s’y employait de plus en plus rarement. Il préférait tourner sa haine contre lui-même.
    
    Autrefois, en tant que prince, il avait pour tâche de protéger ceux sur qui il était censé veiller. À la place, il avait appliqué une justice barbare.
    
    Le vent humide et froid de l’extérieur lécha les parois de sa prison et le retenait au sein du monde des humains ; tant d’entre eux avaient eu l’idée de raser l’endroit et d’aménager une nouvelle maison, ou une usine… Chaque fois, une force les avait toujours détournés de leur but.
    
    Un nom grossier pour qualifier la magie qui y œuvrait.
    
    La délivrance représentait une utopie à ses yeux. Il s’en serait gaussé s’il ne dormait pas.
    
    Une vague émotion lui poignarda le cœur, mais il avait appris à refréner ses élans. Aussitôt, la douleur s’apaisa avec les bribes de sa conscience.
    
    Rien ne le poussait à sortir du sommeil qu’il s’était imposé en guise de châtiment personnel. Une illusion à peu près efficace pour feindre la mort ou se croire libre. Un pied de nez envers les redresseurs de torts qui l’avaient lié à ce lieu, même si une petite partie de son être – l’étincelle de raison et d’honneur qui l’avait intronisé en tant que prince – concevait leurs actions. À leur place, il n’aurait pas hésité non plus.
    
    Quelques effluves du monde extérieur lui parvenaient de temps à autre, mais il les ignorait pour demeurer ancré à son refuge onirique. Il s’y attachait comme un enfant à sa mère.
    
    Jusqu’à ce jour.
    
    Le déroulement de son « existence » s’était grippé.
    
    Depuis plusieurs mois, des humains avaient emménagé dans la maison construite à côté de l’endroit. Un phénomène habituel. Plutôt appréciée, la demeure attirait les convoitises. Son ressenti s’était forgé au fil des siècles, mais il s’était surtout confirmé depuis la dernière fois qu’il s’était éveillé – à quand cela remontait-il ?
    
    Or, ce jour-là, une âme chatoyante avait rayonné jusqu’à lui.
    
    Petit à petit, pareil à une fleur restée close pendant longtemps, il s’était épanoui dans l’ombre de la présence mystérieuse, qui l’intriguait autant qu’elle le sidérait. Le tirer de son sommeil, elle l’avait fait sans effort, sans s’en douter. Rien que son aura avait suffi à le toucher. Dès lors, il quantifiait vaguement ce temps qui lui semblait perdu.
    
    Au début, il avait peiné à décrire l’étrangère avec précision ou à se l’imaginer. Au fur et à mesure, l’exercice lui était paru moins vain, agaçant. Le besoin de la connaître davantage s’était niché en son cœur. Il fallait qu’il sache pourquoi elle, qui elle était vraiment.
    
    Pourtant, il ne pouvait pas affirmer qu’il le regrettait ; il s’était radouci grâce à cette autre âme qui avait noué un contact avec lui via les voies oniriques, même si elle n’en avait pas conscience. Ce phénomène, surprenant pour un humain banal, avait rendu perplexe un être tel que lui. Dès qu’il en avait l’occasion, il tendait son esprit vers le papillon de lumière qu’elle incarnait malgré la tristesse qui poudrait ses ailes.
    
    Bien qu’encore empli de courroux et de noires pensées, il désirait user de ce qu’il restait de sa noblesse afin de comprendre.
    
    Toutefois, l'idée le quitterait bientôt. Ce n’était pas la première fois qu’un sujet de curiosité le tirait de son sommeil, bien qu’ici, il soit particulièrement fort.
    
    Avec délicatesse, il s’étira vers les extrémités de sa prison. Ainsi, il se canalisait mieux pour s’approcher de cette humaine aux yeux profonds.

Texte publié par Aislune Séidirey, 19 mai 2018 à 10h28
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