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Tome 1, Chapitre 13 Tome 1, Chapitre 13
Note de l'autrice : Bonjour :). Merci à Melior Silverdjane pour sa review ! Bonne lecture à tous sinon.
    
    


    
    
    
Chapitre 13

    
    
    Les yeux plissés par la concentration, Héloïse consultait un dictionnaire des prénoms japonais à la bibliothèque. Elle ignorait pourquoi elle n’y avait pas pensé plus tôt. Son subconscient avait dû juger que ce n’était pas important jusqu’à aujourd’hui. Hypothèse vaseuse, mais elle s’en contenterait.
    
    Elle avait été surprise de dénicher un ouvrage aussi spécifique – Lure n’était pas à proprement parler un coin très animé ou touristique –, mais le réceptionniste lui avait révélé que depuis plusieurs années, ils tentaient de prendre en compte l’intérêt croissant des générations actuelles envers la culture asiatique. Une explication qui valait ce qu’elle valait.
    
    Le pouls de la jeune femme s’accéléra alors qu’elle arrivait à la lettre I. Un sourire illumina son visage quand elle vit que « Izokiyo » était référencé. Avec attention, elle lut sa signification : « l’homme de cœur pur ». Le « i » à la base présent à « kiyoi » était tombé, mais avec la particule « izo », il conservait son sens originel.
    
    Un rire amusé lui échappa. Ironique pour un yōkaï, n’est-ce pas ? Ils étaient au Japon ce que les esprits surnaturels étaient aux civilisations européennes, si elle grossissait le trait… Elle secoua la tête. Izokiyo n’était pas un être mauvais, même s’il n’avait pas toujours incarné un modèle de vertu.
    
    Elle reposa le dictionnaire à sa place après avoir poussé un profond soupir. Ce soir, elle allait enfin découvrir la nature animale du yōkaï. Elle n’était pas idiote ; elle avait bien compris que c’était à ça qu’il faisait référence. Elle lui avait promis qu’elle ne fuirait pas, et elle ne faillirait pas à ses propres paroles. Elle n’avait pas peur de lui – sauf peut-être lorsqu’il entrait dans une colère noire.
    
    Alors qu’elle franchissait la sortie de la bibliothèque, la sonnerie de son smartphone retentit. Elle avait oublié de l’éteindre. Elle farfouilla dans son sac pendant cinq bonnes secondes en grommelant, s’en saisit et décrocha :
    
    — Oui ?
    — Tu es allée à ton entretien ?
    
    Le visage d’Héloïse se rembrunit.
    
    — Maman, c’est dans une heure.
    — Ah, oui. Essaie de ne pas le foirer pour une fois.
    
    Elle serra les dents. Sa mère se montrait pénible quand elle s’y mettait ! Pourtant, avant, elle ne se permettait jamais ce genre de réflexions… Son regard se perdit sur la grande place de la mairie, où quelques enfants faisaient du roller, puis vers la rue – encore en travaux.
    
    — Oui.
    — Une aide-soignante passera voir Margot tous les jours à partir de demain. Tu seras allégée de certaines obligations.
    — Hm. Tu me l’as déjà dit.
    — Ne le prends pas mal…
    
    Perplexe, Héloïse arqua un sourcil. Elle s’empressa de la rassurer :
    
    — Maman, arrête. Je suis consciente que nous devions en arriver là.
    
    Depuis plusieurs semaines, elles soulevaient l’aïeule à deux de plus en plus souvent. Héloïse, qui n’était pas qualifiée pour ces tâches, ne serait plus en mesure de les accomplir, et Floriane n’avait pas le temps malgré son métier…
    
    — Christophe m’a rapporté que tu semblais vexée.
    
    Les muscles de la jeune femme se raidirent.
    
    — Il s’inquiète pour toi et…
    — Ma parole, quel enfoiré !
    
    Silence au bout du fil. Héloïse explosa et ne laissa pas sa mère renchérir :
    
    — Ne te ramène pas avec ta morale, c’est bon. Si tu préfères croire Christophe, c’est ton problème, mais je ne suis pas fâchée de ne plus m’occuper de Margot autant qu’avant ! Je ne suis ni aide-soignante ni aide à domicile, je me doute bien que je ne pouvais pas continuer. Je ne suis pas stupide !
    — Pourquoi êtes-vous toujours en train de vous disputer, tous les deux ?
    
    Héloïse poussa un soupir douloureux.
    
    — Ce n’est pas moi qui provoque les choses.
    — Un peu si, avoue-le. Je te demande de faire des efforts, Héloïse.
    — Des efforts ? Il se conduit envers moi comme si j’étais une adolescente de treize ans qui n’écoute personne, ou comme une personne qui ne branle rien de ses journées parce que, malheureusement, je n’arrive pas à trouver du travail, et je dois faire des efforts ?
    — Il s’inqu…
    — Arrête, ce n’est pas vrai, maman.
    
    Au bout du fil, seul le silence lui répondit. Les larmes lui montèrent aux yeux. Elle ne lui avait pas relaté l’épisode de la gifle. À quoi bon ? Floriane en aurait conclu qu’elle l’avait mérité…
    
    — Tu rentres à quelle heure ?
    
    Et voilà. Changement de sujet total. Héloïse n’en était même plus étonnée.
    
    — Dix-huit heures.
    — D’accord. À tout à l’heure, dans ce cas.
    
    Elle baissa son bras après avoir raccroché et remit son téléphone dans le sac, les iris embués. Elle les essuya d’un geste sec.
    
    — Eh, madame, tu sais que t’es belle quand tu pleures ?
    
    Ahurie, elle tourna la tête vers le jeune homme qui venait de s’adresser à elle. Il ne devait pas avoir plus de trente ans, comme elle. Grand, blond, le sourire charmeur…
    
    — Tu peux me filer ton 06 ? J’voudrais qu’on fasse connaissance, tu vois, t’as besoin d’ê…
    — Non, c’est bon, fous-moi la paix ! hurla-t-elle.
    
    Le malotru la fixa d’un air stupéfait ; vu le regard meurtrier qu’elle lui jeta, il n’osa même pas l’insulter de s’être fait rabrouer d’une telle façon. Il bredouilla une vague excuse, puis s’éclipsa.
    
    Plantée sur le trottoir, elle se força à respirer lentement pour se calmer. D’habitude, elle se montrait patiente dans des situations pareilles, mais là, non ! Il était vraiment mal tombé, celui-là ! Tant pis, elle n’avait pas le cœur à se sentir coupable.
    
    Ses pensées se dirigèrent vers Christophe. Une bouffée de haine la saisit. Il croyait pouvoir les « diriger ». Et puis quoi encore ? Héloïse se retint de frapper le lampadaire d’un bleu criard à côté d’elle. L’homme qui lui tenait lieu de géniteur ne valait pas mieux. Il s’était barré fissa à ses quatorze ans, en laissant sa mère toute seule avec trois enfants à charge. Martial et Aline étaient en bas âge…
    
    À partir de là, elle avait commencé à foirer sa vie et à se persuader qu’elle n’était qu’une foutue ratée.
    
    
    
***

    
    
    Soucieuse, Héloïse parcourut tout le verger. Izokiyo n’était pas là alors qu’ils avaient convenu de s’y retrouver. Où était-il ? Elle se résolut à s’asseoir contre le cerisier et à l’attendre en essayant de ne pas trop s’angoisser. Elle espérait qu’il allait bien. Ce n’était pas son style de lui faire faux bond, même pour la charrier. Il ne semblait pas aimer qu’elle s’inquiète à son encontre.
    
    Tandis qu’elle patientait tant bien que mal, elle aperçut du mouvement vers les buissons bordant le fond du verger. Le regard d’Héloïse se plissa, mais tout ce qu’elle parvint à discerner, ce fut une silhouette qui finit par se confondre avec les ténèbres oniriques. Une aura d’un rouge sombre l’entourait.
    
    Elle frotta ses paupières du bout des doigts. Il ne s’agissait pas d’une hallucination. Cependant, la présence ne paraissait que l’espionner, même si ça durait depuis plusieurs nuits. La jeune femme ne percevait pas d’hostilité chez elle. Elle soupira. Par moments, elle brûlait d’envie d’interpeler l’entité. Pourquoi n’osait-elle pas ?
    
    Héloïse se massa la nuque. Ses pensées revinrent à Izokiyo.
    
    Elle posa sa paume sur l’écorce et ferma les yeux ; son ouïe distingua alors des murmures soyeux – « doux » étant un mot trop commun en cet instant. Surprise, elle sursauta et recula tout en fixant l’arbre, le cœur battant. Que se passait-il encore ? Avec hésitation, elle réitéra son geste. Les chuchotis lui étaient familiers. Elle finit par en saisir l’essence.
    
    Izokiyo. Il voulait qu’elle se réveille. Il l’attendait dans le monde réel.
    
    Héloïse bondit et se précipita vers la maison. Au moment de franchir le palier, elle retint son souffle. Du rêve à l’éveil, il n’y avait qu’un pas. Elle sentit de nouveau le matelas sous son corps. Elle rouvrit les paupières, ne prit pas la peine d’allumer et, à pas de loup, se dirigea vers la sortie de sa chambre non sans jeter un bref regard à son radio-réveil.
    
    Les chiffres rouges affichaient trois heures vingt du matin.
    
    Elle descendit les escaliers en priant pour ne pas faire de bruit. Inutile de s’attirer des questions de la part de sa famille ou de Christophe ! Les clés de la maison étaient sur la table de la cuisine, mais elle ne courut pas le risque ; à la place, elle tira sur le battant de la fenêtre, puis se faufila à l’extérieur en prenant garde à ne pas se cogner. Lorsqu’elle posa enfin ses deux pieds chaussés de ballerines – elle les préférait aux pantoufles – dans l’herbe, elle leva les yeux vers le cerisier.
    
    Son cœur se figea durant quelques millièmes de seconde au sein de sa poitrine.
    
    Un loup à l’apparence vaguement humaine – à moins que ce ne fut l’inverse ? — la dévisageait sans vergogne.
    
    Ou plutôt, Izokiyo.
    
    Ses iris ambrés et emplis de calme étaient rivés sur elle. Les pans de son kimono blanc frémirent quelque peu sous une brise fraîche. Ainsi, il était en mesure de s’incarner de nouveau dans le monde réel. Ne craignait-il pas d’être vu par quiconque ?
    
    Un fragment de sa mémoire lui rappela qu’elle était la seule à le pouvoir. Il le lui avait expliqué lors de leur troisième rencontre.
    
    Héloïse fit trois pas en sa direction. Elle était… émue. Oui, c’était tout à fait le mot. Pourtant, aucune peur ne fleurissait en elle. Il était magnifique, et elle avait le privilège fou de le contempler, de lui parler, peut-être de le toucher. Le lui permettrait-il ? Succomberait-elle à une tentation aussi impertinente ?
    
    Une fois qu’elle fut à sa hauteur, la jeune femme leva la main vers le visage métamorphosé d’Izokiyo. Il ne bougea pas d’un centimètre, impassible. Elle chuchota :
    
    — C’est vraiment toi ?
    
    Il acquiesça. D’une voix plus rauque que d’ordinaire, il lui dit :
    
    — Je ne peux rester longtemps, hélas. Cela me coûte beaucoup d’énergie.
    — Pourquoi as-tu souhaité qu’on se voie en vrai alors ?
    — Parce que notre première véritable rencontre devait se passer ainsi.
    
    Héloïse arbora un air médusé. Ce qui s’apparentait à un sourire apparut sur le museau du yōkaï.
    
    — Notre lien se renforce de jour en jour.
    — Je t’avoue que ça m’emplit de joie, murmura-t-elle.
    
    Il hocha la tête. Sa silhouette parut moins consistante.
    
    — Va dormir. Par contre, nous ne converserons pas. J’ai besoin de me reposer maintenant.
    — Je comprends.
    
    Elle lui adressa un dernier salut, puis se décida à tourner les talons pour rentrer aussi furtivement qu’elle était sortie. Elle avait conscience que certaines de ses nuits seraient privées de sommeil, mais elle n’en avait cure. Elle se rendait bien compte qu’elle vivait là quelque chose d’extraordinaire. Il serait bête de sacrifier ces moments !
    
    Pour la première fois depuis ses quatorze ans, elle se dit que sa vie en valait la peine malgré ses plantages.
    
    
    
***

    
    
    Margot fixa Héloïse et lui adressa des paroles rassurantes :
    
    — Mon pied va bien.
    — Sûre ?
    
    Depuis l’incident, elle craignait que la blessure de sa grand-mère ne devienne plus sérieuse. Elle surveillait tous les jours son état.
    
    — Christophe a exagéré, hein ? Il t’a encore ennuyée avec ça devant ta mère.
    
    La jeune femme masqua une grimace à grand-peine.
    
    — Tu sais comment il est, mamie. J’ai juste à l’ignorer.
    — Plus facile à dire qu’à faire.
    
    Héloïse demeura silencieuse. Margot avait touché une corde sensible chez elle, comme toujours.
    
    — Même si je ne le vois pas souvent, j’ai cerné le personnage. Il cherche sans cesse à tous vous rabaisser. Avec toi, c’est flagrant. Avec ta mère, je parie que c’est plus sournois.
    — Oui, je suis d’accord. Cependant, je ne dois pas intervenir dans les choix de maman.
    — Elle ne s’en sortira pas toute seule, Héloïse, répondit sa grand-mère, l’air peiné.
    — J’ai déjà essayé de lui parler, toi aussi. Elle ne veut rien entendre.
    — Tu as raison.
    
    L’aïeule poussa un soupir. Ses mains ridées se posèrent sur celles de sa petite fille.
    
    — Quelqu’un d’autre peut-être…
    — Oui.
    
    Héloïse se tut ; elle souhaitait changer de sujet. Margot n’insista pas. Elle tendit le bras vers la fenêtre :
    
    — Il est beau le cerisier. Il n’a pas perdu ses fleurs...
    — Il est spécial.
    — Je l’ai bien remarqué.
    
    Héloïse masqua un sourire. Si elle savait… Non. Elle ne pouvait pas se confier à sa grand-mère à ce sujet. Par moments, l’envie la saisissait, mais elle s’y refusait. Margot se racla la gorge.
    
    — Tu y vas souvent. Il semble t’apaiser.
    — Je l’avoue.
    — Il veille sans doute sur toi.
    
    Un clin d’œil accompagna ses mots. Le cœur de la jeune femme s’accéléra. Margot ajouta :
    
    — Bah, je plaisante. Bon, peut-être à moitié… Un arbre est vivant après tout, comme nous.
    — Hm.
    
    Margot se tourna vers la télévision, qu’elle mit en route. Héloïse embrassa son front, puis la laissa seule pour remonter dans sa chambre. Si elle était persuadée qu’aucune conséquence fâcheuse envers Izokiyo ne s’ensuivrait si elle partageait son secret avec son aïeule, elle l’aurait fait depuis longtemps. Hélas, Margot se montrait étourdie parfois, et pouvait lâcher des informations sans le vouloir.
    
    Elle frissonna. Elle ne se pardonnerait jamais s’il arrivait malheur au cerisier. Sa mère n’était pas superstitieuse, mais Christophe serait capable de la convaincre de le couper ! Elle prit une inspiration et chassa ses pensées angoissantes. Non. Elle devait arrêter d’envisager le pire.

Texte publié par Aislune Séidirey, 6 août 2018 à 10h53
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