Pourquoi vous inscrire ?
C'était une belle soirée d'été. Depuis un ciel clair, nettoyé de ses nuages par une bise tiède, la lune haute et pleine éclairait le port de Lam-Poon, capitale de l'archipel de Pamphlet.
    
    Mon ami Légiack et moi étions venus gagner une bière fraiche à la taverne du Bon Malt, en régalant le patron et sa clientèle de quelques anecdotes de nos aventures dont ils étaient friands. Le beau temps favorisant la pêche comme les affaires, les buveurs étaient de bonne humeur et nous avions l'un comme l'autre remporté un franc succès. L'ambiance était animée, et la patron, satisfait, nous avait gratifiés chacun d'une choppe bien remplie.
    
    Désaltérés et légèrement grisés par l'alcool, nous envisagions de prendre le chemin de nos lits, lorsqu'un étrange personnage fit son entrée. Passé une certaine heure, tout nouveau venu dans un débit de boisson quel qu'il soit devient le centre des attentions et le reste plus ou moins longtemps, selon l'intérêt qu'il offre.
    Or ce drôle de moineau était à ne s'y pas tromper une distraction de choix: Il portait des bottes hors d'usage, un pantalon de peau défraichi, une chemise qui avait dû être blanche dans une autre vie, une veste grise… ou peut-être noir passé. S'y croisaient deux ceinturons et un baudrier chargés de pistolets archaïques et de gris-gris non-identifiables. Son chef s'ornait d'un bandeau rouge sang surmonté d'un tricorne malmené par les éléments, dont débordait une cascade de dreadlocks chargée de colifichets improbables.
    
    Ses yeux noirs cernés de khôl balayèrent la salle. Les conversations étaient retombées et tous lui rendaient son regard avec hostilité. Il avisa le comptoir du Grand John et se dirigea vers lui d'un pas mal assuré.
    
    "Celui-là souffre soit d'un mal de terre carabiné, soit d'être déjà joliment imbibé!" Me souffla mon compagnon à l'oreille.
    Je ricanai d'avance en voyant la tête du patron. Il avait la réputation de ne pas trop aimer les nouvelles têtes, et celle-ci, exotique au point d'être excentrique, n'allait certainement pas être à son goût.
    
    Le quidam, que la mine revêche du taulier ne paraissait point rebuter, se pencha vers lui et engagea la conversation sur un ton traînant:
    "'Parait que le rhum est excellent, dans le coin...
    - La spécialité ici, c'est le whisky, grommela notre hôte. Le whisky et la bière. On brasse maison.
    - Mais vous avez du rhum, affirma le client.
    - Mais on a du rhum. Pour qui a de quoi payer. Et on règle d'avance.
    -J'me suis laissé dire qu'on pouvait, disons… Payez en divertissant cette noble assemblée avec le récit d'authentiques exploits.
    -Pour les habitués seulement. Pas pour les inconnus.
    -Dans ce cas, rassure-toi, mon brave ami, je ne suis pas un inconnu. Car l'homme à qui tu t'adresses n'est autre que le Capitaine Jack Sparrow!"
    
    Il avait décliné son identité de façon si théâtrale que tous les buveurs échangèrent des coups d'œil avec une stupéfaction non feinte.
    
    "Connais pas. Coupa John. Tu paies pour ton rhum ou tu débarrasses le plancher."
    
     Il n'était pas si facile à amadouer, surtout lorsque le prix de sa marchandise était en jeu. J'avais dû, pour ma part, user d'un petit tour à ma façon afin d'obtenir le privilège de me rincer le gosier à ses frais. Ce bougre-là, tout bigarré qu'il fût, n'aurait pas sa chance avant d'avoir passé trois bons mois à polir le bar de ses manches à la propreté douteuse, me dis-je.
    
    C'était sans compter l'effet produit par cet étrange oiseau des îles sur la clientèle.
    
    "Attends un peu John, laisse au moins parler le capitaine puisqu'il connait la maison! Lança l'un des piliers de l'établissement.
    - Ça ne veut rien dire. Tout l'archipel connait ma taverne. Mais est-ce que quelqu'un ici le connait, lui?"
    
    Et la salle de s'interroger. A certains, le nom était familier, à d'autres il ne disait rien. On lui demanda s'il avait servi sur tel ou tel navire, sur quelle île il avait vu le jour. Un homme affirma avec une conviction fort avinée qu'il était le fils de la tante de son ancien beau-frère. Ce que personne ne crut.
    
    "Et vous dites que vous commandez quel bâtiment?" Finit par s'enquérir un sceptique.
    Le-dit capitaine se redressa avec fierté.
    "Le Black Pearl.
    - Je le connais! S'écria alors un matelot avec enthousiasme. C'est un galion des frères de la côte! Et sacrément rapide, à ce qu'on raconte!
    - Attendez une minute! Il me semblait, à moi, qu'il était commandé par un certain Hector Barbossa, ce rafiot! Contra un autre.
    - Ah ça, mes amis, c'est une longue histoire…"
    
    Sans qu'on le lui eut demandé, le pirate se lança dans la narration d'une histoire rocambolesque qui mêlait mutinerie, équipages maudits, sauvages anthropophages, monstres marins, évasions invraisemblables et batailles navales épiques.
    
    "Tout ça ne tient pas debout…" Marmonna Légiack.
    
    Pourtant, tout invraisemblable et décousu qu'il fut, le récit de cette fripouille captivait l'auditoire.
    A chaque pause que marquait le conteur pour se plaindre d'avoir la gorge sèche, les clients se battaient presque pour lui offrir un verre. Jamais je n'avais vu un homme avaler autant d'alcool et tenir encore debout, même de manière très incertaine.
    
     Il conclu sa fable en contant comment son bateau lui avait été volé une nouvelle fois – ce qui à mon avis était la seule anecdote de cette fable croquignolesque dotée d'un fond de vérité.
    On l'applaudit à tout rompre.
     Il salua ses spectateurs – manquant par trois fois de s'assommer contre le mobilier qui l'entourait. A notre grande stupéfaction, même le patron reconnu les talents de l'orateur et lui offrit une généreuse lampée de rhum.
    
    "Mes amis, conclu le pirate d'une voix forte en levant son verre, souvenez-vous de ce jour comme du jour où vous avez bu à la santé du Capitaine Jack Sparrow!"
     Il vida tout son godet d'un trait, fixa le plafond un instant… Et s'écroula d'une pièce sur le comptoir, ivre mort.
    
    C'est ainsi que le plus improbable des flibustiers fit en une nuit naître sa légende à Pamphlet, et acheva de se saouler sans bourse délier.
    
    

Texte publié par Leliel, 15 avril 2018 à 16h19
© tous droits réservés.
Commentaire & partage
Consulter les commentaires
Pour réagir â ce chapitre et poster une review, veuillez vous identifier ou vous inscrire !
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1001 histoires publiées
476 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Feu de glace
LeConteur.fr 2013-2018 © Tous droits réservés