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Tome 1, Chapitre 5 Tome 1, Chapitre 5
JEUDI 23 NOVEMBRE 2017 :
    
    
    
     Une douce lumière filtrait à travers les rideaux de la chambre. Paul ouvrit lentement un œil, puis l'autre. Il bailla, s'étira tel un félin. Machinalement, il regarda son réveil et fut surpris de constater qu'il était déjà plus de onze heures.
    - Ça alors ! C'est la première fois que je dors autant depuis... Depuis...
    Il avait beau réfléchir, il ne s'en souvenait pas. Cela remontait à bien avant l'accident, en fait. Lorsqu'il était encore jeune, non marié et sans enfants. Natacha était un véritable petit loir. Elle était capable de dormir plus de douze heures d'affilées. Paul se souvint des premières fois où ils avaient dormi ensemble. Il se réveillait aux alentours de neuf heures et demie, dix heures. Il se blottissait contre elle et restait ainsi jusqu'à ce qu'elle s'éveille, ou le plus souvent jusqu'à ce que son envie d'uriner soit trop forte et qu'il ne soit obligé de se lever pour gérer l'urgence. Quand il revenait s'allonger, la plupart du temps, elle dormait encore. Alors il prenait un livre. Il s'aidait des rais de lumière qui filtraient à travers les volets pour lire, attendant sagement que sa Belle au bois dormant s'éveille enfin. Certaines fois, il arrivait qu'à son retour des toilettes, Natacha l'attente étendue sur le lit, entièrement nue. S'en suivait alors de longs moments, alternance de caresses, de câlins, de mots doux et d'acrobaties à faire pâlir l'auteur du Kama-Sutra. Finalement, c'était la belle vie... Puis, chacun a trouvé un travail. Jeanne est arrivée dans leur vie. Fini les longues soirées à discuter et à s'envoyer en l'air jusqu'à pas d'heure. Fini les grasses matinées. Bienvenue aux nuits agitées, aux réveils en sursaut en pensant au boulot, parce que les enfants pleuraient pour changer leur couche ou à la suite d'un vilain cauchemar. Paul sourit en se remémorant tous ces vieux souvenirs. Forcément, il y en avait eu des bons et des moins bons, mais il n'avait pas vraiment à se plaindre dans l'ensemble.
     Il s'étira de nouveau, posa ses pieds sur le sol glacé. Il frissonna. Il hésita entre se recoucher ou bien se lever. Il choisit la deuxième option et se mit debout. Il ouvrit les rideaux. Dehors, le soleil brillait enfin, et ce malgré les quelques nuages gris parsemés dans le ciel azur. Les oiseaux gazouillaient, les feuilles mortes étaient balayées par une légère brise. La journée s'annonçait agréable pour une fin novembre. Paul resta de longues minutes devant la fenêtre, offrant son corps aux rayons bienfaisants du soleil. Il avait l'impression de faire le plein d'énergie, sentait cette agréable sensation de bien-être le parcourir de la tête aux pieds. Un nuage passa, cachant le soleil durant deux à trois secondes.
    - Fini la séance de bronzage, plaisanta-t-il.
    Il se choisit des vêtements dans l'armoire, fit son lit avant de se diriger vers la salle de bain. Il posa ses affaires sur le rebord du lavabo. Relevant la tête, il vit son reflet dans le miroir. Malgré la bonne nuit de sommeil qu'il venait d'avoir, il avait encore les traits tirés, des cernes sous les yeux, la barbe hirsute. Il remarqua même quelques poils blancs au niveau de sa barbe et de sa chevelure.
    - Bon sang ! Reprends-toi Paul !
    Il se tança vertement de s'être autant laissé dépérir. Si David revenait à la maison, dans quel état trouverait-il son père ? Il allait avoir besoin de forces pour affronter les jours à venir et surtout, la fameuse épreuve annoncée par le kidnappeur. Qu'est-ce que cela pouvait bien être ? Était-ce une sorte d'énigme à résoudre ? Allait-il devoir se battre ? Contre qui ? Contre quoi ? Il n'en avait pas la moindre idée et cela l'inquiétait de ne pas savoir à quoi il devait s'attendre. Il se mira une dernière fois dans le miroir.
    - Adieu le Paul détruit. Bienvenue au nouveau Paul !
     La douche chaude lui avait fait le plus grand bien. Il voulait changer, surtout au niveau de l'état d'esprit. Il voulait redevenir un combattant, un guerrier. Sous le jet puissant, il s'était imaginé que l'eau enlevait la boue dévastatrice qu'il avait sur lui depuis deux longues années. Maintenant, elle laissait place à une armure étincelante capable de le protéger. Le papillon sortait enfin de sa chrysalide, plus beau, plus fort. Il s'était également rasé, ne laissant qu'une fine pellicule de poils sur son menton. Son visage retrouvait quelques couleurs. Les signes négatifs avaient quasiment disparus. Il se sentait vivant. Bien sûr, il continuait sans cesse de penser à David, à cette fichue poupée de chiffon, à Natacha. Mais le point positif était qu'il avait cessé de se morfondre et préférait laisser venir les événements pour mieux pouvoir les affronter par la suite.
    
    
    
     16h37. La journée s'était malheureusement déroulée de la même manière que les précédentes. De longues minutes à attendre un appel ou bien un courrier lui donnant des nouvelles de David. Mais rien de tout cela. Le facteur ne s'était même pas arrêté à la boîte aux lettres. Le journal n'avait apporté que son flot habituel de rancœurs politiques, d'inepties en tout genre, de règlements de comptes à coups d'armes à feu, etc. Le seul appel qu'il reçut fut celui de Natacha qui le remerciait de l'avoir écouté la veille au soir et qui demandait s'il avait eu quelques infos de la part de la police.
    
    
    
     Assis dans son fauteuil, Paul lisait le roman de Jules Verne "L'île Mystérieuse", narrant l'aventure de cinq personnages fuyant la guerre de Sécession. Leur ballon s'était retrouvé prit dans une tempête et les avait ainsi éloigner de leur destination initiale, pour finalement se retrouver perdus sur une île au milieu de l'océan Pacifique. Dans ce livre, il y avait également un de ses personnage préféré : le capitaine Nemo. Homme énigmatique, capitaine audacieux, inventif, qui avait eu ses propres aventures dans "Vingt Mille Lieues Sous Les Mers" et qui venait attendre la mort dans cette histoire. Paul aurait aimé être un de ces hommes qui parcourent le monde à la recherche de trésors, de villes et villages oubliés. Il aurait aimé être une sorte d'Indiana Jones des temps modernes. Mais sa vie se présenta autrement et il ne le regrettait pas.
     Il termina le chapitre qu'il avait commencé auparavant, ferma le livre Il jeta un œil à sa montre.
    - Il faut que je répare la sonnette. J'avais dit que je le ferai aujourd'hui.
    Il se leva de son fauteuil, rangea le livre dans la bibliothèque puis marcha vers la chaîne hi-fi. Il l'alluma, appuya sur la touche "Play" du lecteur CD. Des notes de musique se mirent à emplir le salon. Paul prit le boîtier du CD dans sa main.
    - Iron Maiden ! Ça fait bien longtemps que je n'ai plus écouté cet album.
    Il reposa le boîtier, monta le son, se dirigea vers le placard situé sous l'escalier afin d'en sortir sa caisse à outils. Il fredonnait les paroles de Prowler, mimait Denis Stratton et Dave Murray lors de leurs solos. Il ne s'était jamais senti aussi bien depuis longtemps. Il se lâchait. Il redevenait le Paul d'avant, celui un peu fou lors de soirées entre amis, toujours sobre, mais qui n'hésitait pas à mettre l'ambiance. C'est aussi un peu ce côté-là qui avait plu à Natacha.
     Il ouvrit la porte d'entrée. Un air froid s'engouffra aussitôt. Paul fut parcouru par un frisson. Il décida de revêtir son manteau qui était suspendu à une patère juste derrière la porte. Il ouvrit la caisse à outils, saisit un tournevis cruciforme et commença à dévisser le cache de la sonnette. Une fois retiré, il découvrit un fil débranché.
    - Ah... C'est donc toi le fautif ! s'exclama-t-il. Attends, je vais arranger ça.
    Cette fois, à l'aide d'un tournevis plat, il revissa le fil dans son emplacement puis appuya sur le bouton. Un tintement se fit entendre.
    - Et voilà ! Ce n'est pas plus compliqué que ça !
    Alors qu'il était en train de refixer le boîtier de la sonnette, il entendit un homme l'interpeller.
    - Monsieur Lenoir ?
    Paul tourna la tête vers sa droite et aperçut un homme se tenant devant le portail.
    - Oui ? Qu'est-ce que c'est ?
    - J'aimerais vous parler, s'il vous plaît.
    Paul rangea son tournevis dans la caisse à outils. Il se demandait qui pouvait bien être cet homme qu'il ne connaissait pas, qu'il n'avait jamais vu auparavant. Pourquoi voulait-il lui parler ? Surtout, lui parler de quoi ?
    - Qu'est-ce que vous me voulez ?
    - Je souhaiterais vous poser quelques questions, si c'était possible.
    L'homme regarda à sa droite, à sa gauche.
    - Mais pas ici. Du moins, pas à l'extérieur.
    Paul hésita.
    - C'est-à-dire que...
    L'homme fouilla dans la poche intérieure de sa veste et en sortit une carte.
    - Je m'appelle Samuel Croser. Je suis journaliste.
    Paul lui fit signe d'entrer. L'homme ouvrit le portail et avança dans l'allée. Une fois arrivé devant Paul, il lui mit sa carte de presse devant les yeux.
    - Monsieur Croser, dit Paul, je vous connais, je sais qui vous êtes. Enfin... ce que vous faites, surtout. C'est vous qui aviez fait l'article sur l'accident que nous avons eu avec ma fille, Jeanne, au mois de juin 2015.
    - C'est possible. Mais vous savez, j'en écris tellement que je ne me rappelle pas de tous les sujets que j'ai pu traiter.
    - Bien sûr, c'est évident. Et là, vous venez pour... ?
    Samuel se racla la gorge.
    - Votre fils, Monsieur Lenoir.
    Paul frémit. Ce journaliste savait-il quelque chose à son sujet ? Avait-il des informations importantes à lui révéler ? Paul se souvint tout à coup de l'article paru une paire de jours auparavant.
    - Venez, entrez. Ne restons pas sur le seuil pour discuter de cela. Je vous offre le café ?
    - Avec plaisir, si cela ne vous dérange pas.
    Paul lui indiqua la cuisine. Samuel passa devant lui. Paul en profita pour l'observer un peu plus à la lumière. C'était un homme d'une bonne cinquantaine d'années, les cheveux poivre et sel, large d'épaules. On voyait à sa carrure qu'il avait certainement pratiqué soit un sport tel que le rugby, soit qu'il avait travaillé en tant que bûcheron avant d'être journaliste. Il devait peser dans les 100 kg, mais tout en muscles. Sa stature ne collait pas vraiment avec son métier. Paul accrocha son blouson derrière la porte, éteignit la chaîne hi-fi avant de rejoindre le journaliste dans la cuisine. Il mit en marche la machine à café tandis que Samuel prenait place sur une des chaises autour de la table.
    - Vous prendrez du sucre, Monsieur Croser ?
    - Appelez-moi Samuel, s'il vous plaît. Et non merci pour le sucre.
    Le café coula dans les deux tasses. Une agréable odeur d'arabica colombien emplit aussitôt la pièce. Paul déposa la tasse pleine devant Samuel puis contourna la table pour aller s'asseoir de l'autre côté, en face du journaliste. Samuel le remercia, avala une gorgée. Ils restèrent ainsi plusieurs minutes, sirotant leur café, silencieux. Impatient, Paul rompit le silence en premier :
    - Donc, vous vouliez me voir à propos de mon fils ?
    Samuel reposa sa tasse vide.
    - C'est exact, Monsieur Lenoir.
    - Je m'appelle Paul.
    - Euh... très bien, Paul.
    - Et que voulez-vous savoir ?
    - Eh bien... Si vous aviez eu... Des informations en provenance du commissariat.
    Paul avala la dernière goutte de son café avant de se lever, ramassa la tasse de Samuel et la déposa avec la sienne dans l'évier. Tournant le dos journaliste, il répondit :
    - Non, désolé. Toujours rien.
    Samuel émit un grognement, frappa un grand coup sur la table avec son poing.
    - Grrr... Ils sont pénibles ! C'est toujours pareil avec eux !
    - Que voulez-vous dire ?
    Paul vint se rasseoir en face du journaliste. Celui-ci souffla d'exaspération.
    - Que vous soyez les parents de la victime ou bien journaliste, les flics ne vous donnent aucune info. Du coup, on ne sait jamais si leur enquête avance, s'ils recherchent vraiment le gamin ou pas. On ne sait rien. Par exemple, vous, vous pensez qu'ils font quoi en ce moment ?
    - Ben... euh...
    - Vous voyez ? Même vous vous ne savez pas ce qu'ils font ! Ils vous disent qu'ils vont faire de leur mieux pour retrouver votre enfant, qu'ils vont ratisser le périmètre autour duquel il a été vu pour la dernière fois, etc. Mais le font-ils vraiment ? À votre avis ?
    - Je l'espère... Pour David.
    Paul sentit l'émotion l'envahir. Il fit tout pour la contenir. Il est vrai que Paul ne s'était pas posé de questions à ce sujet ces derniers jours. Il faisait totalement confiance à la police, à leur travail. Il n'avait pas non plus osé les appeler pour leur demander si l'enquête avançait, de peur de les déranger.
    - Vous avez l'air de plutôt bien les connaître. Comment ça se fait ? demanda Paul.
    Samuel sourit.
    - Vous savez, Paul, quand vous êtes journaliste, vous les côtoyez souvent. Surtout lorsque vous vous occupez des faits divers, des meurtres et tout ce qu'il y a de plus sordide en ce bas monde. Alors, à force, on finit par se connaître un peu plus les uns les autres, on se croise sur les scènes de crime. Quelquefois, s'il nous arrive de nous croiser dans la rue, on se salue. Mais ça s'arrête là. Chacun chez soi et les poules seront bien gardées. Ils ne s'occupent pas de notre boulot, on ne s'occupe pas du leur. D'ailleurs, pour eux, nous les journalistes, nous ne sommes que des fouilles merdes. Mais c'est ça la presse. Toujours là pour informer le citoyen de tout ce qui se passe sur la Terre, bon ou mauvais, mignon ou crade. C'est notre métier.
    Paul proposa un autre café à Samuel, qui le refusa poliment.
    - Faut pas que j'abuse sur la caféine. Mon toubib m'a dit de ralentir. Pas plus de trois-quatre par jour. C'était mon dixième, tout à l'heure.
    Paul se leva, appuya sur l'interrupteur qui alluma l'ampoule au plafond.
    - À cause du changement d'heure, il fait nuit de plus en plus tôt. Il n'est même pas dix-huit heures et il fait déjà presque nuit.
    Il revint s'asseoir sur sa chaise. Il continuait d'observer le journaliste. Une question lui brûlait les lèvres, mais il n'osait la poser. Finalement, il se lança :
    - Comment devient-on journaliste des faits divers ? À chaque fois qu'il y a des enlèvements ou des meurtres d'enfants, c'est votre nom qui est inscrit en dessous de l'article ? Vous vous êtes spécialisés ? Je suppose qu'on ne va pas voir son patron pour lui demander d'écrire des articles sur des sujets aussi macabres.
    Samuel se mit à rire, mais d'un rire léger.
    - Non, en effet, ça ne se passe pas comme cela.
    - Je m'en doutais.
    - En fait, il faut tout simplement passer le diplôme du JSC.
    - JSC ? Qu'est-ce que cela signifie ?
    - Journaliste Spécialisé dans les Crimes.
    Paul regarda Samuel avec étonnement, ne sachant si ce qu'il venait de dire était exact ou pas. Le journaliste mit fin au suspense au bout de quelques secondes.
    - Je plaisante, bien sûr ! rigola-t-il.
    Paul fut soulagé. Il se sentait à l'aise avec Samuel. Il était différent. Il avait un certain franc-parler qui lui plaisait bien.
    - Vous voulez vraiment savoir comment j'en suis arrivé là ?
    Paul opina.
    - C'est que ça va prendre un bon bout de temps de tout vous raconter.
    - Ça ne fait rien, j'ai tout mon temps. Et vous ?
    Samuel prit une profonde respiration.
    - Pendant plusieurs années, j'ai pratiqué le rugby à très haut niveau. J'ai même failli être sélectionné en équipe de France. Malheureusement pour moi, une semaine avant les sélections, je me suis cassé le tibia. Adieu l'équipe de France, bonjour l'équipe d'infirmières de l'hôpital Herbert Léonard à Chamailly. D'ailleurs, au passage, je vous recommande chaudement à ces jeunes demoiselles de l'aile rééducation. Même avec un plâtre, elles arrivent à vous faire faire certaines galipettes et elles savent comment vous mettre le soldat au garde-à-vous.
    Samuel fit un clin d'œil, ce qui déclencha un sourire sur les lèvres de Paul.
    - Donc... Où en étais-je... Ah oui ! Bref, j'ai raté les sélections et par la suite, à cause de ma blessure mal soignée, j'ai continué à jouer mais j'avais perdu mon niveau d'avant. À 35 ans, j'ai raccroché mes crampons, mon endurance se trouvant à chaque match de plus en plus diminuée.
    - Mais pourquoi le journalisme ?
    - Excellente question, mon ami ! J'ai toujours voulu voyager. Que ce soit à travers la France, l'Europe, le monde entier me fascinait et je rêvais de pouvoir découvrir différents pays tout en travaillant. Je me suis donc présenté devant le patron d'un grand journal en lui proposant mes services. Bien évidemment, je savais que je n'avais aucune chance puisque je n'avais aucun diplôme, à part mon baccalauréat, et surtout pas la moindre expérience dans le domaine. Je suis resté presque une heure dans son bureau, argumentant de la meilleure façon que je pouvais sur l'opportunité qui lui était faite d'embaucher un jeune homme ambitieux, volontaire et travailleur. Quand j'eus fini de parler, je me suis assis dans le fauteuil sans qu'il m'en ait donné la permission, j'ai croisé mes jambes et mes bras en attendant qu'il me dise quoi que ce soit. Nous nous sommes jaugés du regard. Cela a duré peut-être près de dix minutes. Puis il s'est levé, s'est avancé vers moi, s'est assis sur le coin de son bureau. Il a souri et m'a dit : "T'as des couilles, mon gars. Et j'aime ça ! Faut en avoir dans le pantalon pour faire ce métier-là ! J'aime bien ton verbe et ta verve. Repasses me voir lundi matin, à huit heures, j'aurais peut-être quelque chose à te faire faire." Et voilà comment j'ai débuté dans le journalisme.
    - C'est plutôt culotté d'avoir foncé chez le directeur pour demander une place.
    - C'est vrai, mais j'ai tenté et ça a payé. Bien sûr, au tout début, j'ai commencé comme stagiaire, puis assistant d'un journaliste. Et puis, petit à petit, j'ai grimpé les échelons. Au bout de dix ans d'efforts, j'ai enfin pu réaliser mon rêve : parcourir le monde entier. J'ai écrit des articles à Tokyo, New York, Londres, Kaboul, Shanghai, etc. Cela concernait aussi bien de la politique, de la culture, du sport. Je faisais enfin quelque chose qui me plaisait et je m'y donnais à 200 % de moi-même.
    - Incroyable, dit Paul, épaté. Vous avez fait tout ça tout en étant journaliste aux "Échos du Troubadour" ?
    Samuel éclata de rire.
    - Voyons, Paul, bien sûr que non ! Le journal de mes débuts se situe dans la capitale.Il est publié à travers la France entière, ainsi que dans certains pays de l'union européenne. Rien à voir avec cette feuille de chou régionale pour laquelle je travaille actuellement.
    - Mais qu'est-ce qui a bien pu se passer pour que vous quittiez un super poste tel que celui que vous aviez ?
    Samuel se renfrogna.
    - Si j'ai bien appris une chose dans ce métier, c'est qu'il faut se méfier de la politique et des politiques.
    - Je me doutais bien que c'était un monde dangereux.
    - Très dangereux ! La mafia, à côté d'eux, c'est le monde des Bisounours. J'ai voulu être trop curieux. Cela a failli me coûter la vie. Alors, j'ai décidé de partir loin de tout ça, de mettre de la distance entre moi et ce monde pourri, corrompu par l'argent, corrompu par le pouvoir. J'ai quitté la capitale et je suis venu me terrer dans la région. Par chance, j'ai réussi à me dégotter un petit appartement à Chancieux. Au départ, je vivais de mes économies accumulées au fil des années. Mais cela n'a malheureusement pas duré bien longtemps. Les biffetons ont commencé à manquer cruellement. Il me fallait retrouver du travail au plus vite. De plus, je m'ennuyais ferme, à tourner en rond dans mon 30 m². Avec mon CV, je savais que je pouvais être pris n'importe où. J'ai donc postulé aux Échos du Troubadour mi-2013 et j'ai tout de suite été engagé. Bien sûr, c'est totalement différent de la capitale. Au début, les seuls crimes étaient des viols de poules ou de chats...
    - De chats ? demanda Paul, interloqué.
    - Oui, Monsieur, des chats. Plus tout un bataillon d'animaux de la ferme.
    - Mais c'est ignoble !
    - Vous savez, lorsque vous habitez dans un coin reculé, en rase campagne, les distractions sont assez rares. Alors on s'occupe comme on peut, on trempe son stylo dans tous les trous qui se présentent. Au final, on court après tous les animaux des alentours.
    - Beurk...
    - Soyez rassuré, cela n'a pas duré bien longtemps. Le violeur a été retrouvé mort, le froc sur les chevilles, le cul à l'air, au pied d'une pouliche.
    - De quoi est-il décédé ?
    - D'un coup dans les roustons ! Il avait voulu grimper la pouliche. Cela ne lui a pas plu, elle a rué et lui a mis un coup de sabot dans les berlingots. Il est mort sur le coup.
    - Dingue comme histoire !
    - C'est malheureusement mon quotidien depuis quatre ans. Ça, quelques accidents de la route, des vols de cuivre... Et de temps en temps, un truc un peu plus sérieux, l'assassin aux poupées de chiffon.
    Samuel venait enfin d'évoquer le tueur.
    - Justement, demanda Paul, comment en êtes-vous arrivés à vous occuper de cette affaire ?
    Le journaliste expira bruyamment par le nez.
    - Je me rappelle très bien de la première fois où je me suis retrouvé confronté à un de ces crimes. Je ne suis pas prêt de l'oublier. Nous étions le dimanche 18 janvier 2015. Il faisait un froid de canard. Le journal m'avait envoyé faire l'article sur le match de derby entre Sainte-Glandine et Tripoutard-sur-Herbiot...
    
    
    
     Accoudé aux barres délimitant le tour du terrain, je piétinais sur place, dans l'espoir de me réchauffer les arpions. Le match avait débuté quinze minutes auparavant et déjà, quelques mornifles avaient volé et réchauffé l'atmosphère sur le terrain. Le jeu en lui-même était fade et poussif. Je commençais à bailler aux corneilles, bien que nous fûmes en plein milieu d'après-midi. Le froid vif et sec me gelait sur place, tant et si bien que j'étais incapable de tenir un crayon sans trembloter. Sachant que je n'allais pas rater grand-chose du match, je décidais d'aller m'humecter le gosier avec un Kawa bien chaud. Malheureusement pour moi, les rares spectateurs avaient eu la même idée et la tenancière de la buvette se retrouvait à sec de café. Je commandais malgré toute une boisson. Mon choix se porta sur une belle blonde. Dans son verre en plastique transparent, celle-ci fumait. Non à cause du gaz qu'elle contenait, mais plutôt à cause de sa tiédeur. La tireuse devait mal fonctionner, ce qui me permit de boire une bière qui, au lieu de me rafraîchir, me fit l'inverse. Je repartis au bord du terrain avec mon verre de pisse - même couleur, même température - et questionnais les gens autour de moi pour savoir s'il y avait eu quelques points de marqués. La mi-temps approchait. En regardant le match, on pouvait se demander si c'était la première fois qu'ils jouaient au rugby tant les passes était imprécises et les fautes grossières. C'est d'ailleurs sur l'une d'elles que le feu fut mis aux poudres. Quelques noms d'oiseaux savamment choisis se mirent à fuser, suivi d'une belle partie de bourre pif dont l'arbitre ne fut pas exclu. Certains spectateurs décidèrent également d'aller se faire frotter les oreilles par quelques mandales. C'est ainsi que le derby se termina plus tôt que prévu, sur un score vierge des deux côtés, mais pas vierge sur le nombre de mâchoires brisées, de dents cassées, de nez ensanglantés. Blasé, j'avalais la dernière goutte houblonnée de mon verre et je m'en allais rejoindre ma bagnole. Ne voulant pas rentrer tout de suite dans mon immense appartement de 30 m², je décidai de prendre la route qui menait à Vernière-sur-Bareuil. Elle passait au milieu de plusieurs étangs sur lesquels naviguaient souvent une multitude de volatiles en tout genre, ce qui me permettrait de tirer quelques portraits de ces emplumés. Au bout de quelques kilomètres, j'aperçus un gendarme se tenant au milieu de la route et me faisant signe de m'arrêter. J'obtempérai tout en baissant la vitre côté conducteur.
    - Bonjour. Qu'est-ce qu'il se passe ? demandais-je.
    - Un corps vient d'être découvert un peu plus loin, dans un champ, répondit le militaire.
    Je lui montrais aussitôt ma carte de presse. Voyant que j'avais affaire à une jeune recrue, je tentais le coup.
    - Je pourrais venir voir le corps de la victime ? Je suis journaliste. Ce serait pour faire un article.
    - Eh bien... Je ne sais pas trop... Demandez à l'adjudant Duval. C'est l'homme costaud avec le manteau bleu clair.
    - Merci beaucoup.
    Je m'empressais d'accélérer avant qu'il ne change d'avis et me garais sur le bas-côté, non loin de l'adjudant Duval, qui me fusillait du regard. À peine avais-je ouvert la portière, qu'il m'apostropha :
    - Qui êtes-vous ? Que faites-vous là ?
    Je lui montrais ma carte.
    - Je m'appelle Samuel Croser, je suis journaliste. Vous permettez que je fasse un article sur ce qui vient de se passer ?
    L'adjudant prit un ton sarcastique.
    - Ça alors ! À peine l'étron vient-il d'être déposé que déjà les mouches à merde rappliquent !
    Je feignis de ne pas comprendre le sous-entendu.
    - Puis-je ? demandais-je.
    Le militaire me désigna un groupe de personnes au milieu d'un champ.
    - Allez-y, si ça peut vous faire plaisir. Et faites gaffe où vous marchez ! Vous risqueriez d'effacer des empreintes.
    Je me demandais comment des empreintes avaient pu être laissées vu que le sol était gelé et aussi dur que du béton. N'osant le contredire, je le remerciais et me dirigeait rapidement vers trois hommes, tous vêtus de combinaisons blanches. La scientifique. Ils me regardèrent arriver. Je dégainais une fois de plus ma carte de presse. Étant plus ou moins novice sur le sujet, je posais les questions habituelles, du moins celles que j'avais lues et retenues dans les romans policiers qui fleurissaient sur les étagères de ma bibliothèque. J'appris ainsi que le corps qui gisait sur le sol gelé appartenait un jeune garçon âgé d'à peine dix ans. Quand il avait été découvert par l'agriculteur, le corps était nu, la gorge tranchée, d'une oreille à l'autre. Je demandais s'il était possible de soulever le drap afin que je puisse voir de par moi-même.
    - Si vous voulez, répondit un des gendarmes. Mais je vous préviens, ça secoue.
    Sur le moment, le terme "ça secoue" restait vague, mais cela prit vite tout son sens lorsque je vis le corps de l'enfant. Mes tripes se mirent à faire du yo-yo et il me fallut faire un gros effort pour ne pas polluer la scène de crime par des régurgitations stomacales. Le corps nu et bleu de l'enfant était étendu, recroquevillé en position fœtale. On aurait pu croire qu'il dormait si ce n'était cette vilaine balafre au niveau du cou. Quelques gouttes de sang avaient perlé au bord des lèvres de la plaie.
    - Putain ! m'exclamais-je. Quel taré peut faire un truc pareil ?
    Le gendarme haussa les épaules.
    - Aucune idée. Mais ça fait déjà le troisième gosse qu'on retrouve dans cet état-là.
    - Le troisième ?
    Il hocha la tête.
    - Merde, ça craint ! répliquais-je.
    Alors que j'allais tourner les talons, mon regard fut attiré par de la couleur. Je fis le tour du corps et m'accroupis au niveau de ses mains. Dans l'une d'elles, se trouvait une poupée de chiffon. Elle mesurait entre quinze et vingt centimètres de haut. Elle était vêtue d'un pantalon bleu, d'un tee-shirt blanc rayé de rouge. Ce qui était le plus surprenant mais aussi le plus effrayant, c'était cette drôle de chevelure blonde, légèrement hirsute, faite en bouts de laine. Je sortis mon appareil photo de la poche de mon manteau. Je pris plusieurs clichés du corps mais également de la poupée. Quand j'eus fini, je me redressais tout en remettant l'appareil photo dans ma poche.
    - Qu'est-ce que cette poupée vient faire là ? Est-ce que c'était le doudou de l'enfant ?
    Le gendarme fit la moue.
    - Malheureusement non. Apparemment, il s'agirait de la signature du tueur.
    - La signature ? Quelle drôle d'idée de choisir une poupée de chiffon comme signature.
    - C'est clair. Mais c'est bel et bien comme cela qu'il a signé ses deux précédents crimes.
    - Peut-on dire que l'on a affaire à des meurtres en série ?
    - Possible. Même signature, même mise en scène du corps, même modus operandi.
    - On vit vraiment dans un monde de taré, ne puis-je me retenir de dire.
    Le gendarme opina. Je lui serrais la main ainsi que celle de ses collègues, les remerciais pour leur aide avant de retourner à mon véhicule. Je constatais que l'adjudant Duval était aux prises avec d'autres journalistes qui, ayant appris la nouvelle d'une façon ou d'une autre, arrivaient en masse, appareils photos et calepins sous le bras. J'ouvris la portière, montais à bord, mis le contact et m'empressais de déguerpir avant que l'endroit ne soit saturé de voitures. Je mis le cap vers mon bureau à toute vitesse car je ne savais pas si mon journal avait dépêché quelqu'un sur les lieux ou pas. J'écrivis mon article le plus rapidement possible, insérant même une photo montrant la poupée tenue dans la main de l'enfant. Fier de mon travail, je l'envoyais par e-mail à mon rédacteur en chef. Je n'eus guère à attendre plus de cinq minutes avant que mon téléphone ne se mette à sonner.
    - Dans mon bureau ! Immédiatement !
    Je me levais et me mis presque à courir dans les couloirs. Arrivé devant la porte de Daniel Volto, le rédacteur en chef, j'hésitais à frapper. En effet, le ton qu'il avait utilisé était plutôt péremptoire. Aussi, je me demandais si je devais vraiment entrer ou prendre mes jambes à mon cou. Finalement, je décidais d'assumer et je frappais.
    - Entrez !
    J'ouvris la porte. Daniel Volto était installé derrière un immense bureau en chêne massif, confortablement assis dans un fauteuil en cuir.
    - Fermez la porte et venez vous asseoir.
    Je m'installais dans le premier fauteuil que je trouvais et attendis que le rédacteur en chef me dise la raison de ma venue. Il tenait une feuille de papier dans une main, un gros cigare dans l'autre. Il le porta à sa bouche, aspira longuement avant de recracher un gros nuage bleuté dans l'air. Une forte odeur de tabac se fit sentir. Il reposa la feuille, me regarda droit dans les yeux.
    - Depuis quand travaillez-vous pour notre journal ?
    - Un peu moins de deux ans, Monsieur, répondis-je la gorge serrée, les mains moites.
    Il lança quelques volutes de fumée dans la pièce.
    - Hum... Et vous pensez que cela vous donne le droit de vous prendre pour le journaliste des faits divers ?
    - Non, Monsieur.
    - Il ne vous est pas venu à l'esprit que vous alliez voler le pain de la bouche de votre collègue ?
    - Je n'y ai pas du tout songé un seul instant.
    - Hum...
    Il reprit la feuille et se mit de nouveau à lire les quelques lignes imprimées. Quand il eut fini, il la reposa. Un large sourire vint soudain illuminer son visage.
    - Nom de Dieu ! C'est le meilleur article qui m'eût été donné de lire !
    Je ne savais pas trop comment prendre la chose. Je décidais de rester calme et modeste.
    - Merci, Monsieur.
    - Laisse tomber les "Monsieur", petit. Appelle-moi Daniel.
    Il écrasa le mégot de son cigare dans le cendrier.
    - Dorénavant, je veux que ça soit toi qui t'occupes des faits divers. Et ça prend effet dès maintenant.
    - Euh... Merci Daniel. Mais...
    - Quoi "mais" ?
    - Et pour François ?
    - Ce minable gratte-papier ? Il te remplacera à la rubrique des sports. Quand on a cinquante balais et qu'on pense qu'un correcteur automatique c'est un salarié qui a été embauché pour corriger les fautes d'orthographe de tout le monde et non une fonction du logiciel de traitement de texte, je crois qu'il n'y a plus rien à faire...
    Il me tendit la feuille de papier contenant mon article.
    - Amènes ça a l'impression. Il faut que ça paraisse pour la prochaine édition.
    Je le remerciais une fois de plus avant de m'éclipser rapidement de son bureau.
    
    
    
     Samuel sourit.
    - Et voilà comment je me suis retrouvé lié aux affaires de l'assassin aux poupées de chiffon.
    Paul était resté silencieux. Comme quoi, le déroulement d'une vie ne tient souvent qu'à des détails. Il se redressa sur sa chaise.
    - Samuel ?
    - Oui ?
    - N'avez-vous jamais essayé de mener votre propre enquête ? Je veux dire, concernant l'assassin aux poupée de chiffon.
    Le journaliste s'étira les bras avant de répondre :
    - Bien sûr que si ! J'ai même une carte de la région avec tous les endroits où les enfants ont disparu, ceux où on les a retrouvés, le domicile des parents, etc... J'ai essayé de comprendre sa manière de choisir ses victimes. Pourquoi lui et pas un autre... J'ai tracé des lignes entre le domicile et le lieu de la découverte, pensant qu'ils allaient se croiser en unique point représentant l'endroit où cet enfoiré crèche...
    - Et ça vous a mené à quelques résultats ?
    Il hocha négativement la tête.
    - Enfin si, pardon, autant pour moi. Il y a une chose que je sais sur les victimes. Même plusieurs.
    - Et qu'est-ce que c'est ?
    Samuel fit la moue.
    - La première, c'est que les enfants sont tous âgés entre neuf et dix ans. La deuxième, ce sont tous des enfants de parents divorcés. Pour la troisième, je ne vais pas encore vous la révéler. Dans un moment, si vous le voulez bien.
    Paul n'insista pas. Il voulait absolument connaître qu'elle était le troisième indice. Pour cela, il devait ne pas le brusquer et le laisser mener la conversation. Samuel regarda sa montre. Il était plus de 19h30.
    - Déjà ! Comme le temps passe vite !
    Paul proposa au journaliste une boisson, qu'il refusa. Soudain, celui-ci prit une mine sérieuse avant de demander :
    - Où est-elle ?
    Paul regarda Samuel d'un air interrogateur et surpris.
    - Je ne comprends pas...
    - Si mes déductions sont exactes, vous l'avez reçu et elle est ici. N'est-ce pas ?
    Paul déglutit avec difficulté.
    - De quoi parlez-vous ?
    Les mots qui suivirent semblèrent tomber sur la tête de Paul tel le couperet d'une guillotine.
    - Je parle de la poupée de chiffon.
    Aussitôt, Paul devint blême. Il failli perdre connaissance. Comment pouvait-il savoir ? Il était au courant pour les meurtres, les victimes, les enlèvements, la poupée dans la main de la victime. Mais comment savait-il pour celle reçue la veille ?
    Samuel se mit à sourire.
    - C'est la troisième chose. Venez. Prenez votre manteau. Nous allons prendre l'air. Vous semblez en avoir besoin.
    
    
    
     Le vent était glacial. La rue était totalement déserte. Seuls quelques aboiements lointains venaient troubler le silence imposant.
    - Où allons-nous ? demanda Paul.
    - Pas très loin d'ici. Nous allons marcher pour nous dégourdir les jambes.
    - OK, je vous suis.
    Samuel se mit à remonter la rue, marchant d'un pas lent, les mains dans les poches de son blouson. Paul suivait, deux mètres en arrière, grelottant. Le trajet se passa sans qu'aucun mot ne fut prononcé par l'un ou l'autre. Après dix minutes de marche, ils se retrouvèrent devant une petite supérette. Le magasin se situait à l'angle de la rue où habitait Paul et un grand boulevard desservant le centre-ville.
    - Voilà, nous sommes arrivés.
    Paul regarda de façon perplexe le journaliste.
    - J'ai peur de ne pas bien vous suivre...
    Samuel posa un doigt sur ses lèvres comme pour lui imposer le silence. Il tira sur un des battants de la double porte vitrée et pénétra dans le magasin. Assise derrière sa caisse, une jeune femme feuilletait un magazine tout en mâchant du chewing-gum. À la vue des deux hommes, elle reposa la revue sur le présentoir avant de réajuster son tee-shirt.
    - Bonsoir Messieurs. Le magasin va bientôt fermer ses portes. Si vous avez des achats à faire...
    - Non, la coupa Samuel, nous ne voulons rien acheter, merci.
    La jeune femme le regarda d'un air inquiet.
    - Et que voulez-vous alors ?
    - Nous souhaiterions parler à votre patron, Monsieur Hazzouf.
    La caissière continuait de regarder Paul ainsi que Samuel avec un air craintif. Son regard allait de l'un à l'autre avec agitation.
    - Vous êtes de la police ? Vous lui voulez quoi ? Il a fait quelque chose de mal ?
    Samuel tenta de la rassurer.
    - Non, soyez tranquille. Nous sommes journalistes. Tenez, voici ma carte.
    Il sortit sa carte de presse, ce qui sembla apaiser la jeune femme.
    - Ouf ! Tant mieux ! Je ne veux pas qu'il lui arrive quoi que ce soit. Il est tellement gentil. En plus, avec ce qui lui est arrivé...
    - Je sais. C'est justement pour ça que nous sommes là.
    - Oh... Je vois.
    - Où pouvons-nous le trouver ?
    La jeune femme désigna une porte fermée au fond de la pièce.
    - Il est dans la réserve, en train de préparer les commandes et de vérifier les stocks.
    - Merci... Carine, dit Samuel en lisant le badge agrafé au tee-shirt de la caissière.
    Les deux hommes se dirigèrent vers la porte. Samuel ouvrit et pénétra dans la pièce, suivi de près par Paul. Des rayonnages de quatre ou cinq mètres parcouraient la pièce de long en large. Elle devait être presque aussi grande que la boutique en elle-même. Ils parcoururent les différentes rangées avant d'apercevoir un homme tenant un cahier. Il semblait compter des boîtes de conserve. En les voyant s'approcher, l'homme referma son cahier.
    - Vous n'avez rien à faire ici ! C'est un lieu strictement réservé au personnel du magasin ! dit-il d'une voix bourrue.
    Samuel sortit sa carte.
    - Bonsoir, Monsieur Hazzouf. Samuel Croser. Je suis le journaliste qui est venu vous interviewer il y a quelques mois. Vous vous souvenez ?
    L'homme sembla retrouver son calme.
    - Oui, je me souviens très bien de vous. Qu'est-ce que vous me voulez ? Je croyais pourtant vous avoir tout raconté !
    - Nous aimerions vous parler.
    - Je vous écoute, dit-il en croisant ses bras sur sa poitrine.
    - Pas ici.
    L'homme posa son cahier à côté des boîtes qu'il comptait.
    - Hum... Allons dans mon bureau.
    Ils suivirent le gérant jusqu'à son bureau, les fit entrer et asseoir.
    - Excusez-moi un instant, je reviens.
    Ils l'entendirent dire au revoir à la jeune femme avant de baisser le rideau de fer, d'éteindre les lumières et de revenir au bureau. Il alla s'asseoir dans son fauteuil.
    - Alors ? Que me vaut votre visite inopinée ?
    Samuel fit les présentations.
    - Voici Paul Lenoir. Il habite un peu plus bas dans la rue.
    L'homme hocha la tête.
    - Je connais ce Monsieur. Il vient de temps en temps faire ses courses.
    Ils se serrèrent la main.
    - Monsieur Hazzouf...
    - Salim.
    - Euh... Salim, pourriez-vous lui résumer ce qui vous est arrivé il y a peu ?
    L'homme se recula dans son fauteuil, croisa ses mains sur sa poitrine.
    - Il y a six mois environ, mon fils a été enlevé par un salopard de la pire espèce. Après plusieurs jours d'angoisse, à tourner en rond, à prier pour qu'on me rende mon fils sain et sauf, celui-ci a été retrouvé, un matin, gisant nu dans un fossé, la gorge tranchée, une poupée de chiffon dans sa main droite.
    Salim avait prononcé les derniers mots assez difficilement. Paul sentait qu'il faisait de gros effort pour retenir des sanglots.
    - Pourquoi m'obligez-vous à raconter de nouveau tout ça ? Vous croyez que ce n'est pas assez pénible comme ça ? Vivre alors que tout ce que vous aviez de plus cher sur cette Terre ne vous sourira plus jamais ou ne vous fera plus de câlins !
    Des larmes coulaient sur les joues de Salim.
    - Ce fils de chien a prit mon fils !
    Un silence pesant s'installa dans la pièce et dura quelques minutes. Lorsqu'il jugea le moment opportun, Samuel demanda :
    - Vous avez parlé de la poupée retrouvée dans la main de votre fils...
    - C'est exact.
    - Mais avez-vous conservé l'autre ?
    Paul regarda le visage de Salim en train de se décomposer. Une dizaine de secondes plus tard, Salim sortit un trousseau de sa poche de pantalon, chercha parmi les clés celle qui permettait d'ouvrir le tiroir du haut de son bureau. Il en sortit une boîte en carton, semblable en tout point à celle que Paul avait reçu la veille.
    - Quand avez-vous reçu cette boîte ? demanda Paul.
    Salim se mit à réfléchir avant de répondre :
    - Hum... Il me semble que c'était peu de temps après que mon fils Akim ait été enlevé. Je dirai deux ou trois jours après.
    - Il n'y avait que cette boîte ? continua te questionner Samuel.
    - Non, il y avait également une lettre.
    Salim se gratta la tête.
    - Heu... Pff... Je ne me rappelle plus les mots exacts, mais je sais que ça parlait d'une épreuve ou d'un truc dans le genre... Oui, c'est ça ! Le terme exact utilisé était "épreuve" !
    Paul comprenait maintenant pourquoi Samuel avait souhaité l'amener ici pour rencontrer Salim. Sa situation actuelle était la même que celle qu'il avait vécu il y a six mois de cela. Son fils avait disparu, il avait reçu la boîte et la lettre. Puis, l'enfant avait été retrouvé mort.
    - Cette épreuve, l'avez-vous faite ? demanda Paul, inquiet.
    - Bien sûr que non ! D'ailleurs, je n'ai jamais eu d'épreuve à faire. C'est écrit qu'il y en a une, mais je n'en sais pas plus. J'ai attendu mais je n'ai rien reçu comme instruction. Presque comme si elle était sous mes yeux mais sans la voir.
    Cette dernière phrase mit soudain Paul sur une piste. Une lumière venait de s'allumer dans son esprit.
    - Vous permettez ? demanda-t-il en désignant la boîte.
    - Bien sûr, allez-y.
    Paul ouvrit la boîte. Il y découvrit la poupée, à l'identique de la sienne. Il la prit entre ses mains, la retourna à plusieurs reprises, mais ne trouva rien d'anormal. Au moment de la reposer dans la boîte, il arrêta son geste soudainement.
    - Quelque chose ne va pas ? s'inquiéta Samuel.
    - Non, non, rien.
    Il la déposa et referma le couvercle. Samuel se leva de sa chaise, obligeant Paul à en faire de même. Ils serrèrent la main de l'épicier.
    - Merci Salim de votre aide ainsi que pour nous avoir accordé de votre temps.
    - Je vous en prie. Si ça peut aider Monsieur Lenoir à retrouver son fils vivant. J'espère qu'un jour on réussira à mettre la main sur ce salopard.
    - Que Dieu vous entende !
    Ils sortirent du bureau et Salim les accompagna jusqu'à la porte de secours qui se situait sur le côté du bâtiment. Une fois dehors, Paul et Samuel prirent le chemin du retour. Alors qu'ils marchaient, Samuel ne put retenir plus longtemps une question qui lui brûlait les lèvres :
    - Que s'est-il passé lorsque vous avez voulu reposer la poupée ?
    Paul ne répondit pas et continua d'avancer.
    - Pourquoi vous ne voulez pas me répondre ?
    - Je dois d'abord vérifier quelque chose.
    Le journaliste n'insista pas davantage, continuant de marcher, les mains dans les poches de son pantalon.
    
    
    
     Paul avait fait installer Samuel au salon. Assis dans le canapé, il continuait à se demander ce que Paul avait eu au moment où il avait voulu reposer la poupée au fond de sa boîte. Celui-ci revint avec deux verres, du whisky les remplissant aux un tiers. Samuel en avala une gorgée, immédiatement imité par Paul. Reposant son verre sur la table basse, il revint à la charge :
    - Allez-vous enfin me répondre ! Paul, que s'est-il passé ?
    Pour unique réponse, il se leva et sortit de la pièce. Samuel l'entendit monter l'escalier, farfouiller dans un tiroir avant de redescendre. Il posa une boîte blanche sur la table basse.
    - L'épreuve est là-dedans.
    Samuel le regarda, incrédule.
    - L'alcool vous monte vite à la tête. Je ne vois pas bien où vous voulez en venir.
    Paul sourit.
    - Prenez la poupée dans votre main.
    Le journaliste s'exécuta.
    - Et maintenant ?
    - Voyez-vous quelque chose d'anormal sur elle ?
    Il la manipula, la retourna dans tous les sens, scruta ses moindres coutures.
    - Non, rien.
    - Pourtant, l'indice est là, dans votre main.
    Samuel fixait la poupée sans comprendre où Paul voulait en venir.
    - Cette poupée, elle faisait office dans le temps de doudou pour les enfants.
    - Oui... Je suppose...
    - Que font les enfants avec leur doudou ?
    Samuel était dans le flou le plus complet.
    - Heu... Je ne sais pas...
    - On le serre fort contre soi parce qu'on l'aime.
    Étonné, Samuel resserra les doigts sur la poupée. À l'intérieur, un bruit de froissement de papier se fit entendre.
    - Nom de Dieu !
    Surpris, il lâcha la poupée qui tomba sur le sol. Paul la ramassa et la pressa plusieurs fois.
    - C'est exactement ce qui m'est arrivé avec la poupée de Salim. L'indice est caché à l'intérieur. On ne peut pas le savoir si on ne la prend pas dans sa main et, surtout, si on ne se resserre pas ses doigts sur elle.
    - Pourtant, quand je l'ai eu et que je l'observais, je n'ai rien remarqué !
    - Parce que vous avez fait comme moi. Comme tous les autres parents, en fait. Vous l'avez prise comme si elle allait mordre ou nous sauter dessus. Comme si on évitait de trop la toucher au cas où elle serait fragile, au risque qu'elle se casse.
    - C'est exactement ça ! Vous avez tout à fait raison !
    Paul ouvrit le tiroir dans le meuble sous le téléviseur et en sortit une paire de ciseaux.
    - Que comptez-vous faire avec ça ?
    Paul se mit à rire.
    - Je vais voir ce qu'elle a dans le ventre !
    Il approcha les ciseaux de la tête de la poupée.
    - Attendez ! s'écria Samuel, stoppant le geste de Paul de sa main gauche.
    - Qu'y a-t-il ?
    Haletant et en sueur, Samuel déglutit difficilement avant de répondre :
    - Et si c'était un piège ?
    Paul haussa les épaules tout en secouant négativement la tête.
    - Impossible. Et quand bien même elle le serait, je dois savoir ce qu'elle contient.
    Samuel se rassit, observant de manière inquiète Paul incisant le corps de la poupée. Il posa les ciseaux sur la table basse, élargit l'entaille qu'il venait de faire, retira quelques boules de coton avant d'extraire un petit bout de papier. Il jeta le corps mutilé de la poupée sur le fauteuil, déplia le papier et le posa sur la table basse devant Samuel. Il prit place à côté du journaliste. Tous les deux avaient le regard fixé sur le morceau de papier, guère plus grand qu'un post-it. Ils restèrent ainsi durant de longues minutes, silencieux, se demandant ce que pouvait bien signifier ce qu'il y avait d'écrit :
    
    
ZI DES MARAIS

    
N°33

    
SAMEDI 25 NOVEMBRE

    
22H30

    
    
    - Apparemment, l'épreuve est prévue pour après-demain, remarqua Samuel. Mais l'adresse, où est-ce ?
    - C'est peut-être à Fribourg...
    - Non. Il n'y a pas de zone industrielle de ce nom là. Ce doit être ailleurs.
    Samuel sortit son téléphone portable, se connecta à Internet et entra l'adresse dans le moteur de recherche. En quelques secondes, une photo apparut, montrant le lieu.
    - C'est à Nolent, à cinquante kilomètres d'ici. Vous connaissez ?
    - Juste de nom, répondit Paul. Et qu'est-ce qu'il y a au numéro trente-trois ?
    - On dirait une sorte de hangar ou d'entrepôt...
    - Ça appartient à une société ?
    - Aucune idée. Il n'y a pas d'enseigne ou de nom. Ça me semble désaffecté.
    - Ben tiens ! C'est étonnant !
    Paul se leva. Il se mit à faire les cent pas dans la pièce, tournant autour du canapé.
    - S'il vous plaît, Paul, arrêter de me tourner autour, vous me donnez le tournis. Asseyez-vous.
    Malgré l'injonction de Samuel, Paul continuait sa marche elliptique dans la pièce.
    - Qu'est-ce qui vous préoccupe ?
    Paul s'arrêta face au journaliste. Du doigt il désignait le morceau de papier posé sur la table.
    - Vous ne comprenez pas ce que cela signifie ?
    Samuel haussa les épaules en signe d'ignorance.
    - Soit j'y vais et je fais l'épreuve, soit je reste chez moi et David meurt. C'est ce qui s'est passé pour les autres parents dont les enfants avaient été enlevés par l'assassin, puisqu'ils ne savaient pas que l'indice pour l'épreuve se trouvait dans la poupée. Moi je sais où va se dérouler l'épreuve ! Mais ai-je envie d'y aller ?
    Samuel fut surpris par les paroles de Paul.
    - Si je comprends bien, on vous donne la chance de pouvoir sauver votre fils et vous allez refuser ?
    - Je n'ai pas dit que j'allais refuser ! Seulement...
    - Seulement ?
    Paul prit son verre de whisky et l'avala d'un trait. Il s'essuya la bouche du revers de la main.
    - Seulement... Je ne sais pas ce qui m'attend là-bas... Imaginez qu'il y ait... Des pièges ! Des appareils de torture ! Des armes !
    - Paul, tenta de rassurer Samuel, il parle d'une épreuve, pas de fusillade ou de torture. Vous allez peut-être devoir galoper, nager, réfléchir ou un truc du genre...
    - Nager ? Dans un hangar ?
    - C'était un exemple ! Je ne sais pas qu'est-ce que l'assassin entend par le mot "épreuve". Je ne peux qu'émettre des hypothèses. Je ne peux pas vous aider là-dessus puisque tous les autres parents, comme vous l'avez dit vous-même, n'ont jamais eu connaissance de cet indice. Vous êtes le premier.
    - Oui, le premier a inauguré une défaite !
    Samuel se leva, s'approcha de Paul, lui posa la main sur l'épaule.
    - Je comprends votre peur. Mais dites-vous que c'est le seul moyen de sauver David. Vous l'avez bien vu, il n'y aura pas de seconde chance.
    Il enfila son blouson.
    - Réfléchissez bien. Je sais que c'est un lourd fardeau qui va peser sur vos épaules, mais ne prenait pas la chose à la légère. Pesez bien le pour et le contre de l'option que vous allez choisir. Faire et sauver ou ignorer et accepter la mort de David. Vous seul allez prendre la décision qui s'impose.
    Paul raccompagna le journaliste jusqu'à la porte d'entrée. Il le remercia, se serrèrent la main tout en se souhaitant une bonne soirée. Samuel s'avança dans l'allée avant de se retourner.
    - Et si je puis me permettre, la nuit porte conseil.
    

Texte publié par Magnet31, 5 juillet 2018 à 17h33
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