Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 1, Chapitre 4 Tome 1, Chapitre 4
Mardi 21 novembre 2017
    
     Deux jours venaient de passer depuis l'enlèvement de David. Deux longues journées sans aucunes nouvelles de la part de la police. Paul était complètement abattu. Il ne mangeait plus, ne dormait plus, ne vivait plus. Il restait le plus souvent assis dans le fauteuil du salon, le regard tourné vers la fenêtre, espérant entrevoir à tout moment la petite tête blonde de son fils. À maintes reprises, il avait eu un mince espoir en apercevant des enfants passer devant sa clôture. Malheureusement, aucun n'était le sien et ils avaient tous regagné le domicile de leurs parents dans l'indifférence totale pour la situation dans laquelle était Paul. Plus les minutes et les heures défilaient, plus le visage de Paul se décomposait. Une telle attente était insoutenable. Le moral de Paul était mis à rude épreuve. De temps en temps, il se levait, faisait les cents pas entre son fauteuil et la fenêtre, se rasseyait. Il lui semblait même entendre quelques fois le téléphone sonner. Mais lorsqu'il accourait devant le petit meuble à l'entrée, il constatait avec désarroi que ce n'était que son imagination qui lui jouait des tours. Il repartait alors, tête basse. Le temps s'envolait.
     L'après-midi touchait à sa fin. Après avoir somnolé plusieurs minutes, Paul se mit debout, étira ses muscles endoloris par l'inaction puis fit quelques pas vers la fenêtre. Une fin de mois de novembre typique : pluvieux, venteux et froid. La pluie s'était arrêtée en début d'après-midi, mais depuis peu, une sorte de crachin tombait en continu. De grosses flaques s'étaient formées dans l'allée de graviers. Les caniveaux charriaient quantité de détritus divers et variés. Paul aperçut à l'angle de la rue une voiture de police. Celle-ci tourna, vint dans sa direction. La lueur des phares éclaira un instant la fenêtre par laquelle Paul observait puis la voiture finit par passer, sans s'arrêter. La déception se lut sur le visage de Paul. Il avait cru, ne serait-ce qu'un court instant, qu'ils venaient chez lui. Bonne ou mauvaise nouvelle, il s'en fichait, du moment qu'on lui annonçait quelque chose. Il avait besoin d'informations.
     Son regard se reporta sur la rue. Quelques courageux affrontaient la pluie automnale, abrités sous leur parapluie multicolore, enjambant les flaques, évitant de se faire asperger lorsqu'une voiture passait un peu trop près d'eux. Le vent soufflait par bourrasques, faisant voltiger les feuilles mortes. Une voiture s'arrêta devant le portail de l'entrée. Un homme sortit en vitesse du véhicule, inséra un petit paquet dans la boîte aux lettres avant de repartir. Le tout n'avait pas duré plus de trente secondes. Paul se demanda ce que cela pouvait bien être, surtout à une heure aussi tardive. Le facteur était passé peu après treize heures, comme à son habitude, mais sans s'arrêter aujourd'hui. "Au moins, pas de mauvaises nouvelles.", s'était-il dit. Mais pas de bonnes non plus. Cela commençait à l'agacer. Une fois dans le couloir, il prit les clés qui étaient suspendues, ouvrit la porte d'entrée et sortit. L'air frais le sortit de sa pseudo léthargie et lui fit un bien fou. Arrivé à la boîte aux lettres, il introduisit la clé dans la serrure, mais hésita avant d'ouvrir. Que pouvait-il y avoir là-dedans ? Puisque le facteur ne s'était pas arrêté, qui était cet homme ? Sans doute une de ces personnes qui bourrent vos boîte aux lettres de prospectus afin d'arrondir leurs fins de mois. Malgré cela, il n'était guère rassuré. Et tout à coup, ce fut la révélation. À l'intérieur, le kidnappeur venait certainement de déposer soit une lettre de rançon ou bien pire, un morceau de son fils. Comme dans les films. Sauf que là, c'était la réalité. Paul eut un mouvement de recul en pensant à cette éventualité. Il devait en avoir le cœur net et c'est avec une certaine appréhension qu'il tourna la clé. La petite porte en fer grinça en s'ouvrant. Paul avait fermé les yeux, refusant d'y découvrir l'impensable. Rien n'explosa ou ne lui sauta au visage. C'était déjà un bon début. Il retira sa main de devant les yeux. Ce qu'il aperçut posé dans le fond de la boîte aux lettres lui provoqua un fou rire. N'importe qui serait passé dans la rue à ce moment-là, l'aurait sûrement pris pour un fou. Une fois calmé, il tendit sa main droite et attrapa le paquet, referma la boîte aux lettres avant de rentrer se mettre au chaud. Des qu'il fut à l'intérieur, il jeta le journal sur le canapé. Tant de craintes et d'émotions pour ça : le journal. Il trouvait tout de même étrange que le livreur passa aussi tard dans la journée. Il avait sûrement dû avoir quelques soucis sur sa tournée lui causant du retard sur la poursuite de son travail. Paul quitta ses chaussons trempés, en cause une flaque dans l'allée qu'il n'avait pas vue. Il les déposa devant le radiateur et y resta une paire de minutes, se réchauffant les mains bleuies par le froid. Dehors, les lampadaires de la rue s'allumèrent, projetant leur lumière orangée sur quelques mètres carrés autour d'eux. Il retourna à son fauteuil, ramassa le journal. Il s'assit tout en parcourant des yeux les gros titres. Il ouvrit le journal, tourna les pages jusqu'à celle qui portait le numéro 10. Il y avait un article, certes court, mais sur un sujet connu de Paul : la disparition de David. En effet, le journaliste relatait les faits avait beaucoup de précision. Il donnait même le signalement d'un suspect potentiel qui n'était autre que l'homme à l'imperméable beige. Sur ce point, Paul devina que la police avait dû laisser filer cette information par mégarde ou bien en pensant qu'elle n'était pas de grand intérêt pour l'enquête, mais qu'elle ferait très certainement le bonheur des journalistes. Paul regretta que l'auteur de l'article n'ait pas précisé la tenue vestimentaire portée par David le jour où il a été enlevé. Cela pourrait aider à le reconnaître dans une rue, n'importe où en fait. Mais il se doutait bien que le kidnappeur devait sûrement lire les journaux ou bien regarder la télévision. Dans ce cas, il n'aurait qu'à habiller David différemment et le tour était joué. Une photo de David en noir et blanc illustrait l'article. Elle semblait récente. Natacha avait dû la donner aux agents de police qui, à leur tour, l'avait donné au journaliste. Paul relut plusieurs fois les petites lignes, comme s'il voulait l'apprendre par cœur. Quand il en eut assez, il décida de faire un peu de découpage. Il prit les ciseaux posés sur la petite table basse, découpa l'article, roula le reste du journal en boule avant de le jeter par-dessus sa tête, dans le couloir. Il colla l'article dans un cahier dont il se servait depuis peu comme une sorte de journal intime. Il y parlait de ses journées, de ses rêves, ses cauchemars. De tout. Et maintenant, il s'en servait pour y exprimer ses craintes, ses angoisses concernant David. Paul ôta le capuchon de son stylo, traça quelques lignes sous l'article de sa belle écriture. Tout en laissant sécher l'encre, ses yeux tombèrent sur le nom de l'auteur de l'article : Samuel CROSER. "Encore lui ? Décidément, ce journaliste ne s'occupe que des affaires sordides." Il referma son cahier, le posa sur la table basse avant de se raviser.
    - Il vaut mieux que je le mette dans le tiroir du meuble de la télévision, c'est plus prudent. Je ne veux pas que quiconque passerait me voir y tombe dessus et se mette à le lire.
    Il le rangea dans le tiroir, le cacha avec le programme télé. Juste à côté du téléviseur, une photo sur laquelle ils posaient tous les quatre, cinq ans auparavant. David était si petit. Il n'avait pas encore eu cinq ans. Le camping de la mouette rieuse, en Bretagne. C'était un voisin de leur mobile-home qui s'était proposé pour les prendre en photo. Ils étaient attablés et riaient aux éclats. Qu'ils sont loin ces bons moments. Paul caressa du doigt la photo, notamment le visage de son fils.
    - J'espère que tu vas bien, petit ange. Mais où es-tu ? Bon sang, où es-tu !
    
    
    
     L'endroit était sombre et humide. Assis par terre, David était transi de froid, il grelottait. Il n'avait plus aucune notion du temps depuis qu'il était enfermé dans cette cave. Était-ce le jour ? La nuit ? Il portait bien une montre au poignet mais, sans lumière, il était incapable de lire l'heure. Un gargouillement. Celui de son estomac. Pourvu qu'on vienne bientôt lui apporter quelque chose à manger. Il avait si faim et si soif ! Soudain, il tendit l'oreille. Un bruit de pas qui se rapprochait. Un trait de lumière filtra sous la porte. Celle-ci s'ouvrit en grand. Aveuglé par la forte clarté, David mit son bras en protection devant ses yeux.
    - Laissez-moi partir ! cria-t-il. Laissez-moi partir !
    Un homme s'avança et vint s'accroupir juste devant l'enfant. Il lui caressa la tête.
    - Chut... Mon enfant... Chut... Pourquoi cries-tu ainsi ? demanda-t-il d'une voix douce.
    - Je veux rentrer chez moi ! Je veux voir mon père !
    - Mais tu es chez toi ici, pour le moment. Et ne t'inquiètes pas, tu reverras bientôt ton père... ou pas, dit-il avec un sourire sur les lèvres. En attendant, je t'ai amené de quoi te restaurer un peu. Tu as deux tranches de jambon, un paquet de chips ainsi qu'une gaufre, comme dessert. Je sais que tu aimes les gaufres. C'est pour ça que je t'en ai acheté une. Bon appétit.
    Tandis que le ravisseur était encore accroupi, avant qu'il ne se relève et ne parte, David bondit de sa place et se mit à courir en direction de la porte. Au moment où il atteignait la sortie, sa course fut stoppée nette et il se retrouva, sous le choc, allongé par terre. Une chaîne à gros maillons reliait sa cheville à un piton dans le mur. L'homme se redressa lentement. Il se mit à ricaner tout en s'approchant de David. Celui-ci, encore sonné, restait allongé sans bouger. L'homme vint s'asseoir face à l'enfant.
    - Je me devais de prendre certaines précautions. On ne sait jamais ce qui peut arriver avec un prisonnier. La première fois où j'ai ramené un enfant ici, je l'ai enfermé derrière cette porte, tout comme toi et tes prédécesseurs. L'idée de l'attacher m'avait semblé trop "sévère", à mon goût. Alors je l'ai laissé libre de pouvoir errer à sa guise dans sa cellule. Après tout, ce n'était qu'un enfant. Que pouvait-il faire ?
    De sa main droite, il souleva le menton de David afin que celui-ci le regarda.
    - Comme j'ai pu être naïf ! dit-il rageusement en serrant les dents. À la première occasion, il a réussi à me filer entre les pattes. Tout comme tu viens d'essayer de le faire.
    L'homme se mit debout, releva David et l'installa à l'endroit même où il était assit quelques instants auparavant.
    - Seulement, il ne connaissait pas cet endroit. Mais moi, oui. L'imbécile... Il s'était jeté sur le téléphone et tentait d'appeler la police. Ah le con !
    Il s'accroupit de nouveau face à David.
    - Je préfère te le dire de suite : la ligne téléphonique est coupée depuis de nombreuses années et les téléphones portables ne captent quasiment pas par ici. Il faut que tu saches également que la première maison se trouve à environ cinq ou six kilomètres. Donc ne gaspille pas tes forces à t'égosiller. Personne ne t'entendra !
    Le ravisseur se redressa, marcha vers la porte. Au moment où il l'atteignait, une petite voix se fit entendre derrière lui.
    - Qu'est-ce qui lui est arrivé à l'enfant ? Qu'est-ce que vous lui avez fait ?
    Sans se retourner, il répondit calmement :
    - Je l'ai tué. Je n'avais pas le choix.
    Il ferma la porte à clé. Tandis qu'il partait, il se mit à rire. Cela avait quelque chose de cruel et de démoniaque. David se mit à trembler de peur.
    - Je ne veux pas mourir ! pleura-t-il.
    
    
    
    Mercredi 22 novembre 2017
    
    
    
     Paul marchait d'un pas tranquille dans la rue Joseph Triton, non loin du centre-ville. Le soleil brillait, malgré quelques nuages qui, par moments, masquaient l'astre solaire et ses chauds rayons. Les gens qu'il croisait lui souriaient et il leur souriait en retour. "Quelle agréable journée" pensa-t-il. Il entra dans une boulangerie, s'acheta une baguette de pain ainsi qu'un croissant, qu'il dégusta à peine sorti de la boutique. Quelques pas plus loin, il s'arrêta devant le kiosque à journaux. Il parcourut rapidement les gros titres, mais vraiment rien d'intéressant. De la politique, des fraudes, la guerre en Syrie, etc... Les titres habituels et malheureusement quotidiens. Il continua son chemin. Cependant, il remarqua que les personnes qu'il croisait était moins souriantes qu'auparavant, même pour tout dire, elles ne l'étaient plus du tout. Tous le regardaient avec de la tristesse. Inquiet, Paul s'arrêta devant une boutique et se mira dans la vitrine. Il ne trouva rien de spécial à son visage ou à sa tenue. Bizarre. Il reprit son avancée dans la rue. Cette fois-ci, les gens pleuraient à chaudes larmes, les hommes prenant, dans leurs bras, leurs femmes afin de les consoler. Les regards comportaient de la compassion. Quelques-uns lui dirent même "courage". Paul ne comprenait rien. Mais que se passait-il ? La réponse à sa question lui fut apportée une cinquantaine de mètres plus loin. À l'angle de la rue et d'une impasse, un attroupement s'était créé. Il se faufila au travers de la foule. Soudain, tout le monde s'écarta pour le laisser passer. Une sorte de haie d'honneur venait de se former. Les gens avaient la tête baissée. Certains essuyaient des larmes à l'aide de mouchoir en papier ou du revers de la main. Personne ne disait un mot. Paul avança prudemment. Il se demanda ce qu'il allait trouver au fond de l'impasse. Il accéléra le pas, impatient. À la vue du corps, il se mit à courir.
    - Oh non ! C'est pas vrai ! hurla-t-il.
    Il se jeta sur le frêle petit corps dénudé. Il le serra dans ses bras. Tout en pleurant, il criait toute sa rage, sa colère.
    - David ! David ! Mon fils !
    Il lui caressa la tête, le berçait comme s'il voulait l'endormir, tel qu'il le faisait lorsqu'il n'était encore qu'un tout petit. La police arriva sur les lieux et chassèrent les badauds. Après quelques minutes d'efforts et de paroles réconfortantes, ils arrivèrent à ce que Paul lâche le corps de son fils. Il le déposa délicatement sur le sol humide, là où il l'avait ramassé. C'est à ce moment-là qu'il remarqua le mot écrit sur la poitrine de l'enfant. On aurait dit qu'il avait été tracé à l'aide d'un scalpel ou d'un objet tranchant. "POURQUOI...". Voilà ce qui avait été écrit. Qu'est-ce que cela signifiait ? Paul se releva. Le policier le regarda et de son index se frappa la tempe droite. TOC TOC TOC. Paul lui fit signe qu'il ne comprenait pas son geste. TOC TOC TOC.
    
    
    
     Paul sursauta et ouvrit les yeux. Il était allongé sur son canapé, dans l'obscurité de son salon. Dehors, la nuit était tombée. TOC TOC TOC. Si pour tout le reste, cela n'avait été qu'un énième cauchemar, les coups frappés à sa porte d'entrée étaient bien réels. Il se redressa, s'assit quelques secondes le temps d'émerger. Il se leva et marcha jusqu'à la fenêtre, dans l'espoir d'apercevoir son visiteur. Les coups à la porte d'entrée avaient cessé. Celui ou celle qui avait frappé semblait avoir déserté le perron. Se pourrait-il qu'il ait également imaginé cela ? Possible. Ou pas. Pourtant, une silhouette sombre s'éloignait. À la carrure, Paul compris que c'était un homme. Était-ce lui son mystérieux visiteur ? Depuis combien de temps tambourinait-il a la porte ? Il avait sûrement dû croire que Paul s'était absenté puisque la maison était plongée dans l'obscurité. Paul décida d'allumer la lampe halogène dans l'angle de la pièce, non loin de la fenêtre où il se trouvait. "Si jamais la personne doit revenir, au moins elle verra qu'il y a quelqu'un" se dit Paul. Il regarda sa montre : 19h07. Son tee-shirt était trempé de la sueur de son dernier cauchemar.
    - Je crois qu'une bonne douche me ferait le plus grand bien.
    Alors qu'il se trouvait dans le hall d'entrée, il s'arrêta. Une pensée venait de lui traverser l'esprit. Pourquoi cet étrange visiteur avait-il frappé et non utilisé la sonnette ? Il ouvrit la porte et appuya sur le bouton. Aucun son ne se produisit.
    - Je comprends mieux. Elle ne fonctionne plus. Demain matin, je regarderai ce qu'elle a et j'essaierai de la réparer.
    Tandis qu'il tournait les talons pour rentrer, son pied droit heurta quelque chose. Paul se baissa, ramassa l'objet avant de l'observer à la lumière du hall. Il tenait dans sa main une boîte en carton, d'environ 20 cm de long, 15 cm de large sur 10 cm d'épaisseur. La boîte était assez légère. Son nom avait été écrit à l'aide d'un feutre marqueur noir. Paul referma la porte. Que pouvait bien contenir cette boîte ?
    
    
    
     Il avait posé la boîte en carton sur la table de la cuisine. Cela faisait presque 10 minutes maintenant qu'il s'était assis sur la chaise, face à la boîte. Les bras croisés, il observait. Sa tête fourmillait d'une multitude de questions. Que pouvait-il bien y avoir là-dedans ? Qui était l'expéditeur ? Était-ce un "morceau" de David ? Paul avait plus ou moins répondu à cette dernière question par la négative. La boîte était propre, à peine humide en dessous à cause de la pluie. Pas de traces de sang. La tentation ainsi que la curiosité étant trop fortes, il prit la boîte et commença à soulever le couvercle. Et si la boîte était piégée ? Il stoppa net son geste. Comment savoir ? À quel type de piège fallait-il s'attendre ? Non, se dit-il, la boîte est trop légère pour qu'elle transporte un quelconque dispositif. Et si c'était une capsule avec un gaz mortel ? De l'anthrax ? Ses mains se mirent à trembler.
    - Paul, tu n'es qu'un idiot ! Il n'y a que dans les films hollywoodiens qu'on voit ça ! C'est juste une boîte en carton !
    Malgré tout, il n'était guère plus rassuré. Délicatement, il souleva le couvercle, millimètre par millimètre. Puis ce fut le soulagement. Le couvercle était posé sur la table. Dans sa main gauche, Paul tenait le reste de la boîte. À l'intérieur, une sorte de poupée. Une poupée de chiffon, plus précisément. Lorsque l'image de cette poupée arriva jusqu'au cerveau de Paul, celui-ci lâcha tout ce qu'il avait dans les mains, se leva d'un bond et recula jusqu'à buter contre le mur derrière lui. Ses yeux restaient rivés sur la poupée. Il venait de comprendre.
    - Putain, non !
    Il se mit à faire les cents pas autour de la table.
    - Non, non, non, non, NON ! hurla-t-il.
    Des larmes à la fois de colère et de tristesse lui montèrent aux yeux.
    - Pourquoi lui ? demanda-t-il rageusement. Pourquoi l'assassin aux poupées de chiffon ? Pourquoi a-t-il choisi David ?
    Autant de questions sans réponses. Finalement, au bout de quelques minutes, il finit par se calmer. Il revint s'asseoir. Il prit la poupée dans sa main. Au fond de la boîte, un papier avait été soigneusement plié. Il posa la poupée sur la table avant d'attraper la lettre. Il la déplia et se mit à lire :
    - David va bien. Pour l'instant. Réussi l'épreuve et tu feras un grand pas pour la liberté de ton fils. Échoue et il finira dans une boîte, comme la poupée. Prévenir la police signerait l'arrêt de mort de David.
    Pas de signature, mais il n'y avait aucun doute là-dessus : c'était bien l'assassin aux poupées de chiffon qui l'avait enlevé. Paul se leva et se rua vers le téléphone. À peine avait-il le combiné dans sa main, qu'il se mit à hésiter.
    - Je dois appeler la police pour leur dire que David a été enlevé. Mais le ravisseur me l'interdit sinon il tue David. Est-ce que prévenir la police pour leur dire que ce n'est pas une fugue mais un enlèvement, ça peut mettre sa vie en danger ? Comment l'assassin aura-t-il connaissance de mon appel aux forces de l'ordre ?
    Après avoir longuement pesé le pour et le contre, il reposa le combiné sur son socle. Dans la précipitation, il avait failli faire une grossière erreur qui aurait pu coûter cher. Il revint dans la cuisine.
    Et si tout ça n'était qu'un canular ? se demanda-t-il, suspicieux.
    Dans un premier temps, il avait songé à une mauvaise blague de la part de son ex-femme. Seulement, Natacha aurait-elle été capable de monter un tel scénario ? L'enlèvement, la comédie jouée devant le commissariat, la poupée de chiffon, etc. Non. Son comportement avait changé, certes, mais pas au point de faire une chose pareille. Et si c'était le cas, dans quel but ? Finalement, il abandonna l'hypothèse concernant son ex-femme transformée en voleuse d'enfant. Mais qui alors ?
    Il remit la poupée ainsi que la lettre dans la boîte, la prit, monta à l'étage et la déposa dans le tiroir du bureau, dans le débarras.
    - On verra bien...
    
     Paul ôta son tee-shirt et le jeta dans le panier à linge sale. Il commençait à déboutonner son jean lorsqu'il entendit frapper à la porte d'entrée. Il stoppa son geste et resta immobile. TOC TOC TOC. Un frisson le parcourut. Serait-ce l'assassin ? Pourquoi reviendrait-il ? Une voix féminine se fit entendre.
    - Paul ? Tu es là ? Ouvre-moi, s'il te plaît !
    Il reconnut la voix immédiatement. Il reboutonna son pantalon, enfila son tee-shirt et descendit les escaliers. Il ouvrit la porte. Elle se tenait devant lui, les cheveux en bataille, sa veste grise mouillée aux épaules par la pluie qui tombait de nouveau averse.
    - Natacha ? Qu'est-ce que tu fais là ? demanda-t-il.
    - Je passais dans le coin, alors je me suis dit "tiens et si je m'arrêtais pour voir si Paul avait des nouvelles de David.". Du coup, me voilà.
    Elle grelotta. Il la fit entrer.
    - Je ne te dérange pas au moins ? s'inquiéta-t-elle.
    - Non, pas du tout. J'étais sur le point de prendre ma douche. Mais ça peut attendre.
    - Pourquoi faire ? Vas-y. Je peux très bien attendre dix minutes, ne t'inquiètes pas. J'ai tout mon temps.
    - OK, comme tu veux. Je ne serai pas long.
    Il regarda sa montre : 19h52. Son ventre émit un gargouillement. Elle sourit.
    - Apparemment tu dois avoir un peu faim, constata-t-elle.
    - En effet. Tu as mangé ?
    - Non, pas encore.
    - Tu veux rester dîner avec moi ce soir ?
    - Oui, avec plaisir. Je peux préparer quelque chose le temps que tu prennes ta douche.
    - Ça marche. Tu devrais avoir tout ce dont tu as besoin soit dans le frigo, soit dans les placards. Fais comme chez toi.
    Paul regarda son ex-femme se diriger vers la cuisine. Il venait tout juste de penser à elle et la voilà qui débarque chez lui. Même s'il ne croyait plus au fait que Natacha et l'assassin ne fassent qu'une seule et même personne, il se dit qu'il valait mieux être prudent et attendre de voir exactement ce qu'elle voulait.
    
    
    
     Paul ferma les robinets. Il venait de prendre une douche tellement chaude que la buée avait envahi toute la pièce. Il attrapa sa serviette, se sécha les cheveux, ouvrit les portes de la cabine et sortit. Il se tourna vers sa droite, manquant de peu d'avoir une crise cardiaque. Il ne s'attendait pas à la voir ici. Il ne l'avait pas entendu. Natacha était appuyée contre le chambranle de la porte de la salle de bain, les bras croisés. Par réflexe, il enroula sa serviette autour de sa taille.
    - Voyons, dit-elle, nous avons été mariés, je te rappelle. Je connais ton corps. Il n'y a pas un centimètre carré de ta peau que je n'ai pas léché. Tu t'en souviens ?
    - Sacré nuit de noces ! Je m'en souviens parfaitement.
    - Apparemment, oui ! gloussa-t-elle.
    Paul baissa la tête et tenta, du mieux qu'il le put, de cacher son début d'érection.
    - Bon, je vais te laisser finir de te sécher et t'habiller.
    Il hocha la tête, rouge de honte. Elle tourna les talons, fit quelques pas avant de revenir à la porte.
    - Ah, au fait. Comme tu n'avais pas grand-chose de comestible dans toute ta cuisine, j'ai pris la liberté de commander des pizzas. Ça te va ?
    - Parfait.
    - En principe, il ne devrait pas tarder. D'ailleurs, j'entends un bruit de scooter. Je pense que c'est lui. À de suite ?
    Elle descendit ouvrir au livreur tandis que Paul se dépêcha de finir de se sécher et de s'habiller.
    
    
    
     Assis côte à côte sur le canapé du salon, ils dégustaient leur part de pizza, silencieux, chacun regardant droit devant lui, absorbés dans leurs pensées. L'intensité de la lampe halogène avait été baissée afin que la lumière soit plus tamisée, plus douce. Paul brisa le silence en premier :
    - Je ne m'attendais pas à ce que tu viennes me voir. Surtout après la petite "discussion" que nous avons eu tous les deux samedi soir, au commissariat. Je pensais que l'on resterait en contact uniquement par téléphone.
    - Je t'avoue que c'est ce que je comptais faire, au départ. Et puis, Bernard m'a fait changer d'avis...
    - Pourquoi dis-tu ça ?
    Elle arracha avec ses dents un morceau de pizza, prit son temps avant de l'avaler. Elle finit par répondre :
    - Oh, comme ça... Oublie ce que je viens de te dire.
    Elle tourna la tête en direction de la fenêtre, se retrouvant ainsi de trois-quart, Paul légèrement dans son dos. Il comprit aussitôt par sa réaction que quelque chose avait dû se passer entre eux deux.
    - Tu risques de dire que je me mêle de ce qui ne me regarde pas mais, ça arrive souvent que Bernard te fasse changer d'avis à coups de poings ? interrogea-t-il.
    Natacha faillit s'étouffer en avalant de travers. Elle prit son verre de vin, en avala une gorgée. Elle toussota encore un peu avant de regarder son ex-mari, un air surpris sur le visage.
    - Qu'est-ce qui te fait dire ça ?
    - Certains éléments...
    - Je t'interdis de porter un tel jugement sur lui ! s'emporta-t-elle.
    Paul continua, toujours aussi sereinement :
    - Pourtant c'est la vérité. Et tu le sais tout aussi bien que moi.
    Elle se mit à rougir.
    - Prouve-le !
    Délicatement, il lui attrapa le menton, l'obligeant ainsi être face à lui.
    - Tu as un si joli visage. Pourquoi tentes-tu d'en cacher une partie sous une mèche de cheveux ?
    Elle ne put empêcher une larme de couler.
    - Comment as-tu su que... ? bafouilla-t-elle.
    De sa main gauche, il écarta la mèche, laissant apparaître un hématome de la taille d'une pièce de deux euros, entre l'œil droit et la tempe.
    - Depuis que je te connais, tu as toujours eu les cheveux attachés en arrière, ou bien maintenus avec des barrettes. Tu te débrouillais pour qu'aucune mèche, même ne serait-ce qu'un seul cheveu, ne vienne cacher ton visage. Il est tellement parfait. Rappelle-toi. Toi-même tu m'avais dit, à l'époque, que si tu laissais une mèche prendre, c'est comme si on mettait un rideau devant une baie vitrée qui montrait le paradis. Il en cacherait la vue et ça serait bien dommage.
    Elle sourit à l'écoute de cette anecdote. C'est vrai qu'elle était fière d'avoir le visage aussi lisse, aussi fin, sans aucune ride. Et elle l'était encore, du moins jusqu'à samedi soir.
    - Que s'est-il passé ? Dis-le moi s'il te plaît, supplia-t-il.
    Elle but une gorgée de vin.
    - Eh bien, après notre dispute au commissariat, une fois que tu es parti, je suis restée assise sur les marches. J'ai allumé une autre cigarette, j'ai regardé le ciel et les étoiles. Je n'arrêtais pas de penser à David. Puis je me suis levée, j'ai déambulé dans les rues, seule avec mes pensées. Quand j'en ai eu assez, je suis retournée à ma voiture et je suis rentrée.
    - Quand est-ce qu'il t'a frappé ? Quand tu es arrivée ?
    Elle posa son verre sur la table basse, s'essuya la bouche avec sa serviette en papier.
    - Non, pas de suite. En fait...
    
    
    
     Le portail du parking souterrain s'ouvrit. Natacha passa la vitesse et descendit la rampe tout doucement. Une fois en bas, elle accéléra un peu. Sa place se trouvait presque au fond du parking, entre deux gros piliers en béton. Elle se gara en marche arrière, coupa le contact. Juste à côté, la voiture de Bernard. Apparemment, il ne devait pas avoir bougé car sa voiture était exactement au même endroit que lorsque Natacha était partie à son cours de gym, en début de soirée. Elle ouvrit la portière, descendit, récupéra son sac de sport sur le siège arrière avant de refermer et de verrouiller le véhicule. Après une trentaine de pas, elle atteignit la cage d'escalier ainsi que la porte de l'ascenseur. Elle hésita un instant avant d'opter pour les escaliers. Elle gravit les six étages, saluant au passage leur voisin du dessous qui descendait les poubelles et sortait promener Fifi, leur caniche. Elle arriva devant la porte de l'appartement. La clé dans la main, elle se préparait à rentrer. Mais elle resta sur le seuil. Elle venait de se rappeler que, dans la précipitation, elle n'avait pas du tout prévenu Bernard de la situation. Il devait certainement tourner en rond, se demandant où elle pouvait bien se trouver à l'heure qu'il était. Elle sortit son téléphone portable de sa poche. Aucun appel manqué, aucun message. Bizarre qu'il n'ait pas essayé de me joindre, remarqua-t-elle. Elle le rangea, inséra la clé et ouvrit la porte. L'appartement était plongé dans l'obscurité. Seule une petite lueur provenait du salon. Natacha s'avança dans le couloir, atteignit la porte du salon et resta dans l'encadrement. Bernard était à moitié affalé sur le canapé, les pieds reposant sur le pouf devant lui, un pack de bières à ses côtés. Deux bouteilles vides jonchaient le sol, la troisième faisait des allers-retours entre ses lèvres et l'accoudoir du canapé. Comme tous les samedis soir, il regardait son match de foot à la télé. Sans même détourner le regard du téléviseur, il lui demanda :
    - Qu'est-ce que tu foutais ? T'étais où, bordel ?
    Natacha lui résuma les faits, lui épargnant les détails car elle savait très bien qu'il n'en avait rien à faire. Quand elle eut fini, elle attendit un mot, un geste de sa part. Il éructa bruyamment.
    - C'est tout ce que ça te fait ? demanda-t-elle rageusement.
    - Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse ? Hein ? Il a été enlevé. La police est à sa recherche. Quoi de plus ?
    - Tu pourrais montrer, ne serait-ce qu'un peu de compassion, de pitié...
    - Pitié ? Compassion ? C'est bien un truc de gonzesses !
    Natacha était sur le point d'exploser de rage. Il renchérit :
    - Et l'autre trou du cul qui n'est même pas foutu de le surveiller! Mais quel abruti celui-là ! Je me demande ce que tu pouvais bien lui trouver pour avoir voulu l'épouser. D'ailleurs, on a bien vu comment ça s'est terminé.
    Il avala une gorgée de bière, se gratta l'entrejambe. S'en était trop pour elle. Elle tourna les talons et commença à avancer dans le couloir en direction de la chambre.
    - Eh ! Tu vas où comme ça ? l'interpella-t-il.
    Natacha passa la tête.
    - Que veux-tu ? demanda-t-elle.
    - J'ai faim !
    Elle souffla d'exaspération.
    - Tu as tout ce qu'il te faut dans le frigo. Moi, je vais prendre une douche car je n'ai pas eu le temps de me laver en sortant du sport et ensuite, j'irais me coucher parce que je suis fatiguée.
    - Tu ne crois tout de même pas que je vais me faire à bouffer à l'heure qu'il est ? Tu n'as qu'à me faire un truc simple. Des pâtes à la carbonara, ça m'ira très bien.
    - Non, désolée. Je n'ai pas envie de te faire la cuisine ! Démerde-toi tout seul ! Et si tu ne veux pas te faire la cuisine, tu n'as qu'à te commander quelque chose !
    Elle partit furieuse vers la chambre, non sans avoir entendu, au préalable, quelques noms d'oiseaux la gratifier.
    
    
    
     00h32. Natacha était couchée depuis un peu moins de deux heures. Malgré une certaine fatigue physique et morale, elle n'arrivait pas à dormir. Elle se faisait du souci pour son fils. Pour Paul aussi. Elle ne l'avait jamais vu aussi déprimé, aussi abattu. Où était passé le Paul sportif, toujours en forme, qu'elle avait connu ? L'accident l'avait complètement métamorphosé. Même si sa formation pour créer sa propre entreprise l'avait ragaillardi, lui avait redonné confiance en lui, on voyait que sous son armure, il restait fragile. Combien de fois elle s'était traitée d'idiote tout en se regardant dans le miroir. Idiote d'avoir agi de la sorte envers lui. Idiote d'avoir demandé le divorce. Idiote d'avoir tout fait pour conserver la garde de David. Idiote de s'être mise avec Bernard. Mais là, c'était la plus grosse connerie de sa vie. Passer d'un homme attentionné, doux, gentil à un rustre, misogyne et violent, ce n'était pas du suicide, c'était du sadomasochisme. Tout la dégoûtait en lui. Pourtant, elle était encore là, lui préparant ses repas, obéissant à ses moindres désirs. De nombreuses fois, elle avait voulu le quitter, prendre ses affaires, son fils et partir loin de lui. Mais pour aller où ? Elle n'avait plus ses parents depuis bien longtemps. Ses quelques ami(e)s étaient tous en couple avec des enfants, sans possibilité de loger deux personnes supplémentaires. Elle avait même un temps imaginer demander à Paul de l'héberger. Mais après son comportement odieux et distant envers lui ses derniers temps, elle avait écarté cette possibilité, même si elle savait pertinent qu'il accepterait volontiers de leur venir en aide, malgré ce qui s'était passé entre eux deux depuis la disparition de Jeanne. Ses pensées revinrent à David. Elle l'imagina, enfermé quelque part, ou pire : mort. Elle se retint de crier. Elle ne voulait pas y penser. Il ne pouvait pas mourir. Pas lui. Ce n'était qu'un enfant. Pourquoi des adultes s'en prenaient-ils à des enfants ? Pourquoi les tuaient-ils ?
     Un bruit la fit brusquement revenir à elle. Bernard venait d'éteindre la télévision. Il avançait maintenant dans le couloir, à tâtons. Natacha se tourna de façon à être dos à la porte. Elle ferma les yeux pour faire croire qu'elle dormait. Elle n'avait aucune envie de le voir, et encore moins de lui parler, surtout après tout ce qu'il lui avait dit. Il se laissa choir de toute sa masse sur le lit. Elle l'entendait respirer bruyamment. Habituellement, à peine était-il couché sur le dos, qu'il s'endormait presque instantanément. Malheureusement pour Natacha, pas ce soir-là. Elle sentit une main se poser sur ses fesses. Il commença à la caresser, puis à la palper. Elle émit un grognement et s'éloigna de lui dans le lit, voulant ainsi lui faire comprendre son refus et son envie d'être laissée tranquille. Il continua malgré tout, passant sa main sous ses vêtements, continuant de la caresser le long de la cuisse, remontant jusqu'à son pubis. Elle lui ôta la main, se redressa dans le lit. Elle alluma la lumière et le vit nu, son sexe en pleine érection.
    - Il n'est pas question que je fasse l'amour avec toi ce soir !
    Il la regardait, les yeux embués par l'alcool, un filet de bave coulant de la commissure des lèvres.
    - Oh que si, ma mignonne. Ce soir, j'ai besoin de me vider les couilles !
    - Non ! T'as pas intérêt à me toucher !
    - Tu ne peux pas t'opposer à ton devoir conjugal. Allez, viens. Tu verras, ça sera vite fini.
    Il se mit à ricaner bêtement. Elle souleva les draps. Alors qu'elle s'apprêtait à sortir du lit, il se jeta sur elle, l'écrasant de tout son poids. Il avait l'haleine qui sentait la bière, la cigarette et la nourriture mexicaine. Il tenta de l'embrasser. Elle se débattit de toutes ses forces, mais ses 55 kg ne faisaient pas le poids face à 100 kg imbibés d'alcool. Il lui arracha son pyjama, le jeta par terre. Il lui retira sa culotte, la renifla avant de l'envoyer au sol. Natacha était nue. Bernard se mit à parcourir le corps dénudé de sa compagne d'un œil lubrique, de haut en bas. Il se mit à la lécher. D'abord le visage, le cou, la poitrine. Elle se débattit, dégoûtée par cette épaisse langue râpeuse et gluante qui se promenait sur son corps. Il lui coinça les jambes entre ses genoux. Elle essaya de se tortiller pour se dégager de son emprise. Énervé par son attitude, il la gifla à deux reprises. Il continua de la lécher, descendant toujours plus bas pour arriver jusqu'à son sexe. Tandis qu'il s'en approchait, elle réussit à lui mettre un coup de genou gauche dans la tête, au niveau de la mâchoire. Il hurla de douleur. Cela ne fit qu'accentuer son état de folie. Ses yeux lançaient des éclairs. Il enserra de sa main droite le cou frêle de Natacha, de sa main gauche plaqua le poignet droit contre l'oreiller pendant qu'il la pénétra violemment. La douleur était terrible. Elle voulut hurler mais le son resta coincé au fond de sa gorge. À chaque coup de rein, sa main droite faisait encore plus pression sur la gorge de Natacha. Elle suffoquait. De sa main libre, elle essayait d'arracher cette poigne qui l'étouffait, mais rien à faire. Il était trop fort pour elle. Soudain, la délivrance. Il se retira après avoir joui avec un grognement semblable à une vache qu'on égorge. Il se laissa tomber à côté d'elle, haletant, en sueur. Il lui fallut plusieurs minutes avant qu'elle ne reprenne complètement son souffle. Elle toussait comme si elle allait cracher ses poumons. Peu à peu, l'air pénétrait dans les alvéoles pulmonaires. Elle respirait de nouveau. Elle se tourna vers Bernard et l'entendit se mettre à ronfler. Elle patienta quelques instants avant de se lever et de se diriger vers la salle de bain attenante. Elle s'y enferma, resta plusieurs minutes appuyée contre la porte, espérant qu'il soit endormi pour de bon. Elle décida de prendre une douche, de laver ce corps souillé. En se tournant, elle tomba nez à nez avec son reflet dans le miroir. Mon Dieu ! Que m'a-t-il fait ? se demanda-t-elle. Elle avait les yeux défoncés et rougis par les pleurs. On distinguait nettement les marques laissées par les doigts autour de son cou. Elles lui faisaient mal, comme des brûlures. Elle alluma la douche. L'eau chaude se mit bientôt à couler et elle pénétra sous le jet bienfaisant. Elle s'empressa de laver cette infamie, cette honte. Elle ne put s'empêcher de pleurer. Épuisée, elle s'assit au fond de la baignoire, l'eau continuant de tomber sur sa tête et ses épaules, ruisselant sur son corps meurtri. Bernard avait quelques fois levé la main sur elle ou bien avait eu des mots durs. Mais jamais il ne lui avait fait subir une chose aussi horrible. Ce qu'il venait de faire était innommable. Si, ça l'était en fait : un viol. Seulement quatre lettres pour un mot qui détruit tant de vies, qui brise tant de destins. V I O L. Elle ne cessait d'épeler ce mot dans sa tête. V I O L. V I O L. Malgré la chaleur de l'eau et l'atmosphère proche du sauna islandais dans la pièce, elle se mit à grelotter. Les nerfs, la fatigue, tout cela cumulé lui causait ces frissons. Elle monta la température de l'eau, mit le bouchon sur la bonde et laissa la baignoire se remplir. Lorsque celle-ci fut suffisamment pleine, Natacha coupa l'eau, s'allongea puis s'endormit, harassée.
     Plusieurs heures s'étaient écoulées entre le moment où elle s'était assoupie et celui où elle ouvrit les yeux. Elle se sécha rapidement avec une serviette, enfila son peignoir. Elle colla son oreille contre la porte : Bernard ronflait toujours. Elle déverrouilla la porte, sortit dans la chambre. Bernard était toujours allongé sur le dos, nu comme un ver. Il régnait dans la pièce une odeur de transpiration, d'haleine chargée d'alcool, de sperme et d'urine. Le jour se levait à peine, le soleil commençait à poindre à l'horizon. Elle fouilla dans le placard à la recherche de vêtements à enfiler. Elle s'habilla rapidement, les yeux et les oreilles toujours à l'affût aux moindres mouvements de Bernard. Elle prit toute une pile de vêtements car elle avait l'intention de quitter au plus vite cet appartement. Elle fourra le tout dans son sac de sport et, sur la pointe des pieds, passa à côté du lit, en direction de la sortie. Au moment où elle atteignait la porte, une main lui saisit le mollet droit tandis que la lumière s'allumait. Elle poussa un cri de surprise.
    - Où vas-tu comme ça ? demanda-t-il, la bouche pâteuse.
    Elle dégagea sa jambe de son emprise.
    - Je me casse ! cria-t-elle. Je ne veux plus vivre ici, avec toi !
    - Pourquoi ?
    - Tu me demandes pourquoi ? Tu ne te rappelles pas l'horrible chose que tu as faite il y a à peine quelques heures ?
    - Euh... non...
    L'alcool avait cet inconvénient majeur qu'était la perte de la mémoire récente. Tout individu dont le taux d'alcoolémie frôlait le coma éthylique lors d'une soirée ou autre, ne se rappelait jamais, le lendemain matin, ce qui s'était passé la veille. Il le découvrait, la plupart du temps, soit par le biais de photos sur les réseaux sociaux, soit par les amis présents qui ne pouvaient s'empêcher d'évoquer cette grande soirée de biture. Dans les deux cas, pour l'individu en question, c'était la honte assurée.
    - Alors, qu'est-ce que je t'ai fait ? Demanda-t-il nonchalamment.
    - Tu ne te rappelles vraiment pas ?
    - Non, je t'ai déjà dit que non ! s'emporta-t-il.
    Elle s'approcha de lui, le fixant droit dans les yeux.
    - Tu m'as frappé et ensuite tu m'as violé !
    De petites rides apparurent au coin des yeux lorsque ceux-ci se plissèrent. Bernard se mit à rire à gorge déployée. Cela dura une ou deux minutes, malgré les injonctions de Natacha pour le faire cesser.
    - T'es pas sérieuse ? demanda-t-il.
    Elle lui montra les traces sur son cou ainsi qu'une des joues encore enflée.
    - Pff... Tu peux très bien t'être fait ça toute seule.
    Elle le gifla. Elle y avait mis toutes ses forces. Bernard porta sa main à sa joue. Son regard venait de changer : il semblait lancer des éclairs.
    - Espèce de salope ! Comment as-tu osé !
    Natacha prit peur et commença à reculer. Elle se devait atteindre la porte d'entrée rapidement. Elle continua d'avancer à reculons tandis que Bernard la suivait d'un pas lourd dans le couloir. Elle ne le quittait pas des yeux. Elle voulait parer à toute éventualité de sa part. Plus que cinq petits mètres. Elle attrapa ses clés sur le comptoir ainsi que son sac à main. Soudain, elle sentit dans son dos le froid de la porte en aluminium. Bernard avançait toujours dans le couloir. Il se trouvait à trois mètres d'elle, environ. Elle appuya sur la poignée, mais la porte refusa de s'ouvrir. Elle se morigéna de l'avoir verrouillée la veille au soir, en rentrant. Elle allait devoir se tourner pour mettre la clé dans la serrure avant de pouvoir prendre la poudre d'escampette. Dans sa main, elle avait déjà préparé la bonne clé. Elle se lança. Elle introduisit la clé, tourna le cylindre. Malheureusement, son geste s'arrêta là. Une main puissante s'abattit sur son épaule et la tira fortement vers l'arrière. Ce geste brusque lui fit perdre l'équilibre. Elle tomba à la renverse et se cogna au niveau de la tempe droite, à l'encadrement de la porte du salon. Elle perdit connaissance sous le choc. Quand elle revint à elle, quelques minutes plus tard, il se tenait debout, face à elle, se caressant le sexe, se masturbant pour entrer en érection.
    - Tu vas voir, petite salope, tu vas regretter d'avoir essayer de partir sans rien dire.
    D'un geste net et précis, elle lui mit son pied dans l'entrejambe. Il hurla. La douleur était si intense qu'il s'écroula par terre, se tenant les parties génitales. En moins de temps qu'il ne fallut pour le dire, Natacha se leva, contourna Bernard, ramassa ses affaires puis ouvrit la porte. Elle sortit, sans même un regard pour son compagnon qui gisait toujours sur le sol. Elle descendit les escaliers quatre à quatre, arriva au parking souterrain. Ce n'est qu'une fois dans sa voiture qu'elle put souffler un peu. Ses mains tremblaient. Il lui fallut cinq bonnes minutes pour arriver à se calmer. Elle se demandait où pouvait bien être Bernard. Est-ce qu'il allait bien ? Que faisait-il ?
    - Je devrais peut-être aller voir, suggéra-t-elle.
    Soudain, la porte qui menait des étages au sous-sol s'ouvrit violemment. Bernard apparu. Il avait enfilé un bas de survêtement ainsi qu'un vieux tee-shirt à moitié troué. Son visage était rouge, les yeux injectés de sang, la bouche écumante. Il semblait être dans une rage folle. Natacha appuya sur le bouton du verrouillage centralisé de sa voiture en même temps qu'elle ouvrait le portail du parking à l'aide de son bip. Bernard approchait. Elle démarra, passa la vitesse. Il se posta devant le capot.
    - Coupe le contact, il faut qu'on parle ! rugit-il.
    Elle lui fit un doigt d'honneur. Elle accéléra un peu, le pare-chocs venant toucher les genoux de Bernard.
    - Arrête cette voiture !
    - Il n'en est pas question !
    Tout en gardant le pied sur l'embrayage, elle fit vrombir le moteur.
    - Écarte-toi ou je t'écrase !
    Il se mit à rire.
    - Pff ! Tu n'oserais pas !
    Elle accéléra lentement, obligeant Bernard à reculer de deux pas.
    - Tu ne m'en crois toujours pas capable ?
    - Ose, si tu le peux, la défia-t-il.
    Il n'en fallut pas plus pour la décider. Elle appuya sur l'accélérateur. La voiture bondit en avant, heurta Bernard qui roula sur le capot avant d'être éjecté sur le côté. Elle s'arrêta dix mètres plus loin. Dans son rétroviseur, elle vit Bernard allongé par terre. Il ne bougeait pas. Elle enclencha la marche arrière et recula pour venir s'arrêter à un mètre environ du corps. Grâce à la caméra de recul de la voiture, elle voyait qu'il respirait encore. Elle se mit au point mort. Elle hésitait entre s'en aller ou descendre pour voir s'il n'était pas gravement blessé. Elle mit la main sur la poignée de la portière. Brusquement, Bernard bondit sur le hayon. Elle cria de peur.
    - Je vais te défoncer la gueule ! hurla-t-il. Je vais te tuer !
    Elle passa la première, écrasa l'accélérateur. Les roues avant patinèrent sur le sol bétonné. Bernard frappa la vitre arrière avec son avant-bras. Celle-ci se brisa projetant une multitude d'éclats de verre dans tout l'habitacle.
    - Tu vas crever, espèce de salope !
    La voiture avança d'un coup, surprenant à la fois Bernard et Natacha. Il tenta de s'accrocher à l'essuie-glace arrière mais il lui resta dans la main droite. Il roula sur le sol. Natacha sortit du parking à vive allure, négocia le virage à angle droit de sa rue du mieux qu'elle le put. Elle se retrouva sur le boulevard, roulant à tombeau ouvert. Lorsqu'elle fut assez loin de chez elle, elle décéléra. Elle se gara sur le bas-côté. Durant de longues minutes, elle pleura. La peur, la panique, le stress. Les nerfs la tenaient. Lorsqu'elle finit par se calmer et qu'elle eut les idées claires, elle décida qu'il valait mieux qu'elle se trouve un endroit où loger.
    
    
    
     Paul était resté silencieux tout le temps que Natacha avait narré son histoire. Comment ce salopard avait-il osé faire subir de telles atrocités à son ex-femme ? Elle, si douce, si gentille. Il comprenait mieux les changements de comportement qu'elle montrait. Cette froideur, cette manière d'être aigrie. Bernard l'avait totalement métamorphosé.
    - Où dors-tu, en ce moment ? demanda-t-il.
    - Chez ma copine Myriam. Tu te souviens d'elle ?
    - Bien sûr. Myriam POUGET. L'éternelle célibataire avec uniquement des relations un CDD.
    Ils sourirent.
    - Tu es en sécurité là-bas ?
    - Oui, dit-elle. Bernard ne la connaît pas. Et ce n'est pas non plus sur sa route pour aller bosser ou faire les courses, etc. Donc je n'ai rien à craindre de ce côté-là.
    - Tu vas quand même au travail tous les jours ? Dois-je te rappeler que vous bossez dans la même boîte, toi et lui.
    Elle baissa la tête.
    - Non, je n'y vais plus. Lundi matin, j'ai appelé mon patron et je lui ai raconté la disparition de David. Je ne lui ai rien dit sur le reste. Il a pas besoin de savoir et je pense qu'il se fiche royalement de notre histoire de couple. Je lui ai dit que j'avais besoin de repos, que j'étais fatiguée psychologiquement et moralement, qu'il fallait que je reste disponible au cas où la police aurait besoin de moi. Ce dernier argument est totalement faux, mais un mensonge de temps à autre n'a jamais fait de mal à personne. Ensuite j'ai appelé mon médecin qui m'a fait un arrêt de travail pour presque un mois.
    - OK, tant mieux.
    Le bruit d'un téléphone en mode vibreur se fit entendre. Elle se leva, farfouilla dans son sac à main. Elle regarda son portable, jeta un coup d'œil au numéro qui s'affichait puis le remit dans son sac.
    - Tu ne réponds pas ? demanda Paul.
    Elle fit non de la tête. Paul comprit de suite.
    - C'est lui, n'est-ce pas ?
    Elle opina.
    - Tu veux que je réponde ? Je pense que ça ne lui ferait pas de mal, à ce gros con, que je lui remette les idées en place ! dit Paul en serrant des poings et des dents.
    - Non. S'il te plaît. N'envenime pas la situation plus qu'elle ne l'est déjà.
    - Comme tu veux.
    Natacha se leva, récupéra sa veste grise qu'elle avait mise à sécher devant le radiateur, l'enfila.
    - Je dois y aller. Il se fait tard. Merci pour le repas. J'ai été contente de te voir ce soir.
    Elle avança jusqu'à la porte d'entrée, l'ouvrit. Paul la retint par le bras.
    - Tu peux dormir ici, si tu le souhaites. Il y a deux chambres. Tu peux prendre celle de Da...
    Il s'arrêta brusquement. Il était à deux doigts de commettre une bourde. Il essaya de se rattraper.
    - Enfin... je veux dire... tu peux prendre ma chambre et moi je dormirai sur le canapé. J'ai l'habitude. Ça m'arrive assez souvent ces temps-ci.
    Elle sourit, lui déposa un baiser sur la joue gauche.
    - C'est gentil, mais j'ai promis à Myriam de ne pas rentrer trop tard. D'ailleurs, c'est étrange qu'elle ne m’ait pas encore appelée pour savoir où je suis.
    À ce moment, le téléphone Natacha se mit de nouveau à vibrer. Elle ouvrit son sac.
    - Tiens, quand on parle du loup.
    Elle referma son sac. Elle prit la main droite de Paul entre les deux siennes.
    - Tu me tiens au courant si tu apprends quoi que ce soit à propos de David ? s'inquiéta-t-elle.
    - Oui, la rassura-t-il, ne t'inquiète pas.
    - Merci.
    Elle fit quelques pas dans l'allée avant de se retourner.
    - Bonne soirée !
    Il lui fit un signe de la main.
    - Bonsoir.
    Il la regarda s'en aller. La voiture démarra, passa devant le portail et continua sa route. Il referma la porte, revint au salon afin de mettre les boîtes en carton à la poubelle et les couverts dans le lave-vaisselle. Le parfum de Natacha flottait encore dans l'air. Ce parfum, il le reconnaîtrait entre mille. Il était si frais, si léger, avec cette petite note florale si caractéristique. Il resta un moment à humer cette agréable odeur. Depuis qu'il la connaissait, elle n'avait jamais eu qu'un seul et unique parfum à se mettre. Pourtant, ce n'était pas faute d'avoir essayé de lui en faire changer et Paul lui en avait même, quelques fois, acheté pour un anniversaire, une Fête des Mères, un Noël. Mais il n'y avait que celui-là qui lui plaisait, qu'elle portait si bien. Il revint à la réalité. Il débarrassa la table basse, jeta les déchets, mit le lave-vaisselle en route. Il bailla.
    - Je suis épuisé ! Une bonne nuit de sommeil me ferait le plus grand bien !
    
    
    
     Paul venait de finir de se brosser les dents. Il enfila son pyjama, posa ses affaires propres sur le panier à linge, prêts à faire feu pour le lendemain. Alors qu'il éteignait la lumière et s'apprêtait à sortir de la salle de bain, son regard tomba sur la chambre de David, de l'autre côté du palier. Il s'y dirigea lentement, marchant presque sur la pointe des pieds, comme si l'enfant était dans sa chambre et qu'il ne souhaitait pas le réveiller. Il s'arrêta dans l'encadrement. Il parcourut du regard la pièce seulement éclairée par la lumière provenant de l'ampoule du palier : des jouets, des peluches, quelques livres et bandes dessinées posés ça et là dans une bibliothèque à moitié vide, un petit bureau. Paul remarqua que plusieurs feuilles de papier y avaient été entassées. Il entra dans la chambre, prit une des feuilles. David avait dessiné une maison ainsi que trois personnages : "papa", "moi", "elle". Qui pouvait bien être ce "elle" ? Était-ce ainsi qu'il appelait sa mère ? Paul se persuada que non. David s'imaginait-il que son père allait rencontrer quelqu'un et vivre avec ? Pour le moment, il en était incapable. La rupture avec Natacha lui semblait trop récente, trop fraîche pour qu'il se lance dans une nouvelle relation. Mais cela n'était pas exclu qu'il puisse, dans des temps meilleurs, rencontrer une autre femme avec qui il pourrait envisager une avenir. Il reposa la feuille tout en continuant de regarder les autres dessins. Paul se dit que son fils avait beaucoup d'imagination en voyant toutes ces feuilles maculées de couleurs diverses et variées, représentant des arbres, des maisons, des personnages jouant ensemble au ballon, etc... Des dessins d'enfants. Il ouvrit le premier tiroir du bureau, sortit une boîte de punaises et fixa une dizaine de dessins sur le mur. Il lui sembla que cela égayait cette chambre si austère, si triste. Elle faisait plus "vivante". Paul fouilla parmi les autres dessins, à la recherche d'un dernier à accrocher. Il s'arrêta soudain. Le dessin qu'il avait entre les mains était totalement différent de tous les autres. D'abord, il n'y avait qu'une seule couleur d'utilisée : le noir. L'enfant avait tracé une ligne pour le sol. Sous cette ligne, vers le milieu de la page, il avait ajouté un demi-cercle, tangent au trait représentant le sol. Dans cet espace, un corps, avec des croix à la place des yeux. Au-dessus de ce demi-cercle, un rectangle. À l'intérieur, trois mots : "David", "dix ans". Une silhouette était dessinée à côté du rectangle. Elle semblait être agenouillée. Paul lâcha le dessin en en comprenant le sens. David s'était représenté mort, enterré, avec son père pleurant sur sa tombe. Pour quelle étrange raison David s'était-il dessiné ainsi ? Avait-il eu une prémonition ? Se doutait-il de quelque chose ? Il remit le dessin au milieu de la pile, rangea le bureau, posa la boîte dans le tiroir avant de le refermer. Il sortit de la chambre, tira la porte mais la laissa entrebâillée d'une vingtaine de centimètres. Il se dirigea vers sa chambre. Il voyait que son réveil, posé sur la table de chevet, indiquait 23h49. Ses mâchoires craquèrent lorsqu'il bailla.
    - Je suis crevé. Pourtant, je me demande si je vais arriver à dormir après ce que je viens de voir dans la chambre de David. Quel troublant dessin...
    Encore en pleine réflexion, il fit quelques pas et s'arrêta. Il semblait comme bloqué par une force mystérieuse au milieu du palier. Il tourna la tête. Le débarras était sur sa droite. Le tiroir du haut du bureau était ouvert.
    - Tiens, c'est étrange ! Il me semblait pourtant l'avoir refermé !
    Il s'en approcha. La boîte était toujours posée telle qu'il l'avait laissé.
    - Bon, j'ai cru avoir fermé le tiroir mais j'ai dû oublier.
    Il tendit la main pour le pousser mais il en fut incapable. Une petite voix dans sa tête lui répétait sans cesse d'ouvrir la boîte et de prendre la poupée. Ce qu'il fit, espérant faire taire cette voix. Il la tenait dans sa main droite. Dans la pénombre, elle semblait encore plus effrayante qu'en pleine lumière. Cette chevelure rousse, cette salopette. Le pire était certainement ce sourire. Brusquement, un bruit semblable à un coup contre le mur sur sa droite le fit sursauter. Il rangea la poupée dans sa boîte et remit le tout dans le tiroir du bureau, prenant soin de bien le fermer à clé, cette fois-ci. Il sortit rapidement de la pièce, entra dans sa chambre en éteignant, au passage, l'ampoule du palier et ferma sa porte. Il se coucha, tremblotant de peur. Il remonta le drap ainsi que la couverture jusque sous son nez.
    - Cette poupée est possédée ! Cette poupée est possédée !
    Il répéta cette litanie durant cinq ou six minutes avant de s'endormir profondément.

Texte publié par Magnet31, 1er juin 2018 à 09h55
© tous droits réservés.
Commentaire & partage
Consulter les commentaires
Pour réagir â ce chapitre et poster une review, veuillez vous identifier ou vous inscrire !
«
»
Tome 1, Chapitre 4 Tome 1, Chapitre 4
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1028 histoires publiées
484 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Jonas
LeConteur.fr 2013-2018 © Tous droits réservés