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Tome 1, Chapitre 3 Tome 1, Chapitre 3
Samedi 18 novembre
    
     Ils étaient partis de bonne heure car Paul avait dans l'idée d'arriver pour l'ouverture du parc. À peine avaient-ils fait quelques kilomètres que David s'était endormi, allongé sur la banquette arrière, chaudement enveloppé dans une couverture. La nuit avait été courte pour eux deux. Paul avait de nouveau fait son horrible cauchemar. Cette fois-ci, il n'était guère plus âgé que son fils. Alors qu'il jouait dans la rue où il habitait avec ses parents, le tueur l'enlevait devant leurs yeux. Immobiles, ils avaient regardé le kidnapping de leur propre fils sans broncher, indifférents à ce qui lui arrivait. Pour finir, il s'était retrouvé étendu dans un fossé, nu, la gorge ouverte. C'est cette vision de lui-même qui avait provoqué son réveil en sueur, le cœur battant à tout rompre. Par réflexe, il avait porté ses mains à sa gorge : pas de traces de sang. Soulagé, il avait remonté le drap et avait fini par se rendormir jusqu'à ce que le réveil ne sonne. Une douche rapide. Un petit-déjeuner avalé en quatrième vitesse. Quelques provisions jetés dans un sac à dos. Ils avaient ensuite mis le cap sur le parc d'attractions alors que le jour n'était pas encore levé. La route était longue jusqu'au lieu où s'était implanté le parc. Paul avait décidé de faire la surprise à son fils et jusqu'à présent, David ignorait encore et toujours leur destination. Le temps était couvert. Intérieurement, Paul pria pour que la pluie ne vienne pas gâcher cette journée de « retrouvailles père-fils ». Elle était cruciale. Il devait prouver à David qu'il était toujours le père qu'il avait connu avant le drame, et ce malgré les difficultés actuelles. Mais comment être soi-même lorsque votre vie est régie par la prise de médicaments ? Comment rester maître de soi lorsque l'on est atteint de délires, d'hallucinations ou bien de pertes de mémoires ? Peut-on dire à son fils « Je vais bien, ne t'inquiètes pas » alors qu'on ne souvient même pas de ce qui vient de nous arriver cinq minutes auparavant ? Depuis quelques mois, Paul avait reprit le dessus sur tout ça. Mis à part ses cauchemars, il n'avait plus du tout les autres symptômes et cela le rassurait. Il recommençait à vivre, enfin. Sur le bas-côté, un immense panneau multicolore annonçait que l'arrivée au parc était proche. Encore une vingtaine de kilomètres. Quelques gouttes de pluie vinrent s'écraser sur le pare-brise. Paul pencha la tête, observa le ciel gris au-dessus d'eux, menaçant. Pourvu que cela ne soit qu'un nuage, pensa-t-il. Il accéléra un peu, bien décidé d'arriver au parc avant la pluie.
    
    
    
     Paul trouva une place aisément. Apparemment, peu de gens avaient eu l'idée d'emmener leur progéniture s'amuser aujourd'hui. Ou bien était-ce le mauvais temps qui leur avait fait peur ? Peut-être était-ce tout simplement l'heure très matinale. Toujours est-il que Paul avait prévu de passer une bonne journée avec son fils malgré tout. Il détacha sa ceinture, se tourna pour regarder David qui dormait encore. Le pauvre enfant. À dix ans, il avait déjà tant vécu de situations dramatiques : le décès de sa sœur, le divorce de ses parents, une mère devenue aigrie et froide, un père devenu une loque humaine, totalement dépassé par les événements. Le pire est qu'il intériorisait tout, parce qu'il ne voulait rien laisser paraître devant ses parents. Pourtant ils voyaient bien que quelque chose le dérangeait, mais ils n'avaient pas réussi à lui soustraire un mot sur ça. La preuve en avait été le repas de la veille au soir ainsi que la discussion qu'ils avaient plus tard, presque au milieu de la nuit. Paul avait eu toutes les peines du monde à lui extirper trois mots sur son mal être. Depuis le drame, David s'était crée comme une carapace, une armure. Elle était imperméable de l'intérieur, mais totalement perméable aux attaques provenant de l'extérieur. Il était beaucoup trop jeune pour savoir comment s'en protéger. Délicatement, il caressa les cheveux du petit garçon. Celui-ci s'éveilla.
    - On est arrivé ? demanda-t-il.
    - Oui, nous y sommes.
    Lorsqu'il regarda au dehors et qu'il aperçut l'immense enseigne lumineuse, ses yeux s'agrandirent et une expression de joie put se lire sur son visage.
    - WonderPArk ?
    Paul hocha la tête.
    - C'est vrai ?
    - Bien sûr que c'est vrai.
    - Je ne suis pas en train de rêver, n'est-ce pas ? s'inquiéta le jeune garçon.
    - Non, c'est la réalité, le rassura son père. Nous y allons ? Tu es prêt ?
    - Trop cool !
    David s'empressa de descendre de la voiture, courut en direction du grand portail de l'entrée.
    - Eh ! Attends-moi !
    Paul regarda son fils qui atteignait déjà la file d'attente devant la billetterie. Il verrouilla la voiture, enfila son anorak avant de rejoindre David qui discutait avec la guichetière.
    - Mon père est trop cool ! Il m'a emmené ici pour me faire une surprise !
    - Tu en as de la chance, dit la jeune femme.
    Paul arriva.
    - Bonjour Madame.
    - Bonjour Monsieur. Vous avez un fils tout à fait adorable. Il était en train de me dire que vous lui avez fait une surprise en venant ici avec lui.
    - Tout à fait. En ce moment, il vit une période difficile et j'ai pensé que c'était une façon de lui faire oublier ses soucis. Du moins pour une journée.
    - C'est déjà un bon début. Il a de la chance d'avoir un père comme vous.
    Le compliment lui semblait sincère provenant de cette femme et cela lui alla droit au cœur.
    - Merci beaucoup. Deux entrées s'il vous plaît.
    - Les voici. Ça vous fera 20 euros.
    Il lui tendit sa carte bleue, pianota le code puis remercia la jeune femme tout en récupérant sa carte ainsi que le ticket. Alors qu'il tournait les talons, la guichetière l'interpella.
    - Eh ! Vous oubliez vos billets !
    Paul vit une main passer à travers le hublot et lui tendre deux bouts de cartons colorés.
    - Où avais-je la tête... Merci.
    Il sentit une main se glisser dans la sienne.
    - Allez, papa ! Viens ! On va aller faire un tour aux autos-tamponneuses. Puis après on ira à la chenille, puis...
    "Mon Dieu, je sens que cette journée va être longue" pensa Paul.
    
    
    
     L'après-midi touchait presque à sa fin. La luminosité commençait à diminuer progressivement, invitant les visiteurs du parc à prévoir, prochainement, un retour dans leurs foyers. Finalement, Paul s'était autant amusé que son fils, même s'il n'osait se l'avouer. Tous ces tours de manège lui avaient rappelé de vieux souvenirs, lorsqu'il n'était guère plus âgé que David. La fête du village avec son carrousel, le marchand de glaces et de friandises en tous genres, le bal du samedi soir. Tellement de souvenirs et de bons moments passés à jouer avec les copains de l'école. Le week-end de la fête du village était particulier. Le samedi était consacré à s'amuser avec les copains et les copines. Puis, le dimanche midi, il y avait l'incontournable repas de famille : les retrouvailles avec les cousins et les cousines, la pièce de 10 francs cachée sous la serviette en papier par la grand-mère, le gigot d'agneau cuit au feu de bois par le tonton Jacques... Quand le repas était enfin terminé, rarement avant 16h, les pères sortaient leurs boules de pétanques. Ils passaient ainsi une paire d'heures à faire des trous dans l'allée de gravier, que le tonton Jacques ratisserait le lendemain, afin de boucher les exploits des joueurs du dimanche. Quant aux femmes, après avoir fini de ranger le désordre causé par une vingtaine de morfales, elles se pomponnaient, se coiffaient, s'habillaient de leur plus belle robe et, sac à main sous un bras, enfant sous l'autre, s'en allaient à la fête. Pendant que les mères restaient assises sur les bancs, à l'ombre des grands platanes qui bordaient la place centrale du village, à discuter entre elles, les enfants parcouraient la grande place de long en large, montant plusieurs fois sur le même manège, achetant bonbons et autres sucreries, quémandant quelques francs à leurs mères lorsque la tirelire avait lâché sa dernière pièce. "Que c'est loin ce temps-là" songea Paul. Il regarda sa montre. Il était bientôt l'heure de rentrer. Cela signifiait également le retour au train-train quotidien, aux soucis permanents.
     David le rejoignit à ce moment-là. Il venait de passer près d'un quart d'heure à essayer de trouver la sortie de ce labyrinthe qu'est le Palais des Glaces.
    - Tu t'amuses bien ? demanda son père.
    - Oh oui ! Mais je commence à avoir un peu faim...
    - Ok. Il doit me rester une pomme dans le sac à dos. Tu la veux ?
    Le garçon répondit par la négative en secouant la tête.
    - Qu'est-ce qu'il te ferait plaisir ?
    Un sourire se dessina soudain sur le visage de l'enfant.
    - Je voudrais une gaufre.
    - Euh... Si tu veux... Avec du sucre ou de la confiture ?
    - Plein de sucre ! Une montagne de sucre !
    - Ça m'étonnerait que le marchand te mette autant de sucre sur ta gaufre. Mais on peut toujours lui demander.
    - Alors ça me va, répondit David. En avant pour les gaufres.
    - Les ? s'interloqua Paul.
    L'enfant regarda son père en prenant un air de chien battu.
    - Va pour les gaufres, céda-t-il.
    
    
    
     Assis sur un banc, David dévorait sa dernière gaufre. Du sucre glace lui barbouillait le pourtour de la bouche. Du revers de la manche il s'essuya le visage, au grand dam de son père.
    - Tu n'as pas de serviette pour te nettoyer ?
    David haussa les épaules.
    - C'est pas grave, répondit-il.
    - Évidemment... Ça se voit que ce n'est pas toi qui va faire la lessive.
    - Toi non plus, c'est la machine qui va le faire ! répliqua l'enfant.
    - T'as vraiment réponse à tout ! Tu es comme ta mère !
    L'enfant baissa la tête, balançant ses pieds dans le vide.
    - Tu vas lui dire à maman que nous sommes venus ici ?
    Paul prit une profonde inspiration.
    - Je n'en vois pas l'utilité. Si tu ne dis rien, tout ira bien. Elle n'a pas besoin de savoir. Ça restera un secret entre toi et moi. D'accord ?
    - Oui, si tu veux.
    Les lampadaires bordant l'allée s'allumèrent d'un coup.
    - Bien, je crois qu'il est l'heure de rentrer.
    - Oh non... Pas déjà... Je voulais faire un tour dans les montagnes russes !
    - Tu y es déjà monté plusieurs fois, rétorqua Paul.
    - Une dernière fois... s'il te plaît... supplia l'enfant.
    Paul céda une deuxième fois. David courut vers la file d'attente. Une vingtaine de personnes patientaient déjà et d'autres arrivèrent presque en même temps que le petit garçon. Paul s'assit sur un banc, face à l'attraction. Il répondit au signe fait par son fils de la main. À une dizaine de mètres, assis sur un autre banc, un homme vêtu d'un long imperméable beige et coiffé d'un chapeau à large bord. Le col de l'imper était relevé, le chapeau baissé sur les yeux. "Quel étrange personnage" se dit Paul. Il ne cessa de l'observer, à la dérobée, cherchant à comprendre pourquoi un tel accoutrement. Peut-être l'homme était-il frileux ? Il faut dire que ce mois de novembre avait été plutôt pluvieux mais, malgré un temps un tant soit peu menaçant, la journée avait été agréable et les températures douces. Certes, maintenant que le jour tombait, la fraîcheur s'installait et le fait de rester assis sans bouger avait de quoi vous frigorifier sur place. Il continua de l'épier du coin de l’œil, se demandant que pouvait bien faire cet homme dans un parc d'attractions. Accompagnait-il quelqu'un ? Attendait-il quelqu'un ? Soudain un frisson lui parcourut l'échine. Se pourrait-il que ce soit un obsédé sexuel ? Le genre de personnage qui vient dans des endroits tels que celui-ci afin d'assouvir ses pulsions en regardant tous ces jeunes enfants s'amuser sans qu'ils se sachent observés, déshabillés du regard ? Ou bien est-ce un tordu qui attend le bon moment pour enlever un enfant ? "Non ! Il y a beaucoup trop de monde pour qu'il puisse agir !" essaya de se rassurer Paul. Et si ce n'était qu'un père, comme lui, attendant que son fils termine son tour de manège ? Il préféra croire en cette hypothèse plus qu'aux deux autres. Pourtant, l'inquiétude commença à le gagner. Il décida de se rapprocher au plus près de l'attraction afin de surveiller son fils. Alors qu'il allait se lever, il ressentit des vibrations au niveau de sa cuisse droite. "Ma peur me crée-t-elle des spasmes musculaires ?" s'étonna-t-il. Les vibrations recommencèrent. Il baissa les yeux et comprit de suite en voyant la poche déformée de son jean.
    - Merde ! Un appel !
    Il se tortilla dans tous les sens afin de récupérer son portable de la poche de son pantalon. Quand il vit le numéro qui s'affichait, il eut du mal à déglutir et devint blême. Il décrocha.
    - Allô ? répondit-il d'une voix légèrement tremblotante.
    - Salut, c'est moi. Ça va ?
    - Excusez-moi, mais vous êtes... ? demanda-t-il.
    La personne à l'autre bout du fil souffla d'exaspération.
    - Je suis ton ex-femme ! Natacha !
    Paul se leva du banc et entreprit de faire quelques pas afin de mettre le plus de distance possible entre lui et le bruit causé par l'attraction.
    - Natacha... Ça alors, si je m'attendais... Que me vaut ton appel ?
    - Je venais prendre des nouvelles, voir si tout allait bien.
    - Impeccable !
    Pendant quelques secondes, un silence de mort régna sur la ligne. Paul ne savait s'il devait parler ou pas. Finalement, ce fut Natacha qui enchaîna :
    - Tu n'as rien à me dire à propos de ce qui s'est passé hier soir, par hasard ?
    - Euh... non... réfléchit-il.
    - Tu en es sûr ?
    - Il ne me semble pas qu'il y ait eu quoique ce soit de spécial...
    - Ce n'est pas ce que m'a dit Mme CLERGUES ! le coupa-t-elle.
    Paul étouffa un juron et se mit à maudire la directrice de l'école. Pourquoi avait-elle appelé son ex-femme ? Et surtout, pourquoi ne lui avait-elle pas dit qu'elle l'avait fait ? Cela lui aurait permis de se préparer une bonne argumentation, chose qui lui faisait défaut à cet instant précis.
    - OK, ça va ! Je suis juste arrivé un peu en retard pour le récupérer. Il n'y a pas de quoi en faire tout un drame ! se défendit-il.
    - Si, justement ! Heureusement que Mme CLERGUES est restée pour le garder, sinon il aurait dû attendre dehors, sur le trottoir ! Tu es vraiment irresponsable !
    - Excuse-moi si la reconstruction de ma vie professionnelle m'a causé du retard pour récupérer mon fils.
    - NOTRE fils ! rectifia-t-elle.
    Paul shoota dans une canette qui traînait par terre.
    - Ces quoi ces cris que j'entends ? s'inquiéta-t-elle.
    - Ce n'est rien.
    - Où êtes-vous ?
    - Nous sommes juste sortis faire un tour et...
    - Vous êtes au parc d'attractions ?
    Paul s'adossa à un des lampadaires.
    - Oui, avoua-t-il.
    Silence sur la ligne.
    - Je vois... C'est comme ça que tu comptes te faire pardonner auprès de David ?
    - Il l'avait déjà fait bien avant que je décide de l'y emmener, je te signale ! rugit-il, hors de lui.
    - Ce n'est pas la peine d'hurler ! Moi au moins, je n'ai pas besoin de lui faire plaisir pour obtenir son amour !
    La flèche venait de le frapper en plein cœur. Une pique douloureuse qui le touchait là où ça faisait le plus mal. Salope. Le mot venait du plus profond de lui-même mais il avait réussi à l'étouffer avant qu'il ne soit prononcé.
    - Est-ce qu'il a mangé quelque chose ?
    - Oui, des gaufres.
    - DES gaufres ? s'étrangla-t-elle. Quand ?
    - Il y a moins de dix minutes. Il avait faim.
    - Tu es pitoyable ! Passes-le moi, je veux lui parler.
    - Euh... C'est-à-dire que...
    - Où est-il ? s'inquiéta-t-elle.
    Paul ne savait s'il devait lui dire ou bien inventer un mensonge. Au point où il en était, il se dit que la vérité serait le mieux.
    - Il est dans la file d'attente pour les montagnes russes.
    - QUOI ?!
    Paul écarta le téléphone de son oreille.
    - Mais tu es vraiment inconscient ! Il vient de manger et tu vas le laisser monter sur une telle attraction ? Il ne t'est même pas parvenu à l'esprit qu'il allait être malade ?
    Elle commençait sérieusement à l'énerver. Elle était en train de réduire tous ses efforts à néant pour montrer qu'il était encore un bon père aux yeux de son fils. Qui était-elle pour lui donner des conseils ? Se croyait-elle meilleure ? Supérieure aux autres ?
    - Paul ? appela-t-elle.
    Il revint à la réalité.
    - Oui ?
    - Je veux que tu sortes David de la file d'attente immédiatement, t'as compris ? Et tu me le déposes à la maison en rentrant !
    - Il n'en est pas question ! C'est mon week-end et je ne te le ramènerai que demain soir, comme prévu ! Que je sache, emmener son fils dans un parc d'attractions n'est pas un crime !
    - Le juge en décidera.
    Elle raccrocha. Furieux, Paul jeta son portable par terre. Des débris volèrent un peu partout sur l'allée et le gazon. Il lui fallut quelques minutes pour retrouver son calme. Il ramassa les miettes de ce qui fut son téléphone, essaya de le réparer du mieux qu'il le put et finit par le mettre, en kit, dans la poche de son blouson. Maintenant, il lui restait une mission périlleuse à accomplir : annoncer à son fils qu'il allait devoir renoncer à son tour de montagnes russes. Le plus dur sera certainement de le déposer devant la porte de son ex-femme. Elle n'avait plus de cœur pour agir ainsi. Il avait cessé de battre en même temps que celui de sa fille. Elle l'avait remplacé par une pierre noire, indestructible.
     Il marcha vers l'attraction. David venait de prendre place dans le wagonnet et attendait patiemment que la barre de sécurité s'abaisse. En voyant son père, il lui fit un petit coucou de la main droite avec un large sourire sur le visage. Mais il fut de courte durée lorsque Paul demanda à l'employé chargé de verrouiller les sécurités, de bien vouloir patienter quelques instants. Il s'avança vers son fils.
    - Il te faut descendre.
    - Mais attends ! Ça va commencer !
    - Non, maintenant ! Je viens d'avoir ta mère au téléphone et elle ne veut pas que tu fasses les montagnes russes.
    - Pourquoi ?
    - Elle dit que tu vas être malade avec toutes les gaufres que tu as mangé.
    - De quoi elle se mêle ? Pourquoi tu lui as dit qu'on était là ?
    - Je n'ai pas eu besoin de le faire. Elle a entendu les manèges en fond. Allez, viens, s'il te plaît.
    Rouge de colère et de honte, David descendit du wagonnet et, avant que Paul n'ait le temps de l'attraper par le bras, courut vers le bâtiment le plus proche qui n'était autre que celui des toilettes publiques. Il y entra, s'enferma à double tour dans une des cabines. Son père le rejoignit quelques instants plus tard. Il se baissa, regarda sous chaque porte, croisant les doigts pour que personne ne voit son étrange manège. Lorsqu'il repéra les baskets de son fils, il se releva et s'appuya avec son épaule gauche sur la porte. Il resta presque cinq minutes ainsi, silencieux. De l'autre côté, David, assis sur le couvercle des WC, laissait échapper sa tristesse au travers de petites larmes et de sanglots.
    - Je suis désolé, David. Je ne voulais pas te faire pleurer.
    - Ouais, ben, c'est raté ! répondit-il, rageusement.
    Paul soupira et baissa la tête.
    - Dis-moi ce qui ne va pas, s'il te plaît. Parles-moi, supplia-t-il.
    Il releva les yeux et le vit entrer. L'homme à l'imperméable beige et au chapeau venait de faire irruption dans le bâtiment. Il se tenait debout, au centre de la pièce, à moins de vingt mètres de Paul. Il semblait observer la scène. Paul ne pouvait toujours pas discerner son visage, la seule lumière provenant d'un néon situé juste au-dessus de l'homme. Le chapeau projetait son ombre sur ses traits. Il resta ainsi, debout, sans bouger, sous la lumière. Avant que Paul n'ait le temps de lui demander ce qu'il voulait, l'homme pivota sur sa gauche et se dirigea vers les urinoirs. Caché par l'angle du mur, Paul ne pouvait plus le voir et il se demanda s'il faisait exactement ce pour quoi il était venu ici ou pas. Un instant, il voulut discrètement s'approcher pour l'épier mais il refusait de jouer les voyeurs, surtout si cet homme urinait vraiment.
    - Papa ? Tu es là ? demanda David.
    - Oui, mon chéri.
    - Pourquoi m'as-tu fait ça ?
    Paul déglutit. Les enfants ont toujours le chic pour poser des questions embarrassantes dans les moments les moins opportuns. Il ne répondit pas, préférant attendre que l'homme finisse de faire sa petite commission et sorte du bâtiment.
    - Papa ?
    - Qu'est-ce qu'il y a ?
    - Tu ne m'as toujours pas répondu. Pourquoi m'as-tu fait ça ?
    - J'ai fait quoi ?
    - Pourquoi est-ce que tu m'as fait descendre du manège ?
    - Je te l'ai déjà dit, toute à l'heure, dit Paul à voix basse. C'est ta mère qui ne voulait pas que tu y montes.
    - Et tout ça à cause des gaufres ?
    - Plus ou moins.
    Un bruit de chasse d'eau se fit entendre. L'homme apparut, se lava les mains aux lavabos puis sortit. Paul se sentit soulagé de le voir partir, même si le fait de le savoir dans les parages ne le rassurait guère. Il regarda sa montre qui indiquait 18h07. La nuit était quasiment tombée. Le parc se vidait peu à peu.
    - Écoutes, mon grand. Il va falloir que nous rentrions. Le parc va fermer dans moins d'une heure et...
    - NON ! Moi, je reste ici ! Je veux faire les montagnes russes !
    - Tu les as déjà faite au moins trois fois aujourd'hui. Et ta mère ne veut pas que tu y ailles.
    - Mais elle n'est même pas là pour le vérifier ! S'il te plaît, papa... supplia-t-il.
    Paul prit une profonde inspiration.
    - En rentrant, je dois te déposer chez ta mère, annonça-t-il.
    - Quoi ?!
    - D'après elle, je suis irresponsable, inconscient et elle va très certainement demander au juge de me retirer ta garde.
    L'émotion commença à le submerger. Il avait dû mal à respirer. Des larmes mouillèrent ses yeux avant de se mettre à rouler le long de ses joues. Paul éclata en sanglot. Il s'écarta de la porte et tomba assis par terre. Il pleurait à chaudes larmes. L'idée de ne plus pouvoir voir son fils le week-end venait de lui traverser l'esprit et cela l'avait anéanti en une fraction de secondes. Allait-elle vraiment le faire ? Elle en était capable, uniquement pour le faire souffrir. N'était-ce pas déjà le cas avec le décès de Jeanne ? Pas assez au goût de son ex-femme, apparemment. Le bruit d'un loquet qui tourne dans la serrure, le grincement d'une porte qui s'ouvre. David s'approcha de son père. Il s'assit par terre, à ses côtés. Ses joues étaient toujours mouillées. Il posa sa tête contre l'épaule de son père.
    - Je veux rester avec toi. Maman est souvent méchante et je n'aime pas trop Bernard. Il me fait peur !
    Paul caressa tendrement la tête de son fils.
    - Ne t'inquiètes pas, le rassura-t-il, je ferai tout ce que je peux pour que cela n'arrive pas. Je ne les laisserai pas nous éloigner.
    David enlaça fortement son père.
     Plusieurs minutes s'écoulèrent. Ils étaient dans les bras l'un de l'autre, pleurant à chaudes larmes.
    - Nous devons y aller, maintenant. N'aggravons pas la situation avec ta mère plus qu'elle ne l'est actuellement, OK ?
    David hocha la tête.
    - Je peux quand même faire un dernier tour avant de partir ?
    Paul soupira. De toute façon, ils n'étaient plus à cinq minutes près dans le délit.
    - D'accord, c'est bon. Mais après, je te ramène chez ta mère.
    - Super ! Merci papa ! Je vais à la chenille.
    - Attends, je dois utiliser les toilettes.
    - Je m'avance et on se rejoint là-bas. On gagnera du temps comme ça.
    Paul n'eût pas le temps de répondre que David courait déjà au dehors du bâtiment. Il se dirigea vers les urinoirs, se dépêcha le plus possible car il n'était pas rassuré de savoir son fils seul dans les allées du parc, en pleine nuit. Même s'il y avait encore un peu de monde, on ne sait jamais ce qui peut arriver. Il se lava rapidement les mains, les secoua pour se les sécher un minimum puis sortit.
     La nuit était totalement tombée. Seuls quelques lampadaires éclairaient les allées d'une faible lueur blanche. Paul se dirigea en petite foulée vers le lieu où se situait l'attraction dont son fils lui avait parlé. Lorsqu'il y arriva, il fut surpris de constater que tout était éteint. L'employé finissait d'attacher le cadenas de la chaîne qui protégeait l'entrée au manège. Paul s'approcha de lui et demanda :
    - Excusez-moi, je cherche mon fils. Il m'a dit qu'il venait ici pour faire un dernier tour avant de rentrer. Vous ne l'auriez pas vu ?
    L'homme alluma une cigarette.
    - Non, pas vu !
    - Il a dix ans, il est blond. Il porte un pantalon de survêtement gris clair ainsi qu'un sweat bleu marine. Il a également un blouson noir.
    L'employé souffla la fumée et reporta la cigarette à ses lèvres d'où il la laissa pendre.
    - Pas vu, j'vous dis ! Il n'y a plus personne depuis au moins un quart d'heure dans le coin. C'est pour ça que j'ai déjà fermé. Vous êtes sûr que c'est ici qu'il devait venir ?
    - Oui, sûr.
    Mais il ne l'était plus vraiment. La panique commença à le gagner. Il ne cessait de tourner sur lui-même, cherchant son fils du regard, espérant l'apercevoir quelque part en train de l'attendre bien gentiment. Mais rien.
    - Vous devriez aller voir la sécurité, à l'entrée du parc, conseilla l'employé. Ils lanceront un appel dans les hauts-parleurs. S'il faut, votre fils vous y attend déjà.
    - Oui, oui. Merci Monsieur.
    Il ne savait plus où il était. Il commença à partir d'un côté avant de se rendre compte qu'il ne partait dans la mauvaise direction, retourna sur ses pas, prit à droite dans une allée qui le mena à l'opposé de l'entrée. L'angoisse le désorientait complètement. L'émotion, la panique, toutes sortes de pensées se bousculaient dans sa tête. Il s'arrêta le temps de remettre un peu d'ordre dans ses idées. Où pouvait bien être son fils ? En voyant le manège fermé, avait-il décidé d'aller en faire un autre ? C'était sûrement ça. Cela ne pouvait être que ça. Mais lequel ? Le parc compte une trentaine d'attractions. Il n'allait tout de même pas devoir aller les vérifier une à une ? Soudain, le flash. Les montagnes russes ! Il avait dû aller faire le tour que sa mère lui avait refusé ! Paul vérifia l'emplacement sur le plan qui lui avait été fourni à l'accueil. Il se mit à courir aussi vite qu'il le put afin de rejoindre l'attraction en un minimum de temps. Lorsqu'il y arriva, il était à bout de souffle, le cœur battant à tout rompre, les mollets durs comme du bois. Ses muscles lui brûlaient à cause de l'acide lactique ainsi que du manque de pratique d'une activité physique régulière. La file d'attente était vide. Les wagonnets entamaient les derniers loopings et les descentes vertigineuses vers l'arrivée. Ils s'arrêtèrent au quai, laissèrent descendre une dizaine de personnes, certaines riant aux éclats, d'autres titubant et serrant les dents pour éviter que le dernier repas ingurgité ne fasse chemin inverse. Malheureusement, David ne faisait pas partie du petit groupe.
     Fatigué, à bouts de nerfs, il se raisonna. Il décida que la meilleure solution était d'aller à l'entrée du parc, au PC de sécurité, comme le lui avait conseillé l'employé du manège. Eux sauraient sûrement quoi faire. Au fur et à mesure qu'il approchait de l'entrée, il se retrouva emporté par le flot des personnes qui prenaient la direction de la sortie. Malgré tout, il continuait de scruter les gens qui étaient encore sur des attractions ou à des stands, espérant voir son fils. Hélas, toujours pas de traces de David. À chaque pas qui le rapprochait de la sortie, le palpitant s’accélérait, faisant apparaître de la sueur sur son front et le long de sa colonne vertébrale.
     Tout à coup, il s'arrêta. À une centaine de mètres devant lui, un groupe d'une trentaine de personnes avançait vers la grille. Au milieu de ce groupe, un homme portait un imper beige ainsi qu'un chapeau à large bord. Encore lui ? se demanda Paul. Mais ce qui le frappa, c'est qu'à ses côtés, il y avait un petit garçon blond avec un manteau noir. Avec l'obscurité, il n'arrivait pas bien à distinguer les traits du petit garçon. De voir cet homme avec un enfant ressemblant à son fils le mit dans une colère noire. Que pouvait-il bien faire avec cet homme ? Et était-ce bien David ? Il décida de s'approcher le plus discrètement et le plus près possible afin d'en avoir le cœur net. Cinquante mètres. Vingts mètres. Cinq mètres. Un pantalon gris. Un blouson noir. Bon sang ! David ! Tel un Sébastien CHABAL sur un All Blacks, Paul se rua sur l'homme à l'imperméable et le plaqua au sol. Les personnes autour, après s'être remises de la surprise, agrippèrent Paul afin de l'écarter de l'homme.
    - Mais lâchez-moi ! hurlait-il. Il a kidnappé mon fils ! Lâchez-moi !
    L'homme se releva avec un peu de difficulté, ramassa son chapeau, l'épousseta avant de le refixer sur son crâne dégarni. Paul put alors découvrir le visage de cet homme : il était âgé d'au moins soixante ans. Ce n'était qu'un grand-père qui avait accompagné son petit-fils au parc pour son anniversaire. Paul cessa de se débattre. Lorsque le calme fut revenu dans le petit groupe, Paul s'avança vers le vieil homme.
    - Je... Je suis sincèrement navré pour ce qui vient d'arriver. Je vous ai pris pour quelqu'un d'autre. Je ne sais pas comment faire pour que vous me pardonniez.
    L'homme tendit sa main droite. Paul la lui prit et la serra.
    - Il n'y a pas de mal, jeune homme. Tout le monde peut se tromper. Le plaquage a été, tout de même, un peu rude, surtout à mon âge mais il m'a rappelé à mes bons souvenirs lorsque je jouais au rugby dans mes jeunes années.
    - J'espère au moins que je ne vous ai pas fait trop mal.
    - Ne vous inquiétez pas. À 63 ans, nous avons beaucoup de choses en nous qui sont déjà cassés ou mal en point. Alors, peut-être que votre coup d'épaule aura remis certaines choses en place, dit-il avec un large sourire sur les lèvres.
    Paul était mal à l'aise. Des dizaines de paires d'yeux étaient braquées sur lui.
    - Vraiment navré... Je ne sais pas ce qui m'a pris... Je... balbutia Paul.
    De nouveaux les larmes. Les nerfs à fleur de peau. Le vieil homme s'approcha et posa sa main droite sur l'épaule gauche de Paul.
    - Allons, il ne faut pas vous mettre dans un état pareil ! Vous n'avez tué personne ! Je ne vais pas vous faire un procès pour un peu de poussière sur mon imper et mon chapeau, rigola-t-il.
    Paul leva la tête, regarda l'homme droit dans les yeux.
    - Qu'avez-vous dit ? demanda-t-il. Imper ? Chapeau ?
    Le vieil homme retira sa main, soudain inquiet pour la santé mentale de celui qui se tenait face à lui.
    - Mon fils !
    - Quoi "mon fils" ?
    - Il a disparu ! Il a été kidnappé !
    - Vous êtes sûr de vous ? Kidnappé ? Mais par qui ?
    - Par quelqu'un qui porte le même imperméable que vous.
    - Hum... Je comprends mieux le plaquage, maintenant. Vous pensez que c'est cet homme qui aurait fait le coup ?
    - Oui... Non... Enfin, je crois... répondit Paul, confusément.
    Le vieil homme le prit par le bras.
    - Venez. Allons voir la sécurité.
    
    
    
     Paul raconta son histoire aux agents chargés de la sécurité du parc. Malheureusement, aucuns d'eux n'avaient vu passer ou croisé un homme vêtu d'un imperméable beige accompagné par un enfant blond de 10 ans, hormis le grand-père avec son petit-fils. Devant la détresse du père, ils firent passer un message par les hauts-parleurs puis décidèrent de balayer la superficie du parc à la recherche du petit garçon ou d'un indice permettant d'appuyer l'hypothèse de l'enlèvement. Ils formèrent plusieurs groupes et chacun partit dans une zone bien définie. Paul fut accompagné par le vieil homme qui tenait absolument à l'aider. Ils ratissèrent consciencieusement la zone qui leur avait été attribuée. Après plus d'une heure de recherches, ils retournèrent bredouilles au poste de sécurité. Le parc était maintenant fermé depuis plus d'une demi-heure et tous les visiteurs avaient regagné leurs foyers. À court de solutions, le directeur du parc invita Paul à contacter les autorités compétentes afin de signaler la disparition de son fils.
    
    
    
     Une odeur indéfinissable flottait dans l'air. Paul était incapable de dire ce que cela pouvait bien être. Sueur ? Tabac ? Vieux cuir ? Très certainement un mélange de tout cela, le tout surmonté de quelques notes plus épicées, sans en connaître malheureusement l'origine. Ce bureau avait dû voir passer des dizaines, si ce n'est des centaines de personnes, chacune avec son lot de problèmes, soit en tant que victime, soit en tant que coupable. Elles s'étaient toutes retrouvées assises dans ce fauteuil, élimé par le frottement de différents postérieurs, lacéré par les ongles de personnes en stress et dont la profondeur des entailles indique le taux de nervosité à ce moment-là. Paul reprenait peu à peu connaissance. Depuis combien de temps était-il assis là, dans ce vieux fauteuil usé ? Il ne s'en souvenait plus très bien. Il se rappelait juste le trajet en voiture jusqu'au commissariat qui lui sembla interminable, l'attente dans le hall et enfin l'annonce qu'il allait être reçu par un agent de police. Ensuite, le trou noir, le néant.
     La porte derrière lui s'ouvrit et laissa entrer un homme de forte corpulence. Celui-ci déposa sur le bureau, juste devant Paul, un gobelet ainsi qu'un sachet de biscuits secs. Le policier BOUZIGUES alla s'asseoir dans son fauteuil, de l'autre côté.
    - Désolé, dit-il, je n'ai pu vous avoir qu'un café sans sucre ainsi qu'un paquet de gâteaux. Comme c'est le week-end, le type qui remplit la machine ne viendra pas avant lundi maintenant.
    - Ça ne fait rien, merci beaucoup.
    - Bon, vous reprenez petit à petit quelques couleurs. Vous nous avez fait peur, vous savez ? On voit rarement quelqu'un s'évanouir lorsqu'on lui annonce qu'on va le recevoir, dit-il avec plaisanterie. Allez, buvez un peu et mangez un morceau. Ça va passer.
    Paul attrapa le gobelet rempli d'un liquide noirâtre encore fumant. À l'odeur, s'il avait parié sur du café, il aurait gagné à coup sûr. Par contre, sur le goût... En voyant la grimace sur le visage de Paul, le policier eut un petit sourire.
    - Le premier fait toujours cet effet. Après, on s'habitue pour les suivants.
    - Je pense que je vais m'arrêter au premier. Vous ne devez plus avoir d'estomac ni d’œsophage avec ce machin-là ! C'est aussi corrosif que du Destop !
    Il reposa le gobelet sur le bureau.
    - Bon, reprit l'agent de police, racontez-moi tout dans les moindres détails.
    Pendant près d'un quart d'heure, Paul relata les faits, parla de l'homme à l'imperméable beige et au chapeau qu'il avait vu sur le banc puis plus tard aux toilettes, la dispute au téléphone avec son ex-femme, la colère de son fils lorsqu'il lui avait interdit de monter sur les montagnes russes, la réconciliation et pour finir la disparition alors qu'il partait pour faire un dernier tour de manège.
     Le policier BOUZIGUES finit de pianoter quelques mots sur son clavier, relut les dernières lignes du rapport puis pressa la touche "Entrée" avec force avant de regarder Paul. Celui-ci avait la tête baissée, le regard vague se promenant sur la vieille moquette usée et tâchée. Depuis qu'il avait fini de narrer ce qui venait de se passer, Paul n’avait plus dit un mot. Le policier observa ce père abattu et à bout de forces qui se trouvait face à lui. Pauvre homme, pensa-t-il.
    - Monsieur LENOIR, vous venez de me dire que vous avez eu un petit "accrochage" avec votre fils...
    - C'est vrai.
    - ... et malgré la réconciliation, pensez-vous qu'il ait pu encore vous en vouloir ?
    - Non, je ne pense pas. Il n'est pas du genre rancunier.
    - Vous m'avez rapporté que votre femme avait exigé que vous déposiez votre fils chez elle, mettant ainsi fin de façon prématurée votre week-end avec lui.
    - Tout à fait, c'est ce qu'elle a ordonné.
    - Cela aurait-il pu décider David à fuguer pour éviter de retourner chez elle ?
    Paul n'avait pas pensé à cette possibilité. David aurait-il eu la présence d'esprit de fuguer ? Et si c'était le cas, y avait-il songé avant ou après être sorti des toilettes publiques ? Un garçon déambulant seul dans le parc n'aurait pu passer inaperçu, quelqu'un l'aurait forcément remarqué. Non, cet hypothèse de fugue ne tenait pas la route et Paul en était fermement convaincu. Son fils n'aurait jamais pu faire une chose pareille, il en était incapable. Du moins, il l'espérait. Il aimait trop son père pour le faire souffrir une seconde fois en lui infligeant une fugue. Paul en était persuadé, la seule conclusion possible était le kidnapping. L'agent attendait sa réponse.
    - Non, monsieur. David n'est pas un fugueur. Quelqu'un l'a enlevé, c'est certain.
    - Et sa mère ?
    Paul regarda l'agent de police en essayant de comprendre le sens de sa question.
    - Que voulez-vous dire ?
    - Aurait-elle pu venir le chercher au parc sans vous le dire ?
    - Non, pas en si peu de temps. Elle, comme moi, habitons à plus d'une heure de route. Or, entre le moment où elle m'a appelé et celui où David a disparu, il n'a pas dû s'écouler plus de trente à quarante minutes au maximum. Il aurait fallu qu'elle roule au-delà des limitations de vitesse, qu'il n'y ait aucunes personnes sur la route, etc... Trop de variables à prendre en compte pour que cela soit imaginable ou tout bonnement réalisable.
    L'agent frappa encore les touches de son clavier.
    - Nous avons essayé de la contacter sur son portable. Sans succès. Nous lui avons laissé un message afin de la prévenir de la situation, en espérant qu'elle nous recontacte rapidement.
    - Bien sûr, je comprends.
    - Vous avez autre chose à nous communiquer, qui puisse nous aider ou nous aiguiller dans nos recherches ?
    Paul réfléchit.
    - Pas que je sache. Je vous ai dit tout ce que je sais.
    L'agent se leva, invitant Paul à en faire de même.
    - Bien, monsieur LENOIR, nous allons lancer des avis de recherche, visionner toutes les vidéos faites par les caméras de surveillance du parc, en espérant avoir un indice qui pourrait corroborer l'hypothèse d'un enlèvement ou d'une fugue. Nous allons également collaborer avec la gendarmerie afin de fouiller la zone autour du parc, notamment la rivière qui passe non-loin de là ainsi que les quelques étangs aux alentours. Nous fouillerons chaque centimètres carrés de bois et forêts qui bordent le parc. Nous vous tiendrons informé de l'évolution de notre enquête en temps et en heures.
    Paul serra la main tendue par le policier.
    - Merci, monsieur l'agent. Merci pour tout.
    - Vous me remercierez lorsque nous aurons retrouvé votre fils sain et sauf. En attendant, gardez espoir.
    - Je vais essayer. Au revoir.
    - Au revoir, monsieur LENOIR.
     Il ouvrit la porte, sortit dans le couloir. Un regard vers l'agent qui lui montrait l'index et le majeur de ses deux mains croisés, il tira la porte et la ferma. Il fit quelques pas dans le couloir avant de s'appuyer contre le mur. La tête lui tournait, le monde autour de lui chancelait. Il repensait à tout ce qui venait de se passer : la disparition, la déposition avec l'agent BOUZIGUES, la possibilité d'une fugue ou d'un enlèvement. Tout se mélangeait, se bousculait. Il imaginait son ex-femme faisant du 130 à l'heure sur les petites routes pour venir récupérer son fils. Non, impossible. Elle n'avait pas répondu à l'appel de la police sur son portable. Était-ce parce qu'elle était en voiture ? Au supermarché en train de faire ses courses ? Ou bien était-ce parce qu'elle venait de commettre l'irréparable et se trouvait sur le chemin du retour ? David aurait sûrement crié à l'aide si elle avait décroché et la police serait intervenue pour mettre fin à cette situation. Mais Natacha n'est pas une criminelle. Paul ne savait plus que croire, qui croire.
     Remis de ses émotions, il avança dans les couloirs, déambulant à droite, à gauche, cherchant la sortie de ce labyrinthe. Des voix se firent entendre. Il arriva dans le hall d'accueil. Le policier de permanence était au téléphone et tentait de rassurer, du mieux qu'il le pouvait, la personne à l'autre bout du fil. Deux des trois bancs étaient occupés. Des hommes, des femmes attendaient, plus ou moins patiemment, d'être reçus par un policier pour signaler qui un vol, qui une agression, les aléas de la civilisation du XXIème siècle. Paul remarqua la double porte à ouverture automatique sur sa gauche et s'approcha d'elle. À ce moment, celle-ci s'ouvrit. Paul se retrouva face à face avec la pire chose qu'il aurait préféré éviter ce soir-là : Natacha. Les cheveux ébouriffés, collés par la sueur sur son front, les yeux non maquillés, les joues rougies par l'effort et la colère. Elle était vêtue d'un survêtement noir et rose, d'une paire de baskets de la même couleur. Paul venait de se rappeler, en la voyant, que tous les samedis en fin d'après-midi elle avait rendez-vous, avec quelques copines, à la salle de sport. Elle avait dû recevoir le message de la police lorsqu'elle était revenue aux vestiaires et avait foncé, sans se changer, au poste de police. Et maintenant, ils se trouvaient en face l'un de l'autre, dans le hall d'accueil du commissariat, se jaugeant du regard, sans échanger un seul mot. Puis se fut une main qui se leva, giflant une joue gauche sous les encouragements de quelques travailleuses nocturnes qui se trouvaient non loin de l'accueil, attachées à un banc.
    - Vas-y, ma belle, montre-lui que c'est nous qui en avons dans le pantalon !
    Paul pouvait lire de la rage dans les yeux de son ex-femme. Ils lançaient des éclairs. Il se frictionna sa joue endolorie par la gifle.
    - Espèce de salaud ! Comment-as-tu pu perdre mon fils ? hurla-t-elle.
    Il chercha une réponse sans la trouver.
    - Pourquoi as-tu laisser une telle chose se produire ?
    - Je n'y suis pour rien, se défendit-il.
    - Bien sûr que si ! C'est toi qui l'as amené là-bas ! Ça ne serait pas arrivé si vous étiez restés à la maison !
    - Donc tu nous prives de sorties ? De tout, en fait, c'est bien ça ? Je ne dois plus rien faire lorsqu'il est là ?
    - T'es vraiment qu'un pauvre connard !
    La main droite se leva à nouveau mais fut stoppée avant qu'elle n'atteigne sa cible. Elle se débattit pour qu'il lâche prise. Le policier de garde émit un raclement de gorge, leur signifiant que ce n'était guère le lieu pour une scène de ménage.
     Natacha sortit la première, suivie quelques instants plus tard par Paul. Elle s'assit sur une des marches. Il en fit de même. Ils restèrent plusieurs minutes, assis côte à côte, silencieux. Elle sortit un paquet de cigarettes de son sac à main.
    - Tu fumes ?
    - C'est mes poumons ! Je fais ce que je veux et je t'emmerde !
    Elle alluma le bâton nicotiné à l'aide d'un briquet et prit une taffe. La pleine lune éclairait le ciel de sa pâleur. Les nuages avaient été chassés par la bise qui soufflait par moment.
     La cigarette avait certainement eu un effet apaisant car c'est presqu'avec douceur qu'elle demanda :
    - Comment est-ce arrivé ?
    Pour la énième fois, il raconta tout. De son appel jusqu'à la disparition, les recherches, etc... Quand il eut fini, il se tut, laissant le temps à son ex-femme d'absorber toutes les informations qu'il venait de lui fournir. Elle écrasa son mégot sur le sol avant de le jeter au loin d'une pichenette.
    - Putain, pourquoi est-ce à moi que ça arrive un truc pareil ? demanda-t-elle, rageusement.
    Paul serra les dents. Depuis deux ans, tout semblait tourner uniquement autour d'elle. Lui n'existait plus. Excepté lorsqu'il s'agissait de reproches à son encontre. Cette dernière phrase prononcée par Natacha fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase.
    - Ça suffit ! s'énerva-t-il. J'en ai plus qu'assez de t'entendre te plaindre à longueur de temps ! On dirait que tu es seule au monde et que tous les problèmes du monde entier te tombent dessus, à toi seulement ! Il t'arrive de penser un peu aux autres ? À moi ? Tu crois que je suis dans quel état d'esprit en ce moment ?
    Ses lèvres se mirent à trembler en prononçant cette phrase. Il réussit à contenir ses larmes.
    - J'ai peur, tu comprends ça ? J'ai peur pour notre fils. J'ai peur car je ne sais pas où il se trouve en ce moment-même, avec qui il est. J'ai peur de ce que le kidnappeur pourrait lui faire. Je ne veux pas le perdre...
    Il s'était levé et avait descendu quelques marches. Il se retourna. Natacha avait la tête légèrement baissée. La lumière de la lune faisait étinceler les larmes qui roulaient sur ses joues. Il s'approcha, s'agenouilla devant elle. De sa main droite, il lui souleva délicatement le menton afin que ses yeux rencontrent les siens. Elle eut tout d'abord un léger recul, puis accepta ce geste tendre de la part de son ex-mari.
    - Je te promet que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour le retrouver. Je retournerai ciel et terre s'il le faut, mais je le retrouverai. Je t'en donne ma parole !
    

Texte publié par Magnet31, 19 avril 2018 à 18h30
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