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Tome 1, Chapitre 1 Tome 1, Chapitre 1
Samedi 6 juin 2015 
    
     Un rayon de soleil vint frapper le visage de Paul. Celui-ci dormait profondément. La douce chaleur de ce petit rayon de soleil le fit sortir de son sommeil. Il se couvrit le visage avec le drap car la lumière l'éblouissait, tâtonna de sa main droite afin d'attraper sa montre : elle indiquait 9h42. Il la reposa sur la table de chevet. Il décida de se lever car il avait prévu de s'occuper de l’entretien du jardin ce matin, avant qu'il ne fasse trop chaud.
     D'un geste brusque, il rejeta les draps au fond du lit, s'assit sur le bord du lit quelques secondes et se leva. Il effectua une série d'étirements et s'approcha ensuite de la baie vitrée qui était restée ouverte toute la nuit. Paul sortit sur le balcon et profita de ce matin ensoleillé de début juin. Il y resta quelques minutes, savourant la douce chaleur du soleil avant de s'apercevoir qu'il n'était vêtu que d'un caleçon et que sa voisine, Mme BALI, qui elle aussi avait décidé de prendre l'air, le regardait avec des yeux emplis d'un désir sauvage. Il la salua et rentra rapidement dans la chambre tout en prenant soin de refermer la baie vitrée derrière lui ainsi que les rideaux.
     Il marcha vers la salle de bain, se déshabilla et prit une douche rapide car il allait devoir en reprendre une autre plus tard dans la journée, après avoir transpiré dans le jardin. Il se choisit par la suite un vieux T-shirt ainsi qu'un short dans le dressing, s'habilla et sortit de la chambre. Lorsqu'il ouvrit la porte, il fut étonné de ne pas entendre de bruits. D'habitude, à cette heure-ci, tout le monde était réveillé depuis au moins deux bonnes heures. Jeanne serait dans sa chambre à écouter sa musique d'adolescente, à mâcher du chewing-gum bruyamment, à pianoter sur son téléphone portable des SMS remplis de fautes d'orthographe. David serait probablement dans le jardin, à taper dans un ballon ou bien à grimper dans la cabane, construite par Paul lui-même dans le grand chêne qui trônait au milieu de leur jardin. Quant à Natacha, sa femme, elle serait comme à son habitude dans la cuisine ou au salon à lire un magazine ou un livre. Mais à cet instant précis, un grand silence régnait dans toute la maison et cela inquiéta même Paul. Il descendit l'escalier et constata qu'il n'y avait personne d'autre que lui dans toute la maison. Il entra dans la cuisine, s'approcha du réfrigérateur et trouva un petit mot aimanté sur la porte :
     « Nous sommes partis faire quelques courses avec les enfants. Nous serons de retour avant midi. Bisous. Natacha. » Il comprenait mieux pourquoi c'était si calme et pourquoi il avait pu dormir aussi longtemps sans être réveillé par les chamailleries et les engueulades entre Jeanne et David, se dit Paul.
    Il froissa le mot, le jeta dans la poubelle. Il ouvrit la porte du frigo, attrapa la brique de jus d'orange, la secoua, remarquant au passage qu'elle était quasiment vide. Il versa le reste de jus de fruit dans un verre, le but lentement,tout en se préparant une tasse de café. Il regarda le liquide noir tomber dans la tasse, créant des tourbillons de mousse de couleur brune, faisant fondre comme neige au soleil le morceau de sucre posé au fond.
     Depuis combien de temps n'avait-il pas profité d'un tel moment de tranquillité ? Il était incapable de le dire. Ses journées se résumaient à passer entre dix et douze heures au bureau la semaine, travaillait même certains samedis et passait ses dimanches à s'occuper du jardin ou bien à bricoler à la maison. Les week-ends en famille étaient plutôt rares. Il ne pouvait se souvenir à quand remontait la dernière fois qu'il avait joué avec David, écouté Jeanne bavasser sur ses copines du collège ou bien passé quelques heures avec Natacha.
     Si seulement il avait réfléchi avant d'avoir accepter ce poste de directeur commercial un an auparavant. Certes, il voulait changer de la routine quotidienne que lui imposait son précédent poste de commercial itinérant. Cependant, il n'avait pas mesuré les conséquences de ce changement, et ce malgré les avertissements de son collègue qui démissionnait et lui laissait son poste vacant. Depuis la prise de ces nouvelles fonctions, il n'était plus le même, il avait changé et pas forcément en bien. Il était toujours le bon père de famille tel qu'il a toujours été, le mari aimant et attentionné mais cela n'empêchait pas un certain éloignement entre lui et le reste de sa famille. Plus les jours passaient, plus le fossé se creusait. Paul avait déjà songé à quitter son poste actuel pour réintégrer son ancien emploi. Son salaire pouvait diminuer, si cela devait lui rendre sa vie de famille telle qu'elle était avant le changement, il était prêt à prendre cette décision pour son bien, celui de ses enfants et de Natacha.
     Il avala les dernières gouttes de son café. Il fit sa vaisselle, nettoya un verre laissé certainement par un des enfant, essuya le tout avant de le ranger dans le placard. Il regarda la pendule du four qui indiquait maintenant 10h27. Sans grande motivation, il sortit dans le jardin, marcha vers le petit cabanon où il rangeait ses outils. Il déverrouilla la porte, ouvrit les deux battants avant de pousser la tondeuse dehors. Après avoir vérifié le niveau d'huile, fais le plein d'essence et mis la bougie, il tira sur le cordon. Le moteur émit un petit toussotement avant de démarrer. Paul plaça le bac récupérateur d'herbe, embraya les lames puis se lança dans la tonte du jardin, poussant du pied les balles et ballons laissés un peu partout par David.
    
    
    
     L'horloge du four marquait 11h45 lorsque Paul rentra dans la cuisine. Il venait de finir de tondre et laissait la tondeuse à l'ombre du grand chêne afin qu'elle refroidisse avant de la remiser dans le cabanon. Il prit un verre dans le placard, se servit de l'eau au robinet de l'évier. Tandis que l'eau fraîche descendait dans son œsophage tout en le désaltérant, une voiture blanche passa le portail de l'entrée et vint se garer juste devant la maison. Une petite tête blonde descendit précipitamment du véhicule, fonça vers la maison, ouvrit la porte et monta les escaliers quatre à quatre avant de s'enfermer dans la salle de bain. Les portières côtés conducteur et passager s'ouvrirent à leur tour pour laisser descendre Jeanne et Natacha. Elles prirent les sacs de course dans la malle et rentrèrent dans la maison. Paul les attendait, appuyé contre le rebord de l'évier, son verre d'eau toujours à la main. Jeanne entra la première, posa ses sacs sur l'îlot central, suivie de près par sa mère.
    - Qu'est-ce qui lui arrive à David ? Je ne l'ai jamais vu monter les escaliers aussi vite, demanda Paul.
    - Disons que dans le combat qui oppose un grand verre de soda à une toute petite vessie, le verre de soda était à deux doigts de remporter la victoire, répondit Jeanne.
    - Je comprends mieux maintenant... Mais pourquoi n'est-il pas allé aux toilettes dans le magasin ?
    - Parce que je ne pensais pas que les courses allaient durer deux heures ! intervint David.
    Il venait de faire irruption dans la cuisine et avait dit cette phrase avec une légère pointe de colère dans sa voix.
    - Comment cela se fait-il que les courses aient pris autant de temps ? questionna son père. Quand je vois le nombre de sacs posés là, ça n' aurait dû vous prendre au maximum qu'une demi-heure voire trois-quarts d'heure si il y avait eu un peu de monde aux caisses.
    Jeanne et David tournèrent la tête en même temps en direction de leur mère qui avait commencé à ranger les boîtes de conserve dans les placards. Elle s'arrêta, leva les bras au ciel et se défendit :
    - Ce n'est pas ma faute ! Il a fallu que je tombe sur toutes les personnes que je connais ! À croire qu'elles s'étaient données rendez-vous au supermarché, aujourd'hui, pile à l'heure où moi j'avais décidé d'y aller !
    - Ben voyons... Et tu vas nous faire croire que tu n'en as pas parlé avec tes copines ? Tu ne leur as pas dit que tu y allais aujourd'hui à 10h ?
    - Absolument pas ! protesta Natacha.
    Les rires fusèrent dans toute la maison. Paul aida sa femme à finir de ranger les courses tandis que les enfants mettaient les couverts sur la grande table de la salle à manger.
    - Veux-tu que je t'aide à préparer le repas ? proposa Paul.
    - Non merci mon chéri, je vais me débrouiller.
    - Comme tu veux. En attendant, je vais aller lire le journal. Sais-tu où il est ?
    - Il me semble que David te l'a déposé sur le petit guéridon, à côté de ton fauteuil.
    - Parfait. Appelle-moi dès que c'est prêt.
    Paul marcha vers le petit coin bibliothèque qui faisait également office de bureau. Ils y avaient installé deux fauteuils très cosys autour d'un petit guéridon, près de la cheminée. L'hiver, Paul et Natacha aimaient y passer leur longues soirées à lire et à discuter tout en sirotant un petit verre de cognac.
     Le journal été posé sur le fauteuil que Paul occupait habituellement. Il le prit, il s'assit le plus confortablement possible, étendit ses jambes et se mit à lire les gros titres. Parmi eux, un en particulier retint toute son attention. Il s'empressa d'aller à la page indiquée puis commença à lire l'article.
    
    « L'ASSASSIN À LA POUPÉE DE CHIFFON A ENCORE FRAPPÉ.
    
     C'est au petit matin, alors que le soleil commençait à peine à montrer le bout de son disque rougeoyant, que José Manuel GUERRERA, 36 ans, commercial dans l'industrie aéronautique, décida comme à son habitude d'aller faire son petit jogging. Tandis qu'il se trouvait à proximité de l'autoroute A95, il passa devant un terrain où, dans quelques mois, devrait s'élever un immeuble. Des buses, des palettes de briques et de parpaings, plusieurs tonnes de ferrailles jonchent le sol, mais également une étrange forme que José Manuel a un peu de mal à discerner de loin. Il resta une paire de minutes devant le grillage qui protège les lieux, observant cette masse sombre allongée sur le sol. Faisant appel à son courage, il décida d'aller voir de quoi il retournait. Franchissant prudemment le portail qui garde l'entrée du terrain, il s'approcha lentement. Dès qu'il fut assez près, il ne put retenir un haut-le-cœur en découvrant le corps d'un jeune garçon, couché en position fœtale, totalement dénudé. On aurait pu croire qu'il dormait, si ce n'était la longue entaille rouge au niveau de son cou.
     José Manuel GUERRERA sortit son téléphone portable, composa immédiatement le numéro de la police qui dépêcha rapidement tout un escadron d'agents afin d'éviter que les badauds et la presse ne viennent effacer les preuves en foulant le terrain autour du corps de l'enfant. À l'heure où nous imprimons, le corps a été transporté au centre médico-légal afin d'être examiné dans les moindres détails, le but étant de connaître la cause exacte et réelle de sa mort.
     D'après les premières constatations faites sur place par la police, l'enfant serait âgé de 9 ans. Il se pourrait qu'il s'agisse de Gaël BOTRIN, disparu deux semaines plus tôt, non loin du domicile de ses parents. Il aurait été enlevé alors qu'il se rendait à pieds chez un camarade qui résidait dans le même quartier.
     Autre fait troublant, une poupée de chiffon, identique en tout point à celles découvertes lors des précédents meurtres d'enfants, corroborerait la piste du tueur en série. Si c'est vraiment le cas, le nombre de victimes de l'"Assassin à la poupée de chiffon" s'élèverait à sept depuis le début de l'année. Malheureusement, tout porte à croire qu'il ne va pas s'arrêter là et que, peut-être, sa future victime est déjà toute choisie. La police ne saurait vous recommander la plus grande prudence. Vous devez signaler tout individu ayant un comportement louche et suspect. Surtout, évier de laisser vos enfants sans surveillance.
     Nous vous donnerons plus d'informations lors de notre prochaine édition.
     SAMUEL CROSER »

    
     Paul resta un instant comme étourdi par ce qu'il venait de lire. Son regard se porta soudainement vers le jardin. David jouait dans sa cabane. Il reporta son attention sur le journal, fixa la photo où l'on pouvait distinguer le corps de l'enfant recouvert d'un drap blanc. Son imagination, à ce moment-là, se mit à lui jouer des tours : il lui sembla reconnaître la silhouette de son propre fils sous le drap. Il fut parcouru par un frisson. Il se dépêcha de refermer le journal en souhaitant oublier ce qu'il venait de voir, même s'il savait que ce n'était pas la réalité. Comment pouvait-on s'en prendre à des enfants ? Il sont encore si innocent à cet âge. Une main se posa sur son épaule et il sursauta à ce contact. Il tourna la tête et son regard rencontra celui de sa femme. Ses yeux étaient humides. Elle aussi venait de voir la photo avec le drap et avait, sans doute, partagé la même vision d'horreur que lui.
    - Mon Dieu ! C'est horrible ! Pauvre petit ange... articula-t-elle.
    - Je n'arrive pas à m'expliquer comment un être humain peut en arriver à de telles extrémités !
    - Tu appelles ça un être humain ? Moi, je dirai plutôt un monstre ! Il ne doit pas avoir de cœur pour faire des choses pareilles !
    - Tu as probablement raison... En attendant, il est toujours en liberté et continu son macabre dessein ! explosa Paul.
    Il prit la main de sa femme dans la sienne, la serra fortement. D'une voix dans laquelle Paul sentit quelques sanglots retenus, Natacha demanda à son mari de lui promettre de protéger leurs enfants et de tout faire pour qu'il ne leur arrive rien. Il hocha la tête et embrassa tendrement la main de sa femme.
    - Je te le promet, dit-il solennellement, je te le promet.
    
     David entra par la baie vitrée et aperçut ses parents enlacés. Il en fut tout étonné.
    - Qu'est-ce qu'il se passe ? demanda-t-il de sa petite voix.
    - Rien, ne t'inquiètes pas, répondit sa mère. Tout va bien. Tu as faim ?
    - Oh que oui !
    - Alors viens, le repas est prêt. Allons manger.
    Paul lâcha la main de sa femme et la regarda s'éloigner en direction de la salle à manger. Il avait vraiment épousé la bonne personne et il en était, maintenant, fermement convaincu.
    
    
    
     Le repas s'était déroulé dans le calme. David avait parlé de l'entraînement de football de la veille, Jeanne avait enchaîné avec tous les faits et gestes de sa copine Marion, qu'elle était géniale, etc... Elle avait ainsi bavassé pendant presque tout le repas et ses parents n'avaient osé rien dire de peur de la contrarier. Ils s'étaient aperçus qu'une adolescente devient très susceptible lorsqu'on remet en cause ses dires. Alors que Paul et Natacha buvaient leur café, Jeanne partit mettre les assiettes et les couverts dans le lave-vaisselle puis revint s'asseoir avec ses parents. Elle fixa son père. Celui-ci, gêné par ce regard insistant sur sa personne, interrogea de la tête sa femme.
    - Je savais que tu allais oublier, dit-elle.
    - Oublier quoi ?
    Jeanne tapa du poing sur la table.
    - On ne peut pas te faire confiance !
    Paul haussa les épaules en signe d'incompréhension.
    - Allô ! Il est treize heures passé !
    - Oui... Et ?
    Jeanne souffla d'exaspération.
    - On est samedi ! reprit-elle.
    - Je sais. Et alors ?
    - Tu avais promis de m'emmener faire les magasins !
    Paul se prit la tête entre les deux mains.
    - Oh c'est pas vrai., dit-il en marquant une pause pour réfléchir. Je suis désolé, j'ai complètement oublié. Écoutes, si ça ne te dérange pas, on remet ça à la semaine prochaine, d'accord ? Je dois absolument finir un dossier pour mon boulot et...
    - Non ! hurla Jeanne. Tu as promis ! En plus j'ai dit à Marion que j'y allais ! Je dois mettre mon nouveau pantalon lundi au collège parce qu'elle va mettre le sien ! Qu'est-ce que je lui dirai lundi quand elle me verra sans mon pantalon ? Hein ?
    - Eh bien... Je ne sais pas... répondit Paul, désemparé.
    - Tu ne sais jamais rien de toute façon ! siffla-t-elle entre ses dents.
    Jeanne se leva en reversant sa chaise avant de partir s'enfermer dans sa chambre, à l'étage. Natacha et Paul se regardèrent sans mot dire, encore hébétés par le comportement de leur fille.
     Paul se leva, monta les escaliers tout en cherchant ce qu'il allait bien pouvoir dire à sa fille pour se faire pardonner. Il ferait tout pour se réconcilier avec elle. Lorsqu'il arriva devant sa chambre, il resta à la porte, le poing levé prêt à frapper. De l'autre côté, Jeanne sanglotait, la tête enfouie dans son oreiller. Paul décida d'entrer sans frapper. Il pénétra dans la chambre, s'approcha et s'assit sur le lit. D'une main délicate, il caressa les longs cheveux bruns de sa fille.
    - Je suis désolé, ma puce. Sincèrement désolé, murmura-t-il.
    - Tu parles ! Tu n'en as rien à faire de moi ! dit-elle, pleine de rage. Tu ne m'aimes pas !
    - Ce n'est pas vrai et tu le sais très bien, tempéra-t-il. Je t'aime autant que ton frère.
    Jeanne se tourna et remarqua qu'une larme avait coulé sur la joue droite de son père.
    - Papa, tu pleures ?
    Il essuya rapidement sa joue mouillée et prit une profond inspiration.
    - Ce n'est rien, ma chérie. Tu sais, je ne suis peut-être pas le père parfait dont tu rêvais, mais je fais tout pour être le meilleur qui soit. Crois-moi sur parole, ce n'est pas toujours évident. J'avoue, j'ai oublié la promesse que je t'ai faite de t'amener faire les boutiques. Mon travail me prend énormément de temps. Je dois finir ce dossier pour lundi et je ne peux pas faire autrement. Tu comprends ça ?
    Elle opina.
    - Oui, papa, je comprends.
    Paul regarda sa montre.
    - Écoutes, il est à peine 13h15. Si tu me laisses travailler sur mon dossier jusqu'à 15h environ, je te promet qu'ensuite nous irons tous les deux, et rien que tous les deux, faire les magasins à la recherche de ton pantalon. Tu es d'accord ?
    - Oh, papa !
    Jeanne se jeta dans les bras de son père et ils s'enlacèrent ainsi quelques secondes.
    - Merci, susurra-t-elle à l'oreille de son père.
    Il l'embrassa tendrement sur le front.
    - Bon, je descends travailler. À toute à l'heure.
    - À toute à l'heure, papa.
    Il se leva, quitta la chambre et descendit les escaliers. Natacha finissait de laver le reste de la vaisselle. Elle sentit soudain des bras qui l'enlaçaient tendrement. Un baiser se posa sur sa nuque. Elle s'essuya les mains au torchon et se tourna,
    - Alors, ça y est ? Tu as réussi à reconquérir le cœur de ta fille ? demanda-t-elle.
    - Presque. Je pense que ça sera totalement le cas lorsque ce fichu pantalon aura été acheté ! répondit-il d'un ton résigné.
    
    
    
     La pendule au-dessus du bureau affichait maintenant 14h41. Paul enregistra le document sur lequel il venait de travailler, ferma toutes les applications avant d'éteindre son ordinateur. Maintenant qu'il avait achevé son dossier, il allait devoir tenir sa promesse et se consacrer à l'une des choses qu'il détestait le plus : le shopping. Quelle pure perte de temps. Comment pouvait-on passer des après-midis entiers à regarder des vêtements quasiment tous identiques d'un magasin à l'autre sans jamais se lasser ? Les femmes doivent avoir le gêne du shopping dans le sang et pas les hommes. C'est pour cela qu'elles aiment ça et pas eux. Paul était en train de réfléchir à cette théorie lorsque Natacha entra dans la pièce. Elle vint s'asseoir dans le fauteuil, à côté de son mari.
    - Tu as déjà fini de travailler ? demanda-t-elle.
    - Oui, juste à l'instant. Je pensais que j'en aurais eu pour plus longtemps que cela. Heureusement, Antoine avait déjà bien avancé sur le dossier. Je n'ai eu qu'à le relire et à corriger certains éléments.
    - Tant mieux, dit-elle. Tu vas pouvoir amener Jeanne faire les boutiques plus tôt que prévu.
    Paul souffla.
    - Cela ne m'enchante guère d'y aller... Mais plus tôt on sera parti, plus tôt on sera revenu, dit-il résigné.
    - Je vais aller la chercher. Je pense que tu vas remonter dans son estime.
    Au moment où elle se leva du fauteuil, il lui prit le poignet.
    - Attends un peu avant d'y aller. Je doit te parler de quelque chose, annonça Paul.
    Elle observa son mari et s'aperçut qu'il avait pris un air grave en lui disant cela.
    - Qu'est-ce qu'il y a ?
    - Rien de grave, rassure-toi. Mais cela fait un petit moment que j'y songe. Je pense qu'il est grand temps que je te fasse part de mes réflexions.
    - Bien, vas-y, je t'écoute.
    Elle se rassit.
    - Tu sais que lorsque j'ai accepté ce nouveau poste, j'étais content parce que c'était pour moi du changement dans mes tâches quotidiennes. De nouvelles fonctions, des tâches tous les jours différentes, etc... Malheureusement, j'ai signé sans réfléchir. Surtout, j'ai signé en occultant les avertissements du collègue qui occupait ce poste avant moi. Je le regrette amèrement maintenant.
    - Pourquoi ? Tu semblais si heureux d'avoir de nouvelles attributions.
    - J'étais heureux ! souligna-t-il. Mais regarde-moi, regarde-nous ! Je travaille plus de 12 heures par jour. Même les week-ends. On ne fait que se croiser, les enfants grandissent sans leur père, et les rares fois où je suis à la maison le week-end, il me faut encore travailler sur des dossiers. Je n'en peux plus !
    - Que comptes-tu faire ?
    - J'y ai longuement réfléchi, figures-toi. Le mieux est que je demande de changer de poste, de nouveau, quitte à ce que je retrouve mon ancien emploi. Mais je dois changer, ne serait-ce que pour ma santé.
    Paul baissa la tête. Natacha en profita pour lui passer les mains dans les cheveux. Une larme coula le long de l'arête du nez de Paul et vint s'écraser sur son pantalon. Natacha se mordit la lèvre inférieure afin de résister à l'envie de pleurer à son tour.
    - Je sais que ça peut paraître insensé, reprit Paul, mais je n'ai pas envie de finir en dépression ou dans un asile. J'ai une vie de famille. Je suis prêt à reprendre mon travail routinier. J'ai envie de passer du temps avec mes enfants et ma femme plutôt qu'avec des dossiers. Tu comprends ?
    - Oui, je comprends. Es-tu vraiment sûr de vouloir faire cela ?
    Paul renifla et porta son regard sur le visage de sa femme.
    - Oui, j'en suis sûr !
    - Alors, ne tarde pas à le faire. Tu sais que je te soutiens dans toutes tes décisions.
    - Merci ma chérie. Je ne savais pas comment te l'annoncer, ni comment tu allais le prendre. Tu es la meilleure des épouses.
    Ils s'embrassèrent.
    - Tu es un époux et un père merveilleux, ne l'oublies jamais. Que tu sois commercial, directeur ou même président de la République, tu seras toujours pour moi l'homme que j'ai épousé, le père de mes enfants.
    - Merci.
    Natacha essuya une larme du revers de la main et jeta un coup d'œil à sa montre.
    - Ta fille ne va pas tarder à descendre, dit-elle. Tu ferais mieux d'aller te passer un coup d'eau sur le visage pour qu'elle ne te voit dans cet état.
    - Oui, tu as raison. J'y vais de ce pas.
    
    
    
     Cela faisait maintenant un peu plus d'une vingtaine de minutes qu'ils étaient partis. Ils commençaient à apercevoir les grands magasins qui formaient une immense zone commerciale. Paul mit le clignotant et prit la sortie.
    - Où souhaites-tu aller ? Vêtimode ? Pantagogo ?
    - Je ne sais pas, répondit Jeanne.
    - Si tu veux, on commence par le premier qui vient et puis si tu ne trouves pas, on ira à l'autre et ainsi de suite jusqu'à ce que tu trouves ton bonheur. OK ?
    - Ça marche. Mais je préfère te prévenir à l'avance, je suis très difficile et plutôt longue à me décider.
    - Ce n'est pas un souci, rigola Paul. Ta mère m'avait déjà averti et j'ai pris avec moi de la lecture pour plusieurs heures.
    Jeanne se mit à rire. Elle ne s'était pas retrouvée depuis longtemps avec son père pour partager du bon temps ensemble. Cela lui manquait beaucoup car elle adorait son père. Certes, comme tous les pères, il avait eu des colères contre elle ou encore il la maudissait lorsqu'elle passait trop de temps dans la salle de bains. Il levait les yeux au ciel chaque fois qu'elle commençait à raconter ses histoires de copines. Il râlait chaque fois qu'il la voyait regarder des émissions de télé réalité et avait du mal à comprendre tout ce qui concernait la vie d'une adolescente. Et pourtant, malgré tout cela, elle l'aimait énormément. Quand elle voyait comment se comportaient les pères de ses copines, elle réalisait qu'elle avait un père en or.
    - Et voilà, nous sommes arrivés.
    Paul serra le frein à main, coupa le contact. Ils descendirent de la voiture et marchèrent en direction du magasin. Dès qu'ils entrèrent, Paul alla s'asseoir sur un banc et Jeanne se mit à parcourir les différents rayons à la recherche de son pantalon et plus si affinités. Au bout de quelques minutes, Jeanne revint vers son père. Il était plongé dans la lecture de son roman. Il leva les yeux vers elle, les sourcils en accent circonflexe.
    - Tu as déjà fait le tour du magasin ? demanda-t-il d'un air étonné.
    - Oui, c'est nul. Il n'y a rien de bien ici. Allons dans un autre magasin.
    Paul rangea son livre dans la poche de son blouson, se leva et ils quittèrent le magasin. Le boutique suivante n'étant qu'à une centaine de mètres de là où ils étaient garés, ils décidèrent d'y aller à pied. En ce samedi après-midi ensoleillé, ils n'étaient pas les seuls à avoir décidé de faire quelques emplettes. Les places de parking libres, du coup, étaient rares. Jeanne effectua le même rituel qu'au magasin précédent. Elle y flâna un peu plus longtemps, mais sans grand résultat. La zone commerciale comptait en tout et pour tout un peu plus d'une quinzaine de magasins de mode. Paul commençait à regretter amèrement d'avoir proposé à sa fille de tous les faire.
     Il passa un peu plus de deux heures et demie à marcher, attendre, tenter de convaincre sa fille aînée que ce pantalon rouge était le même que celui de sa copine. Mais aussi qu'un pantalon rouge est un pantalon rouge. Il commençait à s'arracher les cheveux. Il n'en pouvait plus. Comment faisait-elle passer autant de temps dans les magasins sans se lasser ? Ils sortirent de la dernière boutique les mains vides. Paul remarqua de la tristesse dans les yeux de sa fille. Malgré le nombre considérable de magasins d'habillement, il se sentait impuissant pour satisfaire la recherche de sa fille. Parmi des milliers et des milliers de pantalons rouges, comment se faisait-il que le pantalon de sa copine n'y soit pas ? Ils montèrent dans la voiture. Paul allait mettre le contact lorsque Jeanne sortit son téléphone portable.
    - Attends deux minutes, papa.
    - Pourquoi ?
    - J'envoie un message à Marion pour qu'elle me dise où elle a acheté son pantalon.
    Paul se frappa le front avec la paume de la main droite.
    - Tu ne pouvais pas y penser avant ? rugit-il.
    - Ben, je croyais que j'allais pouvoir le trouver toute seule.
    Il souffla d'exaspération.
    - Et qu'est-ce qu'il a de si particulier ce pantalon ?
    - Il est beau, rouge et…
    - Et ?
    - Et je le veux !
    Le téléphone émit une sonnerie.
    - Elle l'a acheté chez JogPant ! exulta-t-elle,
    Paul se mit à réfléchir où pouvait bien se trouver ce magasin. Au bout de quelques secondes, il déclara forfait. Il n'avait pas la moindre idée d'où était localisé le magasin.
    - C'est où ? lui demanda-t-il.
    - Euh... au centre-ville, je crois...
    - Tu plaisantes j'espère. Il est hors de question que j'aille en centre-ville à l'heure qu'il est.
    - Mais papa, supplia-t-elle, il me faut ce pantalon. Comment je vais faire lundi si je ne l'ai pas ? J'ai promis à Marion de le mettre et elle doit le porter elle aussi.
    - Tu viens d'en voir je ne sais combien. Pourquoi est-ce que tu n'en as pas choisi un parmi tous ceux que tu as vu ?
    - Parce qu'aucun ne correspondait à celui que je veux.
    - Désolé, mais pour moi un pantalon est un pantalon ! Qu'il soit rouge, bleu, vert ou jaune, c'est un pantalon !
    - Tu n'y comprends rien ! De toute façon, je me demande pourquoi j'essaie de t'expliquer, tu ne veux rien entendre et tu penses toujours avoir raison sur tout ! hurla-t-elle.
    Paul commençait à sentir la colère monter en lui. Il serra les poings. Jeanne regardait maintenant par la fenêtre côté conducteur, évitant le regard de son père. Ses épaules se saccadaient à chaque sanglot. Il tourna la tête vers sa fille et, de la voir ainsi, il s'en voulu énormément. Il desserra les poings, expira longuement. Il mit le contact.
    - Je te préviens, nous allons à ce magasin et rien qu'à celui-là. Si tu ne trouves pas ce fameux pantalon, je ne t'emmènerais nulle part ailleurs et nous rentrerons immédiatement à la maison. C'est bien compris ?
    Jeanne hocha la tête, essuya ses larmes.
    - Merci, papa, murmura-t-elle.
    Paul passa la vitesse, sortit du parking et partit en direction du centre de Bribourg.
    
    
    
     Ils mirent plus d'un quart d'heure à atteindre le centre-ville, et presque autant pour trouver une place de parking. Ils passèrent une bonne vingtaine de fois dans la même rue, lorsqu'une place se libéra. Paul s'empressa de s'y garer. Le magasin se trouvait à environ trois rues de là. Paul ne voulait pas prendre le risque de perdre sa place. Ils marchèrent quelques minutes et arrivèrent enfin devant la porte du magasin. Ils entrèrent, Paul se mit dans un coin pour lire son roman, Jeanne partit flâner. Elle passa quelques instants au niveau des T-shirts et des pulls avant de se diriger vers le rayon des pantalons. Elle y resta une bonne dizaine de minutes avant de choisir un pantalon dans une des piles et de se diriger vers les cabines d'essayage. Au bout d'un moment, elle en ressortit avec le sourire et courut presque vers son père tellement elle était contente d'avoir enfin trouvé le précieux pantalon. Soulagé, Paul remit le livre dans sa poche et ils se dirigèrent vers les caisses bondées où ils firent la queue pendant près de 20 minutes en attendant leur tour.
     Alors qu'ils regagnaient la voiture, Paul aperçut deux petits bouts de papier glissés sous un des essuie-glaces. Il accéléra le pas et prit les papiers : le premier était un PV de stationnement, le second était un message d'une femme qui avait malencontreusement heurté sa voiture en se garant et qui lui laissait ses coordonnées téléphoniques afin qu'il la contacte pour établir un constat ou pour s'arranger à l'amiable. Furieux, Paul donna un coup de pied dans le pneu et maudit sa fille intérieurement de l'avoir obligé à venir ici. Ils montèrent dans la voiture. Paul se dépêcha de quitter sa place de parking et de fuir Bribourg. Jeanne n'osait dire un mot. Elle comprenait qu'elle était la raison de la colère de son père. Le PV, l'accrochage. Tout était sa faute indirectement. Au bout de quelques minutes, ils se retrouvaient à nouveau dans la zone commerciale où la circulation était beaucoup plus dense que lorsqu'ils y étaient venus. Paul s'arrêta à un feu. Jeanne n'avait osé dire un mot, de peur de déclencher une fureur encore plus grande chez son père. Pourtant, elle osa quelques mots.
    - Je suis sincèrement désolée, papa, regretta-t-elle. Si j'avais su que ça allait nous causer autant d'ennuis, je n'aurais jamais insisté pour qu'on y aille. À l'heure qu'il est, nous serions tranquillement à la maison, avec maman et David. Je regrette profondément. Pardonne-moi, papa, s'il te plaît, pardonne moi.
     Paul serrait toujours les dents de colère. Il en voulait à sa fille. Pourtant, elle n'y était pour rien en ce qui concernait le PV et l'accrochage. Il lui tardait tellement que cet après-midi shopping se termine, qu'il n'avait pas vu le parc-mètre un peu plus bas dans la rue. Tant pis pour lui. Quant au reste, ce n'était que quelques égratignures de plus sur le pare-choc. Rien de bien méchant en soi. Sa fille s'excusait. Pourquoi ne lui pardonnait-il pas ?
     Le feu passa au vert et Paul mit une ou deux secondes avant de démarrer. Il entendit un coup de klaxon sur sa gauche, tourna la tête dans cette direction afin de voir d'où cela provenait. Malheureusement, il ne remarqua pas le semi-remorque qui venait de griller le feu rouge et qui arrivait à sa droite. Le camion les percuta violemment. Sous la puissance du choc, la voiture partit dans une série de tonneaux. Celle-ci s'immobilisa sur le toit, au milieu de débris épars de plastiques et de verres, totalement emboutie.

Texte publié par Magnet31, 3 avril 2018 à 18h12
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