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Tome 1, Chapitre 1 « Ouvre les yeux... » Tome 1, Chapitre 1
La nuit étendait un manteau d’une obscurité presque palpable sur une lande rocailleuse, d’où s’élevaient des formations rocheuses comme des sentinelles massives et silencieuses. L’air sentait la neige et la sève des grands sapins éparpillés au fil du chemin, qu’ils balayaient de leurs longues branches bercées par le vent. Même l’œil laiteux d’une lune pleine ne parvenait pas à chasser les ombres qui se pressaient sur le passage d'un cavalier et de sa monture. Lourdement charpentée et d’un brun presque noir, elle était issue de cette robuste race de Frise qui n’avait aucune peine à transporter non seulement sa puissante carcasse, mais ses bagages et son équipement.
    
    Elle avait également le pied sûr, malgré l’absence de visibilité, et se révélait capable de suivre d’instinct le sentier, même avalé par la neige. Le cavalier était tenté de la talonner pour accélérer l’allure, mais il était conscient qu’il valait mieux avancer régulièrement en étant certain de parvenir à son but.
    
    Il inspira une grande bouffée d’air glacé ; la buée montait en longues volutes des naseaux de son cheval, brouillant un peu plus encore son champ de vision. Et pourtant, il lui semblait bien apercevoir une vague lueur devant lui, même s’il était incapable d’en évaluer la distance ; une étoile tombée au sol ou, plus vraisemblablement, une bougie placée derrière la vitre d’une fenêtre. Il décida de faire preuve de prudence – ainsi que d’humilité : il faisait figure d’étranger en ces terres, quand bien même certains de ses ancêtres y avaient vécu. Certes, sa présence avait été sollicitée, mais il ignorait tout de l’accueil qui lui serait réservé.
    
    Alors qu’il s’attendait à tout moment de voir la lumière s’évanouir, comme un fanal fantôme destiné à piéger le voyageur, il distingua enfin à la lueur pauvre et dure de la lune la silhouette d’une maisonnette de bois au toit pentu, avachi par les années et ployant plus encore sous la couche de neige qui s’y amassait.
    
    Il démonta, laissant les rênes sur l’encolure du cheval – l'animal avait été dressé à ne pas bouger tant que son cavalier ne serait pas revenu.
    
    L’homme alla frapper à la porte. ; au but d’une dizaine de secondes, le battant pivota en grinçant, révélant la radiance dorée qu’il avait aperçue par la fenêtre. Une vieille femme lui ouvrit, enveloppée de châles auxquels la nuit volait toute couleur. De ses traits, il ne distinguait que les contours d’un paysage tourmenté par les années, encadré par les fines mèches blanches qui s’évadaient de son fichu.
    
    Ses yeux brillaient dans le noir comme ceux d’un chat, d’une vague lueur aux reflets bleutés. Il ne s’interrogea pas sur ce phénomène… Cela faisait bien longtemps qu’il avait appris à accepter les choses comme elles étaient.
    
    « C’est vous, l’homme qui vient d’Angleterre ? » demanda-t-elle comme s’il s’agissait d’une terre lointaine et exotique. Ce qui était plus ou moins le cas, après tout.
    
    « C’est moi-même. »
    
    Elle le contempla longuement ; il se demanda ce qu’elle pouvait bien discerner de lui dans la pénombre. Peut-être l’observait-elle avec d’autres sens que la vue ; ce n’était pas exclu. Enfin, satisfaite de son examen, elle s’écarta pour le laisser passer, ce qui était une marque de confiance estimable en ces terres reculées. Admettre certaines créatures dans sa maison signifiait leur donner de l’empire sur son corps et son âme. Mais lui n’était qu’un homme ordinaire, certes plus savant des choses de l’occulte que la plupart et doté d'un esprit assez fort pour ne pas devenir le jouet de puissances plus ou moins malveillantes.
    
    « Vítejte (1) ! » le salua-t-elle tandis qu’il pénétrait à l’intérieur de la demeure.
    
    La maison était un peu plus spacieuse qu’il ne l’avait pensé en la contemplant du dehors. Les murs de planches avaient été badigeonnés de rouge – pour ce qu’il pouvait en distinguer à la lueur de la cheminée et des chandelles disposées çà et là dans la pièce – et couverts de motifs blancs qui possédaient sans doute une valeur symbolique, voire un certain pouvoir. Il les examina avec attention, bien décidé à consigner tout ce qu’il voyait dans sa mémoire pour un futur rapport. La vieille femme referma la porte derrière lui, avant de lui faire face.
    
    La lumière accrochait les ravins et des sillons qui parcouraient son visage, jusqu’à ne plus en laisser aucune partie intacte. Ses yeux semblaient lutter pour ne pas être enfouis sous les couches de peau plissée où se noyaient ses paupières, mais ils brillaient, clairs et vifs. Elle lui sourit, dévoilant des dents étonnamment blanches et saines, qui lui donnaient l’impression qu’une autre créature le contemplait sous ce masque fripé.
    
    Il s’inclina :
    
    « Puis-je me présenter ?
    
    — Vous le pouvez, oui. Votre nom est à l’abri ici. »
    
    Il se redressa et ôta son large chapeau, dévoilant la longue chevelure blonde attachée sur sa nuque.
    
    « Mon nom est Dolovian… Erasmus Dolovian.
    
    — Dolovian… Vos ancêtres étaient-ils de ces contrées ?
    
    — Plutôt des terres voisines, si je m’en rappelle bien.
    
    — Peu importe. Asseyez-vous. »
    
    La chaise qu’elle lui désigna, comme tout le reste du mobilier, était ornée dans toutes ses parties non utilitaires de myriades de sculptures, si imbriquées, si détaillées, qu’il était difficile de définir ce qu’elles pouvaient bien représenter. Mais au bout d’un moment, il discerna des corps humains et animaux entremêlés, des visages grimaçants qui se répétaient sur chaque pièce de bois apparente. La lueur tremblotante de la bougie semblait leur donner vie.
    
    Légèrement mal à l’aise, il détourna le regard et fixa son hôtesse, qui s’était assise juste devant lui :
    
    « Pourquoi est-ce vous qu’on a envoyé ? demanda-t-elle abruptement.
    
    — Parce qu’il y a potentiellement du danger, je pense… Je suis celui qui traite ce genre de cas.
    
    — Oui, vous en avez la force. Mais vous n’en êtes pas moins slepý (2)… »
    
    Un aveugle.
    
    Elle ne parlait pas de sa vision réelle – elle était parfaite, mais du fait qu’il n’avait pas la moindre capacité à discerner ce qui se cachait au-delà des perceptions ordinaires.
    
    « Un slepý ne sera d’aucune utilité. Mais un guerrier puissant et un esprit solide… par contre, sont indispensables. Sans doute est-il possible d’y remédier.
    
    — Y remédier ? Par quel moyen ? »
    
    La vieille femme se leva pour gagner l’une des étagères et y fourragea un moment, avant de tirer une petite bouteille de verre rouge, à moitié opaque et constellé de bulles, mais à travers lequel on pouvait vaguement distinguer une substance noire et visqueuse.
    
    « Est-ce ce que je pense… ? hasarda-t-il en contemplant la fiole.
    
    — La lék na vidění (3) sera indispensable si tu veux voir les mysl (4)… déclara-t-elle gravement. Tu ne parviendras pas à la secourir si un ennemi invisible t’attaque. »
    
    Elle tira de son étagère un gobelet d’étain dans lequel elle versa une mesure de la potion de vision, qu'elle dilua dans une petite quantité de ce qui semblait être, à l’odeur, une puissante eau de vie contenue dans un cruchon de terre. Elle ajouta quelques feuilles puisées dans une coupe d’osier.
    
    « Otevřete oči (5)… murmura-t-elle en tendant le gobelet à son visiteur. Ouvre les yeux… »
    
    

    
    
    (1) Bienvenue
    (2) Aveugle
    (3) Potion de vision
    (4) Esprits
    (5) Ouvre les yeux !
    

Texte publié par Beatrix, 1er avril 2018 à 18h13
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