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Tome 1, Chapitre 2 Tome 1, Chapitre 2
Tout d'abord c'est le silence.
    Puis soudain quelque chose se brise et une tempête intérieure éclate. L'incompréhension fait place à la confusion et la confusion au déchirement. Les émotions se bousculent, ne sachant laquelle doit avoir réellement sa place. Peur. Colère. Tristesse. Tristesse. Tristesse.
    
    
***

    
    Cela faisait bientôt une semaine que les médecins s'efforçaient de trouver le remède qui sauverait la reine. La pièce pourtant vaste exhalait de fortes odeurs de camphre et de cannelle qui irritaient les narines. Les guérisseurs faisaient parvenir onguents, baumes et élixirs des royaumes les plus lointains. Mais rien y faisait. La fièvre de la reine ne diminuait pas malgré les bains d'eau froide quotidiens et son cœur montrait des signes de faiblesse de plus en plus inquiétants.
    
    Ehsan apportait à chaque repas un plateau de nourriture destiné tant à la reine qu'à son époux, qui ne quittait pas son chevet. Mais lorsqu'elle venait le rechercher, il était aussi plein qu'à son arrivée.
    Le roi Dastan avait les yeux cernés et les joues creusées par la fatigue et l'inquiétude. En tendant l'oreille, elle pouvait entendre le roi dire à sa bien-aimée combien elle comptait à ses yeux et au combien il ne pourrait jamais vivre sans elle. A ces mots, la reine lui répondait d'être fort, les larmes roulant sur ses joues. Ehsan éprouvait une profonde empathie pour cet homme.
    Les draps de soie finement brodés laissaient à peine deviner la présence d'un corps en dessous d'eux, tant la reine était maigre. Voir sa femme s'éteindre ainsi, sous ses yeux, devait être cruel, inhumain.
    Que deviendrait le roi d'une nation si puissante suite à cette perte ? Tout Elôn commençait à craindre le pire.
    La jeune servante commençait également à s'inquiéter à propos de son avenir et celui de ses amis. Etant au service des cuisines de la reine, qu'allait-il advenir d'eux si celle-ci venait à mourir ? Le roi prendrait-il pour femme officielle sa première concubine? Seraient-ils à son service ? Serait-elle expulsée du palais ? Si tel était le cas, où irait-elle, n'ayant plus de famille... se retrouverait-elle à la rue ?
    Une montée d'angoisse souleva son cœur à cette simple idée. Pitié non, pas la rue... pas encore.
    
    Ehsan était de retour dans les cuisines. L'atmosphère y était lourde et humide à cause des grands faitouts en terre dans lesquels l'eau bouillait. Les mains prises par le plateau encore rempli, elle ne pouvait dégager de son visage la mèche auburn qui lui barrait les yeux. Benyamin s'approcha d'elle et lui retira le plateau des mains.
    
    "Laisse-moi t'aider, ça a l'air drôlement lourd pour toi !"
    
    Benyamin était à peine plus âgé qu'elle. Il était déjà serviteur en cuisine lorsqu'elle était arrivée au palais, même si on ne lui confiait que de petites tâches faciles à cette époque.
    Elle aimait se souvenir des coups pendables qu'ils avaient fait à Zohreh. Comme cette fois où ils s'étaient cachés dans le cellier et s'étaient bidonnés à échanger le sucre avec le sel. Quand elle y songeait, encore heureux que Zohreh s'en était rendue compte avant de le servir à la reine, car cela aurait pu leur créer bien des problèmes !
    Il était devenu un grand garçon, à l'allure quelque peu dégingandée, mais cela était sûrement dû à son jeune âge. Quant aux traits fins de son visages, ils laissaient deviner un jeune homme au physique prometteur. Benyamin avait pris le rôle de grand-frère dans son cœur et elle l'appréciait beaucoup. Lui aussi, peut-être trop, du moins c'était un amour qu'elle ne pouvait se permettre de lui rendre. Mais elle préférait se taire plutôt que de briser une douce amitié. Cependant, elle s'était toujours montrée méfiante avec l'amour, le considérant comme un sentiment bien trop instable.
    
    "Ça va ma grande ? Tu as l'air bien pâle !
    - Oui oui Zohreh, ça va, ne t'en fait pas... je suis juste préoccupée.
    - Je devrais demander à Benyamin de te remplacer au service des repas. Il ne manquerait plus que tu tombes malade toi aussi !
    - Non, ça va aller. J'ai juste tellement peur que ma vie redevienne comme avant si la reine Astar venait à mourir."
    
    Sa vie d'avant... Une vie qui n'avait durée que quatre ans, mais qui l'avait marqué au fer rouge.
    Elle ne se souvenait pas de ses parents. Avait-elle été abandonné? Ce qui était sûr, c'est qu'elle préférait se dire orpheline, car elle se sentait moins méprisable d'avoir été abandonné involontairement, que jeté consciemment.
    Elle se revoyait là, à errer sur la chaussée, terrorisée par ces grandes personnes à deux doigts de lui marcher dessus. De temps à autre, un marchand "charitable" lui jetait la pomme avariée qui faisait tâche dans son étale, mais la plupart du temps elle était condamnée à chaparder.
    Mais ce qu'elle craignait le plus, c'était la nuit. Des nuits froides et incertaines, allongée dans la poussière des allées de la ville. Combien de fois s'était-elle réveillée en sursaut pour tenter de sauver le peu qu'elle avait à manger de ces rats voraces ! Et cette peur qui serrait son cœur lorsqu'elle entendait une femme se faire abuser derrière une échoppe par un homme ivre...
    
    Zohreh la sortit de sa torpeur en posant sa vieille main caleuse sur celle douce et fraîche d'Ehsan. Ces moments étaient rares, mais cela les rendaient plus précieux. Elle ne regrettait rien de sa relation avec sa mère adoptive, au contraire, elle lui devait tout. C'était une petite voleuse effarouchée et ignare que Zohreh avait recueilli. Mais elle se montra patiente, du moins à sa façon et lui avait appris les bonnes manières, à compter et à lire, ce qui était une qualité rare parmi les serviteurs.
    La cuisinière planta un regard profond dans les yeux noisettes de celle qu'elle considérait comme sa propre fille.
    
    "Je te promets de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour que tu ne redeviennes pas la petite sauvageonne que j'ai connu !"
    
    Voilà que les deux femmes partagèrent un rire complice.
    
    
***

    
    La nuit était tombée sur Antarxes, mais les candélabres des appartements luxueux de la première concubine du roi étaient encore tous allumés.
    
    " QU'ATTEND-ELLE POUR MOURIR !"
    
    Le rugissement retentit jusque dans les jardins du gynécée du roi.
    La rivalité entre Astar et Farnaz avait toujours été impitoyable et la mort de l'une d'entre elle était un événement inespéré pour sa concurrente.
    
    "Ne peut-on pas l'aider un peu ? demanda cette dernière à son eunuque tout en tournant autour d'un divan tel un lion en cage.
    - Madame, c'est qu'il y a beaucoup de personnes dans les appartements de la reine ces derniers temps...
    - Frida, Frida, Frida...dit-elle d'un ton condescendant.
    - C'est Farid, Madam...
    -Qu'importe ! le coupa-t-elle, n'es-tu pas eunuque après tout ! De plus, il va falloir t'habituer à m'appeler "Majesté" et non plus ce "Madame" ! lança-t-elle dédaigneusement.
    - Tr...très bien Mad...Majesté."
    
    L'eunuque s'inclina révérencieusement. Celui-ci était de petite taille et possédait un visage émacié où un nez démesurément long jurait avec sa corpulence. Sur ses épaules pesaient les longues années éprouvantes au service de la princesse Farnaz. Néanmoins, il lui restait fidèle, soumis, de peur de perdre sa tête. Un eunuque détenait le rôle de maintenir l'ordre au sein du harem habituellement, mais lui s'était totalement fait asservir par cette vipère.
    
    La concubine vint saisir les attaches de sa robe au niveau de ses épaules et laissa tomber celle-ci au sol. Puis elle se dirigea vers la porte de sa chambre, entièrement nue.
    La taille marquée et les hanches développées de Farnaz venaient prouver que cette dernière était mère. Son fils était un jeune garçon de dix ans nommé Kia, qui dans la langue élonite signifiait "petit roi", prénom qui laissait très bien entrevoir les ambitions de la concubine pour son fils. C'était une belle femme, elle était de grande taille et possédait quelques atouts qu'elle se plaisait à exposer. Cependant son entrée dans les appartements du roi avait réveillé en elle son âme ambitieuse, la rendant amère et faisant naître dans son regard quelque chose de féroce.
    
    "Patientons encore un peu...Farid ! elle prononça ce dernier mot comme si elle le crachait et ouvrit la porte,se rendant vers le hammam. Et si sa mort vient à tarder, mon ami du marché noir viendra me rendre une petite visite."
    
    Tristement, la Faucheuse n'eut pas le temps de se faire prier. La nuit suivante, la reine rendait son dernier souffle suite à d'atroces souffrances, du moins c'était la rumeur qui courrait dans tout Antarxes.
    

Texte publié par Sali, 10 août 2017 à 13h09
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